17 – Venger les humiliations

« Famille, je vous hais… » La trop fameuse formule d’André Gide dans Les Nourritures terrestres fait oublier l’ouvrage dont elle est extraite. Un livre que son auteur a qualifié « de convalescence » après être – enfin – allé jeter sa gourme en Algérie avec le peintre Paul Albert Laurens, et surtout en compagnie de jeunes Arabes. Le triomphe des sens face à la morale sociale. Ce type de combat peut s’exprimer par d’autres biais. L’affirmation de la légitimité de l’illégitime face à la légitimité officielle. Vous donnez votre langue au chat, chers rescapés de l’espèce ? Allez voir !  #RescapesdelEspece

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      Les lettres de Mitterrand à sa maîtresse ont l’ambition d’inscrire leur auteur dans cette lignée, de lui apporter ce supplément d’âme que sa trajectoire politique ne suffit pas à lui garantir. Elles me font penser aux travaux des écrivains qui rédigent leurs sentiments avant de les éprouver et n’affectent de s’y abandonner qu’une fois vérifiée leur valeur stylistique. J’y retrouve, comme dans ses chroniques publiées par l’hebdomadaire L’Unité, cette infatuation du plumitif qui se regarde rédiger, qui se complaît dans les « à la manière de… ». J’ai appris à me méfier de ces textes surgis du passé et mis en ordre par des mains familiales.

       Lorsque, une veille de week-end, Francis Esménard m’avait abandonné dans l’imposante demeure de Jules Roy au chevet de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, j’ignorais où mènerait cette rencontre imposée au départ comme une corvée. Le soir venu, avant de se retirer dans sa chambre, mon hôte m’avait conduit dans une bibliothèque aux murs tapissés de cahiers reliés : son journal intime tenu depuis l’adolescence. « Voyez s’il est possible d’en tirer quelque chose », avait-il commenté froidement en me plantant là. J’avais commencé à lire le premier volume, puis à le feuilleter car les émois de jeunesse peinaient à me captiver. J’ai saisi le deuxième… puis j’ai changé de méthode. J’ai commencé à chercher des dates charnières, des périodes historiques.

       Le lendemain, j’étais en mesure de donner un avis et de proposer une méthode. Pour la première version, sur laquelle il conviendrait de travailler, tailler, supprimer les doublons, prévoir l’appareil de notes, l’épouse de Jules Roy, Tania, avait accepté de décrypter et de dactylographier. Quand j’ai commencé à recevoir le fruit de son travail, j’ai remarqué que seules des louanges figuraient à son endroit. Dans mon souvenir et au hasard de ce que j’avais picoré, le journal était plus nuancé, moins flatteur. Je m’en suis ouvert à Jules Roy. Il m’a expliqué que Tania n’avait accepté la tâche qu’à condition de supprimer les vacheries la visant. Je devrais faire avec.

        Qu’importent ces réalités familiales puisque les trompettes de la renommée, chères à Georges Brassens, ont à nouveau entonné les chants de louanges à la gloire du héros romanesque, au talent de plume sans commune mesure. Là où, de son vivant, ses fils furent incapables de contribuer à la légende et menacèrent de la plomber, Mitterrand a trouvé en sa fille l’instrument talentueux qui manquait pour parachever sa geste. Mazarine Pingeot dispose de la matière première et nous propose, après le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases, son « Mémorial du quai Branly ». Elle expose Mitterrand à l’adoration des foules en amoureux romantique. Pour contribuer à la gloire de son père, la fille est ingrate avec les souffrances de sa mère. Sans doute cette cruauté n’est-elle qu’apparente et lui sera-t-elle pardonnée dès qu’elle confessera que son projet consiste à imposer, pour l’Histoire, la famille morganatique comme le véritable ancrage de Mitterrand. Ainsi seraient vengées les humiliations subies durant l’existence vécue. Que Mazarine Pingeot se rassure, son combat est en passe d’être gagné. Ses demi-frères ne sont pas de taille.

        Elle pouvait d’autant mieux s’investir dans cette rivalité personnelle qu’elle a su l’inscrire dans une perspective électorale. La divulgation des lettres paternelles devait conforter la stratégie politique de son lointain successeur dans la perspective d’une réélection et, réciproquement, la « hollandie »  – l’autre pays des fromages et de la platitude – et ses réseaux assureraient la promotion du recueil. Pour que nul ne s’y trompe, l’héritière renouvelait son allégeance à François le petit, en compagnie des derniers grains demeurant au fond de la boîte de « gauche caviar » laissée par son père (1). Elle réaffirmait ainsi sa légitimité.

       Puisque « le changement » n’était plus « ici et maintenant », il fallait au moins tenter de restaurer les convictions du « peuple de gauche » en jouant la carte de la nostalgie de l’ancien chef de l’État. Comme la droite l’a tenté avec Jacques Chirac. La recette, pour être ancienne, demeure éprouvée mais sans garantie de résultats. Lors de la primaire de la droite et du centre, Alain Juppé n’a devancé François Fillon qu’en Gironde et en… Corrèze. Quant à François Hollande, il a exhumé le centenaire de la naissance de son prédécesseur socialiste à l’Élysée pour chanter sa propre gloire en paraissant parler de l’autre. De discours en livres télécommandés – avec une maladresse désarmante – il a tenté d’imposer l’image de l’homme qu’il n’est pas. Il ne dévoilait que celui qu’il est. Jusqu’aux plus proches se détournèrent. Mobiliser une escouade germanopratine n’avait pu sauver le quinquennat du naufrage.

      « Décidément, vous ne m’aimez pas ! », m’avait lancé un jour François Mitterrand (2). Mes sentiments à son égard étaient, à l’époque, plus ambigus. S’y mêlaient admiration et réserves. Une chose me semble évidente, je ne conçois pas l’action politique comme la voyait François Mitterrand. Il me manque la part de cynisme. Plus fondamental, je ne peux imaginer aimer comme il prétend l’avoir fait. Une forme de cynisme, là encore, me fait défaut. Aimer ce n’est pas prendre, aimer c’est donner.


Notes :

  1. Pétition contre le Hollande-bashing publiée dans le Journal du Dimanche du 20 novembre 2016. 
  2.  Cf. Tu ne crois pas que tu exagères, p. 106.
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