19 – Pénétrant et pénétré (2/2)

Je vous propose aujourd’hui, chers rescapés de l’espèce, de pénétrer dans un post particulièrement pénétrant. Je vous sens soudain tendus. C’est parfait. En avant !  #RescapesdelEspece

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       Quelques siècles plus tard, les bonobos et leurs saunas érotiques ont renoué le fil d’une tradition millénaire. À condition qu’il y en ait à proximité et qu’on accepte la dépense, clubs spécialisés, hammams et autres établissements de bains ont commencé à proposer un cadre pour des prestations complètes, sûres et confortables. Puisque toute dimension reproductrice est exclue de la sexualité entre personnes de même sexe, ne demeure que la fonction plaisir. Hors de ces infrastructures, il est simple de repérer l’espace consacré aux transactions de plein air. Il suffit de s’y rendre et de parcourir les stands afin de choisir celui qui, pour une heure ou une nuit, sera votre partenaire sexuel. Gratuitement mais pas toujours gracieusement. Les critères physiques, d’âge, de sûreté de soi, forment une impitoyable grille de sélection. Les refus, pour être muets, peuvent ne pas en être moins violents, psychologiquement. L’ordinaire des homosexuels. Le rêve de tout hétérosexuel qu’une fraction des élites sociales n’a cessé de s’offrir, au fil des siècles. La valeur d’appel demeure, comme l’illustre, parmi de multiples exemples, la croisière « pour adultes » vendue par une agence de voyages mexicaine, Original Group. Il s’agit, pour un prix variant de 4 000 à 11 000 dollars selon la gamme de prestations, pour 350 couples de partouzer sur un navire. Au nombre des activités proposées : reproduire en couple des positions les plus sexuelles possibles en une minute, yoga tantrique…

          Ces notions d’« hétéro » et « homo » ne sont que des classifications artificielles créées par un XIXe siècle bourgeois et hygiéniste. Depuis la nuit des temps, depuis l’aube des récits humains, depuis Sumer et Babylone et les racines de nos mythes gréco-romains et bibliques – ou judéo-chrétiens si vous préférez –, bref depuis l’épopée de Gilgamesh, ce roi d’Uruk qui fit le lien entre le divin et les enfers, les relations sexuelles n’avaient été codifiées que par deux termes : pénétrant et pénétré. Seul le rang social – du citoyen de Rome au noble européen – interdisait d’être pénétré. L’initiation sexuelle de la jeunesse dorée romaine pouvait s’effectuer entre garçons, mais les partenaires, les pueri delicati, devaient être recrutés parmi les esclaves et les affranchis.

          Ils servaient aussi d’objets sexuels lors des banquets. Eux seuls pouvaient être pénétrés. En principe, puisque toute règle génère ses exceptions. L’inviolabilité corporelle du citoyen romain, y compris en termes de châtiments physiques, a connu de nombreux accrocs. La loi est venue, à diverses époques, sanctionner des relations homosexuelles ne respectant pas le code social. Quelques mentions d’unions entre hommes existent dans les chroniques du temps. « Juvénal, dans sa seconde satire, se lance dans une diatribe contre les aristocrates efféminés qui vont jusqu’à célébrer des mariages entre eux, note Géraldine Puccini-Delbey, maître de conférences de langue et littérature latine à l’université de Bordeaux III. Suétone, Tacite, Dion Cassius et Aurelius Victor rapportent que Néron célébra publiquement au moins deux mariages avec des hommes (1). » Aucune référence juridique n’existe en revanche. La plupart des allusions proviennent soit de libelles politiques sans doute diffamatoires, soit de cérémonies ayant un caractère de provocation ou de dérision.

      Aucune autre limite n’était retenue, notamment en ce qui concerne le sexe des partenaires. L’exemple d’Apollon permet de s’en convaincre. Il est sans doute celui des dieux gréco-romains qui a compté au nombre de ses aventures galantes, en sus d’abondantes liaisons hétérosexuelles, le plus d’éphèbes. C’est d’ailleurs parce qu’il était trop absorbé par sa passion pour le séduisant Hyménaios qu’il n’a pas vu Hermès lui dérober les troupeaux de vaches aux cornes d’or dont il avait la garde. Beau jeune homme blond – le jaune était la couleur des noces dans la Rome antique – Hyménaios voyait son nom évoqué lors des mariages : « Ô Hymen, Ô Hyménée ! » Il était le dieu protecteur de ces cérémonies. Ceux qui s’arcboutent sur une union limitée à un homme et une femme méconnaissent les origines mythologiques homosexuelles du cérémonial dont ils entendent préserver l’exclusivité hétérosexuelle. Sans parler de l’autre dimension que certains prétendent sacraliser, de cet hymen virginal qu’il faudrait conserver jusqu’au soir des noces. Il suffit, pour se convaincre de ces ambivalences, de se reporter à la jubilatoire bande dessinée signée par Philippe Brenot (2). Ce qui ne fait pas de l’Antiquité gréco-romaine ce paradis homosexuel rêvé par une certaine littérature gay. Le couple et sa descendance étaient perçus comme la cellule de base de la société. Cicéron relève dans De Officiis (Des Devoirs) que le mariage constitue une obligation civique dont l’objectif est la procréation. La relation affective que deux hommes pouvaient développer entre eux se situait à côté de la vie sociale normale et ne devait pas s’y substituer. Les couples d’hommes, tels qu’ils peuvent exister de nos jours en Occident, auraient été objet de scandale.

       Puis est venue la confusion, entretenue par l’Église catholique, apostolique et romaine qui se proclame « sainte », entre hérésie théologique et sodomie, un terme qui recouvrait l’ensemble des pratiques sexuelles ne tendant pas à la procréation : masturbation, fellation… Ah, la masturbation ! Encore une de ces pratiques sexuelles qui, au fil des siècles, ont connu bien des vicissitudes. Alors que l’arrivée des techniques d’échographie a révélé qu’elle existe dès la vie intra-utérine, qu’elle s’observe durant la première année de vie de l’enfant, que dans les sociétés où elle n’est pas réprimée – comme les îles Marquises des origines, par exemple – elle peut s’installer dès l’âge de trois ans, elle triomphe en toute hypothèse avec la puberté et, chez les garçons, souvent lors de séances collectives. Dans l’Antiquité, Diogène l’encourageait afin de réguler l’appel de la chair. Au Moyen Âge, le médecin Arnaud de Villeneuve la recommandait pour éliminer le vieux sperme. Une théorie qui a été reprise, de nos jours, par de nombreux néodarwiniens puisque cet exercice est pratiqué par la quasi-totalité des mammifères et l’ensemble des primates. Jean-Jacques Rousseau, dans Émile, illustre la propension, au XVIIIe siècle — et par la suite jusqu’au XXe —, à assimiler cette pratique à une maladie et à un dérèglement relevant du vice moral. Le précepteur d’Émile accepterait mieux que son élève succombe à la « débauche » plutôt qu’à un plaisir solitaire de nature à anéantir sa volonté.

          En revanche, comme l’a noté Philippe Lejeune (3) et comme Jacques Derrida l’avait traqué (4), dans Les Confessions, Rousseau fait l’impasse sur ses propres pratiques, n’assume pas, biaise. « Tout se passe, note Lejeune, comme si l’onanisme était une chose dont on pouvait parler, mais qui ne pouvait pas parler elle-même. » Cette répression éducative a donné naissance à une industrie d’instruments de torture destinés à empêcher tout contact manuel avec les parties génitales. Une attitude qui découlait du discours chrétien puisque l’autoérotisme était puni par le moine irlandais Colomban, cité en exemple par le pape Benoît XVI, d’une année de jeûne. Il sanctionnait la pénétration anale de dix années de pénitence (5). Une « étude », fondée sur de simples déclarations et donc dépourvue de toute dimension scientifique, publiée par Time Out New York (6), affirme que près de 39% de personnes s’adonnent à ce type de plaisir sur leur lieu de travail. Tel semble être le cas au sein d’une institution aux principes pourtant rigoureux : l’armée chinoise. Convaincues de la nécessité d’une reprise en main, les autorités militaires se sont raidies… et recalent huit pour cent des recrues en raison d’une « veine testiculaire hypertrophiée ». Cette particularité anatomique s’expliquerait par un excès de masturbation, de pratique des jeux vidéo, ou un manque d’activité physique.

         Le concept contemporain de sodomie découle d’une interprétation très libre du texte biblique qui condamne la ville de Sodome et ses habitants puisque leur châtiment est essentiellement dû à leur absence de respect pour l’Éternel. « Les gens de Sodome étaient de grands scélérats et pécheurs contre Yahvé » (Gen 13, 13). Lorsque Abraham demande à Yahvé d’épargner la cité afin que les justes qui s’y trouvent ne périssent pas, il ne réussit à en trouver ni cinquante, ni vingt, ni même dix (Gen. 18, 22-33). En outre, ces mécréants manquent aux lois de l’hospitalité, ce qui est illustré par les menaces de viol planant sur les hôtes angéliques et la famille du neveu d’Abraham, Loth, sans que nul ne puisse dire avec certitude quel sexe était visé. La mer Morte constitue le symbole de l’épisode de la destruction des villes de Sodome et Gomorrhe. Elles se situaient au sud de ce lac salé mais il n’en subsiste nulle trace archéologique. Certains exégètes imaginent qu’à l’occasion d’un des fréquents séismes régionaux, les poches de gaz naturel présentes dans la zone ont pu être à l’origine de la destruction des cités et donner naissance au récit biblique (Gen. 19, 24-25). Les concrétions salines, qui dessinent parfois des silhouettes, auraient servi de support au récit de la femme de Loth transformée en statue de sel après s’être retournée en dépit de l’ordre divin (Gen. 19, 26). Or, il se trouve que la mer Morte se tarit, elle disparaît. Faut-il y voir le signe d’une rédemption ? Depuis le crime, le châtiment divin toucherait-il à sa fin ? L’officialisation de ceux qui, depuis des siècles, sont nommés abusivement sodomites va-t-elle de pair avec l’assèchement de la mer Morte ? Dieu aurait pardonné et une Sodome sous forme de diaspora renaîtrait de ses cendres. Alléluia !

       Seulement, dans la tradition du catholicisme, il n’existe pas de recours naturel au texte fondateur. La parole monarchique prime. La règle est énoncée depuis la fenêtre du Vatican. Après, chacun peut observer l’ampleur des nuances entre la foi affichée par le fidèle et ses usages sociaux. Marine Le Pen, comme d’autres dirigeants du Front national, en a offert un exemple en s’énervant contre le pape François au prétexte qu’il n’appelle pas seulement à accueillir, mais aussi à intégrer les migrants. Un discours relayé par les cadres catholiques tel le jésuite canadien Michael Czerny, co-sous-secrétaire de la section pour les migrants et les réfugiés du dicastère pour le développement humain intégral. Il déclarait : « Comment peut-on, face à quelqu’un dans le besoin, se poser la question de la menace de sa propre identité ? Les chrétiens ne doivent pas être effrayés. En anglais, on parle des gated communities, ces communautés refermées sur elles à l’abri de hauts murs. Une telle mentalité n’est plus possible aujourd’hui : nous vivons dans un seul monde, on ne peut pas bâtir un monde d’exclusion. (…) Les catholiques ne peuvent rester dans les idées : ils doivent agir et être des communautés accueillantes qui montrent qu’on peut s’engager, accueillir et intégrer. Les communautés chrétiennes peuvent être des lieux d’espoir (7). » La foi et la politique font-elles bon ménage ? Il ne semble pas, aux yeux de Marine Le Pen en tous cas.  « Je suis extrêmement croyante et j’ai la chance de ne jamais avoir douté, a-t-elle expliqué (8). Mais c’est vrai, je suis fâchée avec l’Église, dont je pense qu’elle se mêle de tout sauf de ce qui la concerne. (…) La Conférence des évêques de France se mêle parfois de ce qui ne la regarde pas, notamment en donnant des instructions politiques. » Pour la présidente du Front national la dichotomie est claire et revendiquée : les idées et les principes appartiennent au monde de l’éther ; les actes se situent dans le réel et répondent à une logique sans relation avec l’affichage théorique. Ce n’est pas une révélation, mais le revendiquer est plus rare. Dans cette perspective et en visant directement Jorge Mario Bergoglio (9), elle avait vitupéré : « Qu’il en appelle à la charité, à l’accueil de l’autre, de l’étranger, ne me choque pas », mais « qu’il exige des États qu’ils aillent à l’encontre de l’intérêt des peuples en ne mettant pas des conditions à l’accueil d’une migration importante relève pour moi de la politique et même de l’ingérence, puisqu’il est aussi le chef d’un État. » Il est, en Europe, plus de sodomites en raison de leur attitude face aux réfugiés et aux immigrés qu’il n’existe d’adeptes de la pénétration anale.

Les p’tites femmes de Paris

       Loin de ces racines bibliques, la sodomie se résume, de nos jours, à une forme de copulation qui n’est pas l’un des fondements de nos mœurs, si j’ose ce raccourci. Elle conserve une image de transgression. Sauf lorsque les mouches sont concernées, tant sont nombreux ceux qui consacrent une large part de leur temps à enculer ces diptères. Encore que nous puissions tous être visés par cette prétention. La couverture (10), signée par Wolinski, représentant un groupe hurlant à gorge déployée avec en titre : « L’hebdo Hara-Kiri s’arrête ! Son équipe vous dit : Allez tous vous faire enculer ! » en témoignait. Même l’humoriste Mathieu Madenian, lorsqu’il entend dénoncer les aberrations de notre quotidien du type « les banquiers qui te demandent de leur faire confiance mais qui attachent leur stylo avec une petite chaîne » ou « les pilotes d’Air France qui se rendent toujours compte qu’ils ont des revendications salariales pile le premier jour des départs en vacances », se croit lui aussi obligé de titrer son recueil Allez tous vous faire enculer (11), comme s’il s’agissait nécessairement d’un châtiment. Dans le langage courant, la référence injurieuse demeure généralisée. Après le ralliement, entre les deux tours de l’élection présidentielle, de Nicolas Dupont-Aignan à Marine Le Pen en échange d’un hypothétique poste de Premier ministre et d’autres compensations qui sont demeurées sous le boisseau, il avait été pris à partie par l’inévitable cohorte de « cultureux » en quête de publicité à bon compte. Le chanteur Benjamin Biolay, qui s’était déjà illustré auprès de François Hollande par son art du cirage de pompes, avait aussitôt publié sur Instagram : « À tes risques et périls petite teupu. Tu vas le payer cher », accompagné du hashtag #toutsauflefn. Au nom de la défense de la démocratie, lui et ses semblables s’étaient permis de la dévoyer en remplaçant l’argument par l’insulte, cédant à l’un des travers du mode de communication qu’ils affectionnent. Menacés de poursuites judiciaires par leur cible, Biolay s’était défilé et avait retiré son propos, mais l’acteur et réalisateur twittos Mathieu Kassovitz avait répondu en demeurant fidèle à son élégant registre initial. Faisant référence à l’une des répliques du Père Noël est une ordure (12), il avait gazouillé : « Je rajouterais: je t’encule Thérèse. Impatient de vous retrouver dans un tribunal pour parler de votre anus. #viergeeffarouchée (13). »

       Cette fascination pour les pénétrations anales est générale. En 1972, les Européens ne parvenaient plus à beurrer leur tartine sans un sourire ou un commentaire grivois. Ils s’étaient précipités en bataillons serrés pour découvrir la fameuse scène du film de Bernardo Bertolucci, Le Dernier Tango à Paris, durant laquelle Maria Schneider, alors âgée de dix-neuf ans, est sodomisée à l’aide d’un lubrifiant laitier par Marlon Brando, qui en avait déjà quarante-huit. L’actrice, pour le plus grand bonheur du réalisateur, hurlait et pleurait réellement durant la prise de vue, ce qui laisse planer le soupçon d’une agression sexuelle. Aussitôt après, elle s’était enfuie et a expliqué s’être sentie humiliée. Bertolucci s’est défendu en expliquant que la scène figurait au scénario. À l’exception du petit pot de beurre. Le chaperon rouge avait été dévoré par le grand méchant loup.


Notes :

  1. La Vie sexuelle à Rome, éd. Tallandier, 2007. 
  2. Op. cit. Philippe Brenot dirige les enseignements de sexologie à l’Université Paris-Descartes.
  3.  « Le “dangereux supplément“ : lecture d’un aveu de Rousseau », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations ; année 1974,  volume 29,  numéro 4, p. 1009-1022. 
  4.  De la grammatologie, éd. de Minuit, 1967.
  5.  Alain Dag’Naud, Le Grand Bêtisier de l’Histoire de France, Larousse, 2012. 
  6. 21 décembre 2015. 
  7.  La Croix, 3 février 2017. 
  8.  Interview à La Croix, 14 avril 2017. 
  9.  Puisque à propos des migrants le pape François s’était publiquement interrogé : « Que peut faire Jorge Mario Bergoglio ? » 
  10.  Hara-Kiri hebdo, n° 23 – Charlie hebdo n° 580, 23 décembre 1981. 
  11.  Avec Stéphane Ribeiro, First, 2017.   
  12. Film de Jean-Marie Poiré, production Trinacra fims, Fims A2, Les films du Splendid, 1982, interprété par la troupe du Splendid qui avait créé cette pièce en 1979.
  13. 29 avril 2017, 21 : 09.
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