20 – Fol des Mignons

Avez-vous, chers rescapés de l’espèce, échappé à La Cage aux folles ? Ne lisez pas si vite ! Je n’ai pas écrit « de » mais « à ». Je ne prétends pas que vous êtes en cavale, mais je me demande si vous avez vu le film tiré de la pièce de théâtre. C’est comme Le Père Noël est une ordure, difficile d’y couper. D’autant que cette représentation caricaturale est néanmoins mignonne. Ou mignon…  #RescapesdelEspece

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     La capitale et les femmes, c’est une histoire. Ou plutôt des histoires. « Ah les p’tites femmes de Paris », chantaient quelques années auparavant Brigitte Bardot et Jeanne Moreau devant la caméra de Louis Malle (1). Elles ont changé, au cours des quarante dernières années, les « p’tites femmes », à en croire une étude réalisée pour un site de rencontres (2). Un quart des Parisiennes ont reçu une « bifle » (3), la moitié a essayé la pénétration anale et 84% ont pratiqué la fellation. Selon cette étude, les pratiques sexuelles de Dominique Strauss-Kahn n’avaient pas lieu d’être montées en épingle puisque 29% des Parisiens ont pratiqué le triolisme (contre 16% pour l’ensemble des Français), 18% — soit un Parisien sur six – ont fréquenté un lieu échangiste (et 15% ont effectivement échangé leur partenaire, alors que la moyenne nationale se situe à 5%). Enfin, près du quart des habitants de Paris (22%) a participé à une orgie, c’est-à-dire à des ébats sexuels avec plus de trois partenaires simultanément. Durant leur existence, les habitants de la capitale cumulent, en moyenne, une vingtaine de partenaires sexuels, soit le double du score national. Ce qui va de pair avec le fait qu’à Paris l’infidélité au sein du couple frôle les 60% alors qu’elle n’atteint pas la moitié à l’échelle du pays. Une enquête pour le site Gleeden.com (4), spécialisé dans les rencontres extra-conjugales, fait apparaître que 73% des femmes estiment que le manque d’implication de leur conjoint dans les tâches domestiques les a poussées à l’infidélité, corroborant une étude de l’Insee (5) selon laquelle les deux tiers d’entre elles continueraient d’assumer les travaux domestiques. Le phénomène essaime au-delà du périphérique puisque des campings libertins réservés aux couples échangistes commencent à fleurir. On en compte déjà trois: dans l’Allier, le Gard et le dernier, en Dordogne, qui affichait complet pour son ouverture lors du week-end de Pâques 2017.

       Au nom d’une vieille prudence résultant d’une longue pratique des sondages électoraux, je ne peux ignorer le biais qui fausse ces données statistiques. Il résulte du fait que, dans les résultats globaux, on ignore la part représentée par les bonobos. Lorsqu’on se reporte au détail des résultats, on constate une distorsion sensible liée à l’orientation sexuelle. Pour donner un seul exemple, dans la catégorie Parisiens « ayant déjà eu plus de dix partenaires au cours de leur vie », le score des hétéros est de 37%, celui des bi de 56% et des homos 80%. La situation se reproduit poste après poste. En outre, les résultats globaux font apparaître, sans surprise, que Paris comme toutes les grandes métropoles constitue un refuge pour les sexualités minoritaires. À partir de l’échantillon étudié, 13% des personnes interrogées, tous sexes confondus, se déclarent gays ou bisexuelles soit près du double de la norme nationale (7%). Pour les seuls hommes, la part des gays et bi se hausse à 19%, soit un cinquième de la population masculine concernée et près du double de la moyenne nationale (11%). L’ensemble des résultats s’en trouve affecté.

        La mesure de cette conception ludique du sexe demeure marquée par l’empreinte des bonobos. Ils ne peuvent s’abriter derrière ce genre d’études pour prétendre se couler dans la norme sociale. En revanche, ils pourraient se revendiquer de hauts parrainages. Leurs pratiques auraient pu paraître saintes à une époque. Si on en croit le journal tenu par Johann Burchard, maître des cérémonies de la cour pontificale, le 31 octobre 1501 le pape Alexandre VI, au lieu d’assister aux Vêpres, avait préféré participer à une orgie durant laquelle lui-même et ses convives firent assaut de virilité auprès d’une cinquantaine de courtisanes. Le souverain pontife bénéficiait d’un avantage indu puisqu’il était encouragé dans ses performances par deux de ses enfants, César et Lucrèce. Pourquoi promettre le bûcher à ceux qui organisaient ce type de joutes entre eux ?

       Rien n’est plus difficile que d’effectuer des rapprochements entre nos catégories contemporaines et les situations passées. Nous nous représentons, par exemple, les « mignons » fardés d’Henri III comme des « folles » homosexuelles sorties de leur « cage » afin de se livrer à la concupiscence royale. La littérature gay n’est pas en reste, avide de ranger sous sa bannière les célébrités afin de mieux se glorifier. La vérité historique est plus complexe. Le terme « mignon » était d’un usage plus vaste que nous ne l’imaginons. Il désigne dès Charles VII, « le petit roi de Bourges », les favoris royaux, de même qu’il existe des « mignonnes » pour les princesses royales. Les jésuites, par exemple, étaient les « mignons du pape ». L’hypersensible Henri III se déplaçait dans une forme d’hermaphrodisme. Il s’entourait de jeunes nobles d’extraction modeste non par appétence sexuelle, même si cette dimension était présente, mais pour échapper aux clans, aux factions catholiques et protestantes, et tenter de consolider un pouvoir fragile et menacé grâce à une garde de fidèles. Les favoris, souvent virils, usent de leur sexe, à l’exemple du monarque, sans se préoccuper des questions de genre. Il faut voir, à en croire les historiens, dans les charges concernant l’orientation sexuelle d’Henri III, qui se propagèrent du vivant du monarque, la patte de sa sœur, la reine consort de Navarre Marguerite de Valois, la célèbre « reine Margot » si chère à Alexandre Dumas. Une sœur qui affirma que son frère aurait abusé d’elle. Elle a prétendu qu’il l’avait « mise le premier au montoir », c’est-à-dire qu’il l’aurait dépucelée.

     Les libelles calvinistes ont fait le reste, à commencer par les écrits d’Agrippa d’Aubigné qui fut l’écuyer du futur Henri IV mais, à l’inverse de son maître, n’était pas disposé à renier ses convictions religieuses. Si des hommes se fardaient à la cour ce n’était qu’en fonction du « maniérisme », la mode qui a caractérisé la fin de la Renaissance. Il choquait une société encore attachée aux valeurs rustres et viriles de la chevalerie médiévale. Quand j’entrais dans l’adolescence et qu’avec mes condisciples nous avions été tentés d’opter pour les cheveux longs à la manière des Beatles, les rappels à l’ordre de l’Éducation nationale et les remarques familiales ont témoigné de la permanence de ces conformismes. Pierre de l’Estoile, comme nombre d’autres chroniqueurs du temps, évoque « ces beaux Mignons » qui « portaient leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par artifices, remontans par-dessus leurs petis bonnets de velours, comme font les putains de bordeau, et leurs fraises de chemises de toiles d’atour empezées et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur tête dessus leur fraize, il sembloit que ce fust le chef Saint-Jean dans un plat (6) ». Quant au statut de « mignon de couchette », comme les nommait Brantôme, il ne s’agissait que d’un honneur protocolaire recherché, la possibilité de dormir dans un lieu sacré aux côtés d’un monarque divin. « Honni soit qui mal y pense. »


Notes :

  1. Dans Viva Maria, 1965.
  2. Étude de l’Ifop pour CAM4 réalisée entre le 16 septembre et le 3 octobre 2016 auprès d’un échantillon de 2007 personnes représentatif de la population parisienne âgée de 18 à 69 ans. La représentativité a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socio-professionnelle, statut marital) après stratification par arrondissement de résidence. Les interviews ont eu lieu par questionnaire auto-administré en ligne.
  3. Composé de bite et gifle, ce terme évoque la pratique sexuelle consistant à gifler la (ou le) partenaire avec son pénis.
  4. Menée du 26 octobre au 2 novembre 2016 auprès de 10 081 membres féminins. Ce site a été poursuivi pour « commerce illicite » par la Confédération nationale des associations familiales catholiques. Elle l’accusait de violer l’article 212 du Code civil qui dispose que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance ». En février 2017, le tribunal de grande instance de Paris a estimé que la confédération n’avait pas vocation à agir et il a relevé que l’obligation de fidélité n’était pas absolue. Il cite deux exemples : les couples libertins qui « se sont déliés d’un commun accord de cette obligation », et le fait que « l’infidélité d’un époux peut être excusée par le comportement de l’autre ». Il a estimé que l’obligation de fidélité relevait d’un accord entre les époux, qui seuls avaient qualité à agir sur ce fondement.
  5. Octobre 2015.
  6. Registre-journal du règne d’Henri III, juillet 1576.
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