21 – Aux braderies de la bagatelle (1/2)

Rescapés de l’espèce nous sommes, et rescapés du texte pénétrant que je vous ai soumis il y a quarante-huit heures vous êtes. Je vous trouve depuis un air pénétré. Abandonnez ce masque intellectuel et laissez-vous aller à la bagatelle.  #RescapesdelEspece

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          Sur les territoires bonobos, dans les « bons coins » de la baise, dans les braderies de la bagatelle, le protocole de Cour a disparu et seul le sexe est à l’ordre du jour. Ni drague ni sentiments requis, bien au contraire (1). Et encore moins de lettres ou de mots d’esprit. Prétendre nouer une relation personnelle serait suspect et générerait un mouvement de retrait. Le foirail doit conserver son caractère de marché aux bestiaux. Chacun jauge la marchandise, la vérifie éventuellement si la négociation s’engage, et en cas d’accord les deux chalands topent. Rien de plus, rien de moins. Avant l’avènement d’internet, les « infâmes » de l’époque, c’est-à-dire les gays d’aujourd’hui, avaient inventé les sites de rencontres et les plans cul. Juste des regards qui s’échangent, soupèsent, évaluent, rejettent ou acceptent la transaction. Le plus souvent le pacte se noue en silence. Bien qu’ayant été davantage chroniqueur que gros niqueur, comme tout un chacun j’ai connu des épisodes de pisciculture, lorsque, tels les poissons, vous naviguez au moyen de votre queue. L’acteur Robin Williams a expliqué l’origine du phénomène : « Dieu nous a donné un pénis et un cerveau, mais malheureusement pas assez de sang pour faire fonctionner les deux en même temps. » « Homo sum, humani nihil a me alienum puto (2). » L’illustration la plus criante de ce ballet étrange, je l’ai trouvée dans Dolores Park, à Castro.

     Ce mutisme dans l’échange est l’une des clés du succès du brassage international qui s’y opère. Parfois, quelques questions techniques préviennent et évitent l’impasse éventuelle. Les langues s’y améliorent : « Chúpamela (3). » Lorsque cet usage est raffiné, il exerce sur moi une authentique fascination. Qui dira jamais l’érotisme d’un imparfait du subjonctif ? Je me remémore avec émotion le propos de cet ami qui m’avait un jour confié à propos de sa vie sentimentale : « Une année durant, il est demeuré transi d’amour pour moi sans que je le susse. »


Notes :

  1. Selon les résultats de l’étude Ifop-CAM4, les deux tiers des hommes (66%) et la moitié des femmes (50%) ont déjà eu un one night stand, c’est-à-dire un rapport sexuel sans lendemain. 44% de l’échantillon admet des relations sexuelles avec quelqu’un dont il ignore jusqu’au prénom. Une pratique courante sur les territoires bonobos.
  2. Quand le poète et dramaturge latin Térence rédige cette maxime (v77) pour son Heautontimoroumenos (c’est-à-dire « Bourreau de soi-même ») qui met en scène un conflit père-fils et les remords paternels qui en résultent, il n’a pas en tête les mêmes références. Son « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger », parle d’une humanité plus… éthérée.
  3. « Suce-la-moi ».
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