22 – Étals de chairs (2/2)

Au fil de cette Enquête sur la sexualité, nous découvrons Des oiseaux petits et gros. Afin de vous sortir de cette Porcherie, chers rescapés de l’espèce, je ne vais vous raconter ni Les Mille et une nuits, ni Les Contes de Canterbury, pas même Saló et les 120 journées de Sodome, mais Sur les murs de Sanaa je vais écrire le Théorème que je soumets à votre sagacité.  #RescapesdelEspece

b22

      Encore que la notion de « rôle », les caractères « passif » ou « actif », relèvent plus souvent de la posture que d’une réalité. Damien Saez le chante dans Défoncé/Défonce-moi. Nous allons y revenir. La libre imagination des ébats peut bousculer les options affirmées initialement. Chacun est à la fois consommateur et consommé. Chacun est à la fois pénétrant et pénétré. Chaque solliciteur est en même temps viande offerte. Tous sont venus pour baiser et rien d’autre. Dans certains de ces lieux de rencontre, on se limite à une sélection réciproque. Comme pour les pistes de danse, sauf coup de chance extraordinaire, au lever du soleil ne demeurent que les restes, les laissés-pour-compte. Dans d’autres, on consomme sur place. « AYOR » était une rubrique fournie de ces espaces spécialisés, recensés au début des années 1970 dans Spartacus (1), un guide mondial en vente dans nombre des kiosques à journaux de la capitale. Elle signifiait « At Your Own Risk (2)». Sur les étals de chairs, parfois pris comme cible par des commandos désireux de « casser du pédé », se glissent des « truqueurs ». Ils se font passer pour ce qu’ils ne sont pas en vue de dépouiller leur victime. Dès qu’ils sont identifiés, la pression collective les élimine, avant que d’autres ne s’infiltrent à leur tour.

        La montée d’adrénaline inhérente à la prise de risque physique fait partie de la jouissance sexuelle. Chez les gays, cette recherche est menée avec d’autant moins de retenue que leur code social de référence invite à repousser sans cesse les limites, à élaborer de nouvelles pratiques afin de paraître « sexuellement libérés ». Elle conduit à augmenter, par contrecoup, le danger. Se développe désormais le chemsex, c’est-à-dire le sexe sous cocktail chimique (chemical en anglais). Dans sa variante hard, le slam, interviennent des injections par voie intraveineuse. Les slameurs associent le plus souvent leurs partouzes chem à une forte consommation d’alcool. « La jouissance qui traverse habituellement le corps n’est plus circonscrite aux limites subjectives connues ; elle est émancipée, s’étend et se réforme, ouvrant ainsi temporairement à un vécu subjectif d’une nouveauté radicale », explique le psychanalyste Vincent Bourseul (3). L’expérience sexuelle est majeure, définitive, surnaturelle. Mais à toute extase correspond un champ de possible qui rencontre toujours la limite du vivant. Cela était vrai pour sainte Thérèse d’Avila et reste vrai pour quiconque. Si les risques pris sont trop grands, l’expérience peut tourner court, blesser, nuire ou tuer. »

       Cette pratique permet de lever les inhibitions mais témoigne surtout de nouveaux comportements sociaux et de la primauté du rapport à l’écran. « On peut être seul chez soi un vendredi soir, commander sa drogue en ligne et se faire livrer dans sa boîte à lettres, tout en cherchant des partenaires sur son téléphone, sans bouger de son canapé », explique Fred Bladou, chargé de mission actions communautaires à Aides. Et la géolocalisation « permet à des groupes de se forger, ajoute Tim Madesclaire, cocréateur de la revue Monstre, une publication semestrielle qui se donnait pour ambition d’être la “revue d’exploration pédé pour la décennie 2010-2020”. Il y a logiquement un effet d’entraînement (4) ». Cet outil serait utilisé par plus de 80% des moins de vingt-cinq ans. Les sites fournisseurs sont israéliens ou asiatiques. Les drogues utilisées sont des produits de synthèse, de type cathinones, méthamphétamines, GHB… La MDMA – appelée « ecstasy » sous la forme de comprimé – en est l’élément le plus connu. Laurent Karila, psychiatre spécialisé dans l’addictologie à l’hôpital Paul-Brousse, explique à quel point l’approvisionnement est aisé : « Il y a des call centers, on peut envoyer un SMS, et on peut même en récupérer dans des drives, sans sortir de sa voiture (5). » En raison du mode d’achat, leur composition et leur qualité sont variables et aussi aléatoires que les partenaires participant à ce genre d’ébats. Des pratiques qui contribuent à expliquer la situation sanitaire préoccupante observée parmi les jeunes homosexuels. Le taux de séropositivité demeure élevé parmi ceux qui, dans les grandes métropoles françaises, fréquentent saunas et backrooms (6).

       En arrière-plan de ces rencontres, qui s’apparentent à la roulette russe, plane le souvenir du corps de Pier Paolo Pasolini, retrouvé dans une mare de sang et de boue sur une plage d’Ostie, près de Rome. Cet assassinat, perpétré dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, a été commis par un prostitué de dix-sept ans après un rapport sexuel. Il est possible que derrière l’affaire de mœurs d’autres intrigues, plus politiques, aient été à l’œuvre (7). L’Italie vivait dans une « stratégie de la tension », alimentée par la violence de groupes d’extrême droite et d’extrême gauche, qui a débouché sur les « années de plomb ».


Notes :

  1. Dont le créateur, le Britannique John Stamford, a eu des démêlés avec la justice belge en 1995 car son guide contenait aussi un jeu d’initiales qui constituait un code pour initiés et correspondait à des réseaux pédophiles. Il est désormais publié à Berlin, par Bruno Gmünder Verlag, et il en est à sa trente-cinquième édition. 
  2. « À vos propres risques ».
  3. Auteur de Le Sexe réinventé par le genre. Une construction psychanalytique, Erès, 2016. Tribune dans le Huffington Post, 21 août 2017.
  4. Cité par Émilie Tôn, « Chemsex : un mélange de sexe et de drogue qui inquiète dans la communauté gay », L’Express, 1er juillet 2017. 
  5. Les Inrocks, 30 juin 2017. 
  6. Prevagay 2015, publiée dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire du 18 juillet 2017, est une enquête multicentrique de séroprévalence du VIH et des hépatites B et C, réalisée auprès des hommes ayant des rapports sexuels fréquentant les lieux de convivialité gay (bars, saunas, backrooms) à Lille, Lyon, Montpellier, Nice et Paris de septembre à décembre 2015. Cette étude comportait deux volets concomitants et couplés : un auto-prélèvement de gouttes de sang capillaire au bout du doigt recueillies sur un papier buvard et un auto-questionnaire comportemental anonyme. Elle a été réalisée auprès de 2600 hommes et situe le niveau de contamination à 14% de la population étudiée, avec des pointes à 16% à Paris et 17% à Montpellier et Nice. En outre, comme le notent les auteurs, les résultats réels sont sans doute plus inquiétants car les personnes ayant accepté de participer (environ la moitié de celles qui ont été contactées) « sont probablement plus susceptibles (…) de connaître leur statut sérologique ». 
  7. Thèse défendue par la journaliste Simona Zecchi, Massacro di un poeta, éd. Ponte alle Grazie, 2015 (non traduit en français).

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s