23 – Substituer le « pédé » au « prolo »

Il existe les tête-à-queue, nous venons d’en traiter, je vous propose, amis rescapés de l’espèce, l’exercice inverse : redressons-nous comme le firent les ancêtres d’homo sapiens. #RescapesdelEspece

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       Comme toujours avec les espaces sauvages où prospèrent des espèces qu’ils ne peuvent contrôler, les hommes s’appliquent à reprendre la main. Plus question de la mettre librement au panier. L’action de reconquête est menée au nom soit du rationalisme productiviste, soit de l’ordre moral. À bien y regarder, ces deux notions ne sont guère différentes. Lorsque le gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, cite dans l’introduction du Droit à la paresse (1) la déclaration d’Adolphe Thiers affirmant crûment : « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis » (2) », le lien entre le prolétaire et le gay est noué. Le capitalisme, dans sa conception réductrice d’un monde ramené à sa seule valeur utilitaire, compte sur l’encadrement religieux pour imposer cette norme dans l’ensemble des champs de l’existence, y compris la sexualité. D’où l’impératif d’une éjaculation ayant pour objectif la procréation. La dénonciation du « crime d’Onan (3) », c’est-à-dire de toute forme de dispersion de la semence masculine, ce qui ne se réduit pas à la masturbation mais vise en particulier le coït interrompu, s’inscrit en contrepoint.

           Cette association de l’économique et du religieux se retrouve dans le vocabulaire. Le prolétaire est le citoyen qui ne dispose pas d’une capacité contributive lui permettant d’intégrer le suffrage censitaire. Sa seule participation consiste à produire la main-d’œuvre et la chair à canon future : les proles au sens latin de progéniture, descendance. Dans le schéma social de référence, la classe la plus basse de citoyens est celle qui ne peut que procréer. Ceux qui prétendent échapper à cette fonction ultime se situent, en conséquence, à un rang inférieur à celui des prolétaires. Ce sont des asociaux, des hérétiques. Comme le relève Guy Standing (4), professeur d’économie à l’université de Londres, l’étymologie du salarié « précaire », qui est l’héritier contemporain du prolétaire du XIXe siècle, est aussi significative. Elle vient du latin precari, c’est-à-dire « prier pour obtenir ». Il s’agit d’un statut qui contraint à supplier, à implorer pour obtenir de l’aide. Une humiliation dont les minorités, et notamment les minorités sexuelles, sont elles aussi victimes.

       Voilà peut-être la raison ayant poussé la « gauche morale » à substituer le « pédé » au « prolo » dans ses luttes politiques. Qu’elle pèse sur le discours de la gauche de gouvernement ou frondeuse, ou qu’elle se glisse au sein d’un populisme devenu dominant, elle a pignon sur rue. D’ailleurs, du fond de sa thébaïde, le philosophe Jean-Claude Michéa a remarqué que les intellectuels de gauche sont à ce point mobilisés par leur défense des minorités qu’ils ne prononcent plus le terme « travailleurs » que dans l’expression « travailleurs du sexe ». « Il faut croire que ce sont les seuls “travailleurs“ que l’intelligentsia post-moderne a encore l’habitude de fréquenter (5) ! », ajoute avec perfidie celui qui entend combattre ces idéologues à partir d’une critique « de gauche ». « Il y a un fait qui m’a toujours frappé, explique-t-il. Un intellectuel de gauche “post-moderne“ est structurellement porté à voir dans toutes les différences qui distinguent “traditionnellement“ un homme d’une femme, un enfant d’un adulte, un fou d’un individu sain d’esprit ou un criminel d’un honnête homme le simple effet historique d’une construction sociale arbitraire, oppressive et “stigmatisante“. Mais cette furie déconstructrice s’arrête toujours au seuil du clivage gauche/droite, comme si ce dernier constituait un système de classification métaphysique à jamais indépassable et, à ce titre, beaucoup plus “naturel“ que la différence des sexes ou celle des générations. » Quand, à gauche comme à droite, prospère un questionnement de cette nature, il devient clair que plus personne ne sait où il habite.

       Siècle après siècle, le débat sur la valeur sociale du travail et de la sexualité se poursuit de manière parallèle, avec un vocabulaire et des références adaptés à chaque période mais un fond argumentaire qui n’évolue pas. L’objectif demeure intangible : il s’agit d’augmenter la demande, donc le nombre de consommateurs, c’est-à-dire de privilégier les coïts reproducteurs, afin de promouvoir les ventes, donc les profits. Face à ces perspectives, les bonobos ont longtemps semblé inutiles et même nuisibles. Leurs jeux sans enjeu risquaient de détourner certains mâles du devoir conjugal. La notion de « fléau social », qui a été associée à l’homosexualité à l’aube de la Ve République, n’avait pas d’autre justification. L’actuelle reconnaissance sociale, plus théorique que réelle comme nous aurons l’occasion de le constater, a coïncidé avec deux découvertes majeures : dépourvus de progéniture, les gays se trouvent nantis d’un pouvoir d’achat augmenté, d’une part ; leur style et leur culture constituent auprès d’une clientèle jeune et « branchée » d’excellents facteurs de promotion commerciale, d’autre part. Cette notion de pouvoir d’achat avait déjà servi de levier, dans les années 1950, aux campagnes en faveur de l’intégration des Noirs. Ils étaient devenus solvables donc une source potentielle de profits.


Notes :

  1. Le Droit à la paresse, réfutation du droit au travail de 1848, paru en 1880 et remanié en 1883.
  2. Le propos de Thiers est le suivant : « Je suis prêt à donner au clergé tout l’enseignement primaire. Je demande formellement autre chose que ces instituteurs laïques, dont un trop grand nombre sont détestables ; je veux des Frères, bien qu’autrefois j’aie pu être en défiance contre eux ; je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé ; je demande que l’action du curé soit forte, beaucoup plus forte qu’elle ne l’est, parce que je compte beaucoup sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir. Je dis et je soutiens que l’enseignement primaire ne doit pas être forcément et nécessairement à la portée de tous ; j’irai même jusqu’à dire que l’instruction est, suivant moi, un commencement d’aisance, et que l’aisance n’est pas réservée à tous. » (M. H. de Lacombe, Les Débats de la Commission de 1849discussion parlementaire et loi de 1850, bureaux du Correspondant, 1879. Il s’agit des commissions chargées d’organiser l’enseignement primaire et secondaire en perspective de la loi Falloux de 1850, dans le but de donner à l’Église catholique autorité sur le système d’éducation, objectif pour lequel Thiers œuvra de manière décisive).
  3. Fils puîné de Juda, Onan reçoit, selon la Bible, l’ordre de son père de s’unir à sa belle-sœur après le décès de son frère aîné Er, mort sans enfants. Onan refuse et détruit sa semence, ce qui entraîne sa mise à mort par Yahwé.
  4. Cf. Le Précariat, les dangers d’une nouvelle classe, L’Opportun, 2017.
  5. Philosophie magazine, février 2017.
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