26 – Icônes gays (2/2)

À la vie, à la mort. Qui parmi nous, les rescapés de l’espèce, n’a pas usé de cette expression ? Pourtant, génération après génération, que de chanteurs, de Georges Brassens à Gilbert Bécaud jusqu’à Damien Saez aujourd’hui, ont demandé que leur enterrement ou leur tombe soient une occasion de réjouissances. #RescapesdelEspece

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Line Renaud

       La technique se prolonge sous Louis XVI, qui se cache en réalité derrière un Dagobert qui a mis sa culotte à l’envers et dont les infortunes conjugales sont brocardées. Sans oublier le Il pleut, il pleut bergère, extrait de l’opéra-comique Laure et Pétrarque de l’Audois Fabre d’Églantine, qui était connu à l’époque sous le titre Le Retour aux champs. La légende de la Révolution rapporte que cette ritournelle, évoquant Marie-Antoinette dans sa ferme du Trianon, aurait annoncé de manière prémonitoire la tourmente politique qui balaierait la monarchie une décennie plus tard, et qu’elle aurait été chantée lors de la création de la Garde nationale. Fabre d’Églantine l’aurait, dit-on, fredonnée en marchant vers la guillotine lors de la Terreur, après avoir été condamné pour corruption à l’occasion de la liquidation de la Compagnie des Indes orientales.

     Étonnez-vous ensuite que Charles Trenet s’enchante d’un jardin extraordinaire, que Serge Gainsbourg fasse apprécier à France Gall les sucettes à l’anis ou que Line Renaud aille passer ses vacances à Bananas Island, une île que le parolier Charles Level situe dans le Pacifique et où « on peut se montrer, comme Dieu nous a faits ».
« Mais qui sont ces garçons tout bronzés ?
  (ils se promènent sous les bananiers)
  Mais que font ces garçons tout musclés ?
  (ils vous attendent sous les bananiers)
  Qu’est-ce qu’ils donnent aux touristes étrangers ?
  (des fruits sauvages de nos bananiers)
  Et tu crois que c’est bon à manger ?
  (Ouvre la bouche et viens les goûter). »

On comprend qu’après avoir entonné cet hymne, Line Renaud ait rejoint la cohorte des icônes gays et soit devenue la marraine attitrée des opérations caritatives en faveur des victimes du VIH.

        Je n’accepte la thèse de la naïveté que pour la religieuse dominicaine belge, sœur Luc-Gabriel, qui s’est suicidée en 1985. Composée et interprétée sous le nom de Sœur Sourire, sa chanson Dominique a été un succès mondial et s’est vendue à trois millions d’exemplaires. En décembre 1963, elle a été numéro un aux États-Unis et, l’année suivante, elle remportait le Grammy Award de la meilleure performance religieuse. N’empêche que chanter à tue-tête « Dominique, nique, nique… » afin de rendre hommage au fondateur de l’ordre, en précisant qu’il « ne parle que du Bon Dieu », continue de me laisser songeur. Que le texte ait été détourné en de multiples parodies et chansons paillardes, par exemple autour du cas Strauss-Kahn, coulait de source. Était-elle vraiment si naïve, cette femme qui a quitté son couvent pour filer le parfait amour avec une personne de son sexe ?

      Sans doute moins explicite car le décalage poétique est important, la chanson de Trenet sur Le Jardin extraordinaire ne m’en paraît pas moins être celle qui approche au plus près la réalité de cette part champêtre de la culture gay. Il y évoque ce monde de la baise qui demeure sous le boisseau. Car s’« il y a des canards qui parlent anglais » et, quand on leur donne du pain, « remuent leur derrière », n’oublions pas qu’il faut attendre que la nuit soit venue pour que les statues aillent « danser sur le gazon ». Quant aux oiseaux qui y tiennent commerce, « comme clients, ils ont monsieur le maire et le sous-préfet ». Bien des choses sont sinon dites du moins sous-entendues. Trenet a, par cette chanson placée sous le signe de la lune, idéalisé certes mais aussi permis de faire apparaître ce qui demeure socialement inacceptable dans cette sexualité minoritaire. Encore que les plus récentes études sur les comportements dans les grandes métropoles tendent à montrer que les jeunes hétérosexuels se convertissent à ces pratiques de butinage en plein air, y compris dans un milieu urbanisé. 44% des jeunes Parisiens ont déjà eu des rapports sexuels dans des lieux publics et un tiers au sein de leur établissement scolaire.

Défoncé/défonce-moi

      Une évolution qui se retrouve dans les paroles de plus en plus décodées des chansons. La scène contemporaine prolonge la tradition. Gilles Médioni raconte : « Alain Bashung expliquait qu’un Gaby – oui, le Gaby de son tube  “Bien plus belle que Mauricette/T’es comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette“  – était un homo. “C’est ainsi qu’on les appelait“, disait-il. Gaby? Ce qualificatif m’a toujours intrigué et je n’en ai appris l’origine que récemment par Jacques Dutronc himself. C’est lui qui avait ainsi surnommé le patron (gay) d’un club de Paname – un certain Gabriel. D’où le terme : un Gaby. D’ailleurs, si l’on enlève le b… (1). » 

      Le Jeune et con – titre de son premier single – Damien Saez ne correspond pas au second qualificatif puisqu’il a le courage, lors de chaque scrutin présidentiel qui voit le Front national parvenir au second tour, de s’opposer par son œuvre au candidat. En 2002, contre Jean-Marie Le Pen il avait écrit Fils de France qui a servi d’hymne à des manifestations entre les deux tours. En 2017, contre Marine Le Pen mais aussi contre Emmanuel Macron, il a lancé sur YouTube Premier mai :
« Un jour, j’irai brûler la Bourse,
 ami un premier mai,
 ami si pour sauver la terre,
 faut pendre le banquier. »

      Brûler un 1er mai résonne en moi douloureusement. N’importe, si je ne peux adhérer au projet politique, je lui sais gré dans sa démarche créatrice globale de se référer à Jacques Brel. Un Brel qui aurait croisé la route du groupe de rock Noir Désir. Des Flandres à la Gironde, un itinéraire plausible puisqu’il l’a emprunté. Qu’il se rassure pour le premier qualificatif, jeune il ne le restera pas. Je ne pouvais éviter de passer par lui puisqu’il adore parler de Sexe
« Mets ta langue où tu sais
  Non ne t’arrête pas
  Continue de lécher »
et aussi jouer des doubles sens. Je suis clean. Je ne joue pas sur « la défonce » pour interpréter son catégorique Défoncé/défonce moi.
« Je sais plus si c’est toi qui suces ou si c’est moi
   Qui te pousse et qui rentre à l’intérieur de toi. »
Avec en refrain :
«  Défoncé défonce moi ; moi sans dessous dessus
   Déchiré déchire moi ; moi sans dessous dessus. »

Je n’oublie pas que Damien Saez a aussi demandé : « J’veux qu’on baise sur ma tombe. »


Note :

  1. L’Express, 20 août 2010.

 

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