27 – Bordel et déradicalisation

Partir en croisade ou aller aux putes, est-il vraiment indispensable de choisir ? Il faut être un saint pour l’imaginer, ce qui, je crois, n’est pas votre cas, amis rescapés de l’espèce.  #RescapesdelEspece

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       De retour de la septième croisade, indisposé par le spectacle des ribaudes dans sa capitale, Louis IX avait décidé, par une ordonnance de décembre 1254, d’interdire la prostitution et d’expulser les femmes publiques du royaume. Par la suite, François 1er fera à l’inverse rétribuer par son trésorier celles qui suivent les permanents cheminements de la Cour à travers le royaume. À chaque règne sa règle. Louis s’en tenait au Livre : « Il n’y aura aucune prostituée parmi les filles d’Israël, et il n’y aura aucun prostitué parmi les fils d’Israël. Tu n’apporteras point dans la maison de l’Éternel, ton Dieu, le salaire d’une prostituée ni le prix d’un chien, pour l’accomplissement d’un vœu quelconque; car l’un et l’autre sont en abomination à l’Éternel, ton Dieu » (Deutéronome, 23 : 17-18). Déjà unis dans une même aura religieuse, deux siècles plus tard, sans doute mue par une identique charité chrétienne, Johanne la Pucelle les frappait du plat de l’épée qui lui avait été offerte par le roi.

        Comme ses lointains successeurs qui s’efforcent de gouverner le découvrent les uns après les autres, même s’ils paraissent idéologiquement indispensables certains textes sont inapplicables. Tout simplement. Les mœurs l’emportent sur les édits. Même signés d’un « saint homme ». Le catholicisme, aussi militant soit-il, ne peut que brider le sexe, jamais éradiquer son règne. Devenue clandestine, la prostitution n’a pas disparu. Deux ans plus tard, le roi faisait machine arrière et en 1256, par une nouvelle ordonnance, il se résignait à réglementer cette activité et à la renvoyer hors des murs de la cité. Aux bordes. Naquirent les bordels.

         Avant d’embarquer pour la huitième croisade, Louis IX reprend le dossier et tente à nouveau de cautériser le mal. Même type de mesure, même type de réponse. Retour à la clandestinité et aux désordres provoqués par la poursuite de pratiques sociales illégales. Lui, qui se croyait « droit dans ses bottes », est contraint de jeter l’éponge. Comme bien d’autres après lui. Certaines leçons ne sont jamais retenues. Nous persistons, au fil des siècles, à traiter de manière thérapeutique des comportements qui relèvent d’autres notions. Hier, le monde scientifique prétendait « guérir » les homosexuels de leur « perversion ». Aujourd’hui, les États élaborent des programmes de « déradicalisation » à destination des djihadistes. Déjà au XIIIe siècle, le roi avait succombé à ce mirage. Il avait fait ouvrir, pour les prostituées, des centres de reclassement, tenus par des religieuses. Une manière de reconnaître leur existence. Une autre a constitué à en rémunérer une dizaine de milliers pour venir en croisade avec lui.

       De ce rapprochement imposé par l’autorité étatique entre filles entrées en religion et filles de joie faisant commerce sinon de leurs charmes du moins de leur corps, la sociologie du quartier de Saint-Merri, dans le quatrième arrondissement de Paris, porte témoignage. Pour savoir quelle culture l’a emporté sur l’autre, il suffit d’ouvrir les yeux. L’église accueille toujours les restes de saint Médéric, mais l’ambiance du secteur est définie par d’autres références. À commencer par la célèbre rue Saint-Denis, les artères voisines comptent plus de sex-shops que de lieux de prière. Le plaisir des sens l’a emporté sur l’ordre moral. Auparavant, lorsque les Halles se trouvaient sur place, le spectacle était encore plus édifiant. « C’est bien le tout-venant de la prostitution qui peuple les bas-fonds, écrit Dominique Kalifa (1), les filles perdues, les pierreuses, les marcheuses, les femmes aux chairs flasques et molles de celles qui ont beaucoup œuvré. » Celles de Saint-Merri sont « grasses et boudinées, elles ne sont plus de toute première fraîcheur, mais les clients ne manquent pas : bouchers et tripiers du coin habitués à malaxer la viande mollasse et la bidoche violette (2). »

      Dans la longue et chaotique histoire de l’Église, cette confusion entre saintes filles et filles de joie n’est pas unique. Dès l’époque mérovingienne, le couvent de Poitiers a vu des nonnes se révolter contre leur abbesse qui avait transformé la nature des lieux. Face au refus d’agir de la hiérarchie catholique, le dossier était remonté jusqu’au roi, mais entre-temps nombre des nonnes en révolte s’étaient… mariées. Et comment ne pas faire référence au Breton Robert d’Arbrissel qui, au début du XIe siècle, ne fréquentait, l’âge venu, les bordels que pour sauver leurs pensionnaires et les ramener à la religion. Adepte du syneisaktisme, un héritage des pères du désert qui célébraient un « mariage spirituel » et vivaient avec une femme en pratiquant une abstinence sexuelle souvent jugée suspecte jusque dans les rangs de l’Église, il avait installé son joli monde à Fontevraud dont il a fondé l’abbaye. Il avait séparé hommes, lépreux, vierges, prostituées… mais, afin d’éprouver, disait-il, sa chasteté, il se réservait le privilège d’aller chez les femmes et de passer la nuit en compagnie de certaines anciennes prostituées, ce qui lui valut des rappels à l’ordre de l’évêque de Rennes et de l’abbé de la Trinité de Vendôme. L’imperméabilité des frontières entre les diverses catégories de ses adeptes n’a jamais semblé parfaitement assurée.

        Comme ses prédécesseurs et ses successeurs, Saint Louis n’est pas parvenu à extirper le péché de chair de sa capitale. Les « jardins extraordinaires » des bonobos subsistent eux aussi, siècle après siècle. Sur Internet, ceux des échanges hétérosexuels libertins sont répertoriés, secteur géographique par secteur géographique, qu’il s’agisse de zones de drague en plein air ou de structures de type sauna, club ou sex-shop. Le sexe a toujours le dernier mot.


Notes :

  1. Les Bas-fonds, histoire d’un imaginaire, Seuil, 2013. 
  2. Paris insolite, Jean-Paul Clébert, Le livre de poche, 1967.
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