28 – Cormorans et bonobos

Le tropisme du « p’tit oiseau » est de retour. Il prend pleinement son envol. De manière envahissante même, chers rescapés de l’espèce.  #RescapesdelEspece

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        Je comprends d’autant plus mal la traque narbonnaise aux terrains de jeu des bonobos que les édiles ont l’expérience des étourneaux. Après une journée à se goberger dans les vignes, ils viennent passer la nuit perchés sur les platanes de la ville et en profitent pour se libérer d’une fiente liquide qui macule trottoirs et voitures. La lutte pour les repousser est sans fin et sans garantie de succès. De même avec les cormorans. Lorsque les salins ont été abandonnés, s’est posée la question de leur devenir. Une entreprise a tenté d’utiliser les bassins pour élever des crevettes. Il s’agissait de crevettes roses, les grosses, qu’au Havre nous nommions avec mes cousins « bouquets » par opposition aux crevettes grises que nous capturions en poussant notre épuisette dans le glissant, après le déferlement des vagues.

         L’élevage s’annonçait sous les meilleurs auspices, sauf que – comme dirait Marine Le Pen, ses amis du Front national et quelques autres encore – il fallait compter avec « Bruxelles ». Les directives européennes interdisaient le ramassage des œufs de cormorans, qui se pratiquait au Danemark notamment où se situe la principale zone de nidification, comme leur chasse. L’espèce, considérée il y a un demi-siècle comme menacée et protégée à ce titre, a vu ses effectifs se redresser au point de devenir invasive. On comptait un millier de cormorans en France il y a quarante ans, ils sont estimés à près de cent mille aujourd’hui. Compte tenu du fait qu’un de ces oiseaux a besoin de 750 grammes de poisson chaque jour, qu’ils vivent en colonies et pêchent en bande, que ceux du nord de l’Europe descendent vers le sud à la fin de l’été et y restent jusqu’au printemps avant de remonter pour la nidification d’été, la nuée céleste s’est révélée ravageuse. Les sites piscicoles ont souffert. Sans oublier la gêne pour les aéroports. Sur le littoral audois, filets de protection ou pas, à raison de plus d’un demi-kilo par volatile et par jour, les bouquets n’ont pas résisté à la razzia. La tentative industrielle a tourné court. Les mesures d’effarouchement s’avérant inopérantes, il a fallu autoriser la chasse, en fixant des quotas. Les Danois ont été autorisés à prélever et détruire des œufs.

        Les responsables politiques devraient savoir que les hommes éprouvent les plus grandes difficultés à réguler la nature sauvage. Dès qu’un groupe de population atteint un certain seuil, le nombre de bonobos est suffisant pour qu’ils partent en quête d’un terrain de jeu. Le leur interdire est aussi vain que de tendre des filets au-dessus de bassins emplis de bouquets afin de dissuader les cormorans. Ou de faire exploser des pétards, d’utiliser des éperviers, pour empêcher les étourneaux de venir passer la nuit en ville. Reste la solution de la chasse. Avec ou sans quotas. Existe aussi la méthode mise en œuvre par les voisins d’Agde : encadrer l’espace dédié et en faire commerce. Plus exactement, comme dans le Temple de Jérusalem, laisser les commerçants venir faire leurs affaires sur les lieux des célébrations.   

     Depuis l’aube du XXe siècle, une autre forme de culte, venu pour l’essentiel d’Allemagne, célèbre les corps nus au sein de la nature. Je sais que le succès de la station héraultaise n’est dû qu’à cette démarche de libération, au développement du mouvement naturiste. Et au soleil. Loin de moi la tentation de suggérer autre chose. La nudité des corps n’est qu’une posture intellectuelle de communion avec l’univers. Elle se réfère à Hippocrate. Ok, je n’en discute pas. Sa place en terre cathare est légitime puisque la revendication de la nudité se présente comme une libération des contraintes imposées par le christianisme, comme une forme d’hérésie. Si Allemands et Néerlandais se pressent sur le littoral, je ne veux y voir qu’un prolongement ensoleillé de cette cohabitation des corps nus dans les saunas du nord de l’Europe. Les ébats dans les dunes en bordure de plage – de toutes natures et de tous genres, mais en fonction d’une géographie que les initiés connaissent – ont fait prospérer la limonade et la restauration. Lorsque l’ordre moral a pointé le bout de son nez afin de mettre un terme à ce dérèglement des mœurs, les premiers à monter au front pour défendre la liberté des corps en mouvement ont été les gérants de tiroir-caisse.

        Ne nous leurrons pas, la fréquentation de ces libres territoires bonobos ne ressemble en rien à celle d’un « jardin d’Éden ». Encore que, même dans ce cadre protégé, bonne pomme l’Homme l’ait pris en pleine poire. Il s’est fait croquer. Demandez à la Femme. Et à la Genèse. Il aura laissé un os dans l’aventure. Une côte ? Comptez et recomptez, comme dirait Michel Polnareff lorsqu’il affirme être un homme, elles sont en nombre pair. En revanche, à l’inverse des autres mammifères, y compris nos cousins chimpanzés – pour changer des bonobos –, le baculum fait défaut. Nous avons perdu notre sceptre. Cette disparition de l’os pénien s’expliquerait par la monogamie qui aurait réduit la compétition entre mâles et favorisé la brièveté de nos coïts.

       Mitterrand, Strauss-Kahn et leurs semblables se sont battus et poursuivent le combat afin de freiner cette dégénérescence. Il convient de les en remercier. Alors que l’intromission chez nos cousins et autres mammifères dépasse les trois minutes, parfois largement, nous bâclons en moins de deux. Certains professionnels du sexe n’échappent pas à la règle. L’acteur de films porno Keiran Lee se vante que son pénis soit assuré à hauteur d’un million de dollars par le courtier britannique qui a également garanti les jambes de David Beckham et la voix de Bruce Springsteen. Il affirme avoir maintenu une érection cinquante-huit minutes durant un tournage avec quatre comédiennes. Pourtant, il a confié au quotidien britannique The Sun (1) : « Lorsque je suis chez moi avec ma femme, je dois m’excuser, je suis nul au lit. Je ne dure pas plus de deux minutes. » Comment maintient-il son érection durant les prises de vue ? « Je commence par faire des multiplications et des divisions dans ma tête », a-t-il expliqué. Voilà les mathématiques élevées au rang d’outil de célébration des orgasmes.

        À rebours d’une évolution qui a fait de l’homme un éjaculateur précoce structurel. Les femmes ne sont pas seules à s’en plaindre. Amputé du support de sa rigidité, le mâle humain s’est vengé en érigeant sa verge en symbole de pouvoir. Défaillant dans le rapport sexuel, il a inversé les données du débat et reproché à sa femelle d’être un « être incomplet » puisqu’elle est privée de pénis. D’Aristote à Freud en passant par saint Augustin, la stigmatisation chemine et justifie le machisme social, la notion de « sexe faible ». La castration sociale des gays relève du même processus.


Note :

  1. 30 janvier 2017.
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