30 – Le médiateur (2/2)

Médiatiser, médiatisation… n’est-ce pas ce qui nous rassemble, entre rescapés de l’espèce ? Mais pas à travers un processus de masse, par le biais d’un échange sinon intime du moins plus personnel. Un peu de douceur dans ce monde de brutes. #RescapesdelEspece

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Michel et Thierry en terrasse

        Michel était devenu plus qu’un compagnon, un médiateur. Il apprivoisait Paris pour moi.

«  Aussi, d’autres tristesses sont en moi.
  Tant que tu leur souris, elles restent tranquilles,
  Mais elles pleureront lorsque tu t’en iras (1). »

       J’ai souhaité quitter la capitale dès qu’il m’a été possible de mettre un terme à ma vie professionnelle. Étant né non loin de l’actuel « périph », à Vanves, à côté du lycée Michelet, derrière ce qui ressemblait, plus ou moins, aux « fortifs » — encore que mes géniteurs n’aient pas « fait ça en douce derrière les fortifications (2) » —, je me sens plus provincial que Parisien. J’ai grandi loin de la Tour Eiffel : Marmande, Le Havre, Roanne, Lille… Je suis de nulle part. L’une des histoires que ma mère, Técla, aimait raconter concerne ma première découverte du métro. Il paraît que, lorsque la rame a franchi le pont Bir-Hakeim, je me serais exclamé avec mon plus bel accent du Sud-Ouest : « Oh Maman, la Garonne ! » Comme elle ajoutait que j’avais déclenché les rires des autres passagers, je n’ai jamais trop goûté ce récit. Parfois, je m’invente des traits d’union. L’une des proches lagunes du littoral sur lequel je suis retiré, l’étang de Pissevaches, remplit cette fonction entre la Narbonnaise et la Normandie. J’en ai tant vu pisser dans mon enfance. Et elles pissent dru, comme on dit dans le Beaujolais, ce qui me rapproche de Roanne.

       En vérité, ce n’est pas la province qui m’importe mais une forme d’isolement. Il ne s’apparente pas à une vie d’ermite mais à un simple repli sur soi. Lire, se promener dans les paysages désertiques des étangs languedociens, rêver, se souvenir, éventuellement écrire… ces activités essentielles que les métropoles confisquent. « Le regard qui se porte sur un paysage est toujours un regard posé, explique un authentique amateur (3) de ces espaces méconnus. La notion de quiétude est une condition indissociable d’un paysage digne d’intérêt, notion qui reflète son histoire socio-culturelle. Depuis la Renaissance, son existence va de pair avec l’importance grandissante d’une culture citadine, la ville délivre l’homme de la dépendance de la nature et permet une autre vision à son égard. Le plaisir du regard n’est possible qu’à condition d’être à l’abri de toute contrainte, du travail de la terre, du labour. La perception du paysage implique depuis sa naissance le recul – mental et physique – et le confort (4). » Depuis que j’ai lu cet essai, je m’interroge lorsque je découvre sur ma route un tumulus de pierres. Dans les étangs, je ne doute pas qu’il s’agisse d’un repère édifié par les pêcheurs et correspondant aux filets, mais sur la terre ferme ? S’agit-il d’un bornage ou d’un geste artistique d’un amateur de flâneries solitaires ?

         Hors de Paris, je peux demeurer dans ma coquille sans que personne ne s’en soucie. Dans la capitale, je connais trop de monde pour qu’ils me laissent en paix. Qui plus est, si je ne me manifeste pas, ils s’inquiètent. Il n’est d’authentique refuge que loin de l’affection. Ce n’est pas du cynisme. C’est l’aveu que leur amitié m’est chère et que je ne peux m’isoler qu’en leur échappant. Je suis familier des ambiguïtés de cette nature. Alors qu’en optant pour le journalisme j’ambitionnais de devenir un intermédiaire social, si possible important, je n’ai profité de la capitale, de ses commodités, de ses possibilités de carrière, de ses spectacles, de ses restaurants… qu’aussi longtemps que j’ai disposé de mon médiateur. Seul, la ville me redevient étrangère et je préfère la quitter.

        En me conviant à le suivre à la Mendigotte, Michel non seulement me déniaisait socialement, mais surtout me poussait à surmonter mes blocages et mes répulsions. Ma peur aussi. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être ce lieu. Situé quai de l’Hôtel de ville, à quelques encablures d’un Marais qui n’était pas ce qu’il est devenu, il s’agissait d’un haut lieu des noctambules homosexuels parisiens. Masculins exclusivement. Seul le restaurant du rez-de-chaussée pouvait s’ouvrir à la gent féminine, à condition d’être accompagnée par un répondant connu du personnel. Au premier un bar intime, et au sous-sol la discothèque. Me faire pénétrer dans un lieu aussi connoté relevait de l’exploit. Il fallait que je tienne à Michel pour oser le suivre dans l’antre du démon. Une éducation protestante suivie d’un engagement militant au sein des cohortes émancipatrices de la classe ouvrière ne prépare pas à pareille transgression.


Notes :

  1. Francis Carco, Tristesses, La Bohème et mon cœur, Premiers  vers.  
  2. En douce, chanson interprétée par Mistinguett, extraite de la revue « Paris qui jazz », composée en 1920 par Maurice Yvain, texte de Albert Willemetz et Jacques-Charles. 
  3. Jürgen Schilling, Le Paysage méconnu de la Narbonnaise : à la découverte d’une esthétique contemporaine, Les Carnets du parc, n° 11, Parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée, 2010. 
  4. Les termes en gras sont le fait de l’auteur du texte cité.
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