31 – Tagada (1/2)

La mise en boîte est de règle à un moment ou à un autre. Même acceptée avec le sourire, elle n’en constitue pas moins une épreuve. Et, comme vous le savez, rescapés de l’espèce, les boîtes sont de toutes formes et de toutes natures. #RescapesdelEspece

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Le Stonewall Inn à New York

        Durant ma jeunesse, au Havre, j’avais eu droit pendant les repas familiaux à l’épisode du Tagada. L’un de mes cousins germains, de vingt ans mon aîné, travaillait à bord des paquebots de la Transat, la Compagnie générale transatlantique ou French Line, fleuron du port dont les navires desservaient la ligne Le Havre-Southampton-New York. Au lycée François 1er, selon que l’Ile-de-France, le Liberté ou ensuite le France entrait en rade, nous étions capables de l’identifier rien qu’au son de la sirène. Après cette carrière en mer, Serge avait ouvert une boîte de nuit à proximité du square de l’Hôtel-de-ville : le Tagada. D’après ce que je comprenais du haut de ma grosse dizaine d’années, mon cousin ne devait pas être un gestionnaire hors pair. Il invitait parfois les musiciens de son orchestre aux frais de l’entreprise. Bref, la faillite n’a pas tardé à pointer le bout de son nez. Pour l’image d’une famille connue sur la place ce n’était pas une heureuse nouvelle, mais ce genre d’incident se gère.

      En revanche, que la clientèle du Tagada soit pour l’essentiel constituée d’« invertis » représentait un objet de scandale autrement préoccupant. J’avais du mal à comprendre ce que recouvrait ce terme, mais c’était à l’évidence quelque chose de choquant. Il se trouve qu’un autre Pfister, Paul, l’un des avocats de la Transat et surtout un pilier du conseil presbytéral et du diaconat du temple protestant de la rue Anatole-France, se préparait à occuper la fonction de bâtonnier. Son style dandy, rehaussé d’une touche de maniérisme, était de nature à favoriser des commérages et des assimilations inacceptables. Nous vivions tous rue Saint-Michel, dans la vaste demeure familiale héritée de mon grand-père, ce qui constituait une autre source de confusion possible. Sa volonté de faire place nette s’en trouvait décuplée. L’affaire s’est soldée par une liquidation du Tagada assortie d’une interdiction de séjour dans le département pour Serge. Mes parents avaient trouvé la sanction excessive. Le maître du barreau avait su jouer de ses relations à la cour pour faire place nette.

         À la Mendigotte, après un repas au cours duquel j’étais parvenu à me détendre, une nouvelle épreuve, plus épineuse, m’attendait. Michel souhaitait descendre l’étroit escalier conduisant à la cave d’où s’échappait une musique entraînante pour lui, envahissante pour moi. Déjà son corps frémissait à la perspective des plaisirs de la piste. Je ne savais pas danser. Je ne sais toujours pas. J’allais faire tapisserie pendant qu’il s’éclaterait. Rien qui soit de nature à me contrarier puisque son spectacle a été, dès l’origine, et demeurera jusqu’au terme la principale source de mon bonheur. Nous n’étions dans cette boîte que depuis quelques dizaines de minutes lorsque la musique s’éteignit et que les lumières se rallumèrent. Le haut-parleur répercuta les propos d’un homme annonçant un contrôle de police. Nous devions remonter, un par un – il est vrai que l’escalier ne permettait pas autre chose –, nos documents d’identité à la main. Seuls devaient rester en bas les personnes mineures ou dépourvues de pièce d’identité. En haut de l’escalier, deux policiers en civil jetaient un rapide regard sur notre date de naissance et nous laissaient partir. J’étais en nage. Premier passage dans une boîte gay, premier contrôle de police. C’était beaucoup. Et Michel riait, riait.

         Nous étions loin, avec cette descente, des méthodes musclées de la police new-yorkaise.  Dans la nuit du 27 au 28 juin 1969, elle a ciblé les bars gay de Greenwich Village. Il se trouve que, sur Christopher Street, la clientèle du Stonewall Inn – un immeuble sur deux niveaux qui a été classé monument national par Barack Obama – a refusé de se laisser faire. Trois jours de confrontations en ont résulté. Pendant ce temps, au cimetière Ferncliff de New York, était inhumée l’une des plus grandes icônes gay, Judy Garland, morte d’une overdose à Londres. Un an plus tard, pour commémorer la révolte du Stonewall Inn, des défilés ont été organisés, à New York bien sûr, mais aussi à San Francisco et Los Angeles, comme dans les principales métropoles de l’Est canadien : Ottawa, Toronto et Montréal. Depuis, les « marches des fiertés » se sont progressivement institutionnalisées dans les pays qui ne les interdisent pas. En France, le phénomène ne s’est réellement installé qu’à partir de 1981, avec l’arrivée de la gauche aux responsabilités gouvernementales et la dépénalisation de l’homosexualité.

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