32 – Outil de répression (2/2)

Tel Dédale construisant son Labyrinthe, je vous confronte aujourd’hui à Philipp zu Eulenburg, Alfred Dreyfus et Oscar Wilde. Pour vous livrer pourtant un seul et même message. Comme Ariane, je déroule en même temps le fil qui devrait vous mener jusqu’à la sortie. Que ferait le masculin sans le féminin ? Je vous le demande, rescapés de l’espèce.  #RescapesdelEspece

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       L’utilisation de l’homosexualité comme argument de répression politique est ancienne et internationale. Les grandes nations occidentales n’y ont pas échappé. Inutile de revenir sur la condamnation d’Oscar Wilde en Angleterre. Elle ne sanctionnait pas une vie privée mais le fait qu’un homme public assumait sur la scène sociale, selon les codes de l’époque, « l’amour qui n’ose pas dire son nom (1)». Pour ne s’en tenir qu’au XXe siècle, l’homosexualité a été utilisée, de manière systématique, par le premier directeur du FBI, en poste sous huit présidents américains successifs, afin de poursuivre toute forme de déviance sociale, assimilée à « l’ennemi de l’intérieur » et au communisme. Ce combat a été mené par un John Edgar Hoover qui était non seulement raciste mais homosexuel lui-même. Quant à l’Allemagne, le deuxième et le troisième Reich ont été ébranlés par l’affaire Eulenburg pour l’un, « la nuit des longs couteaux » pour l’autre.

        Le polémiste Maximilian Harden avait, à l’aube du XXe siècle, ciblé l’homosexualité du prince Philipp zu Eulenburg, proche de l’empereur Guillaume II. Il dénonçait, en des termes que l’on retrouve sous une forme à peine atténuée dans la manière dont Jean-Marie Le Pen traite l’entourage de sa fille Marine, un groupe d’« invertis malades et dégénérés ». La presse parisienne se gaussait des malheurs du voisin honni et des rumeurs circulant sur l’empereur, jusqu’à ce que l’accent mis sur le sujet fasse émerger, au sein des armées françaises, plusieurs dossiers de même nature. « La nuit des longs couteaux », c’est-à-dire l’assassinat de quelque deux cents membres de la SA (2) d’Ernst Röhm durant le week-end du 29 juin au 2 juillet 1934, décidée pour des raisons politiques, a été justifiée par l’homosexualité de Röhm. Le communiqué du bureau de presse du Reich parle de « penchants malheureux et connus » qui « ont conduit à des tares si détestables » qu’Adolf Hitler se serait trouvé face à « de graves problèmes de conscience ». « Certains des chefs de la SA, ajoute le bureau de presse, étaient en compagnie de prostitués. L’un d’eux a été surpris et arrêté dans la situation la plus obscène. Le Führer a donc donné l’ordre d’exterminer impitoyablement cette pestilence. »

          Ces discours et comportements officiels ne sont pas sans effet sur les sociétés concernées. La répression contre les homosexuels allemands, qui avaient été pionniers dans l’organisation de mouvements de défense de leurs droits, a viré à la persécution. Trois procès symétriques ont marqué, dans trois des principales puissances européennes, le passage du XIXe au XXe siècle. Les trois ont fonctionné sur des schémas similaires : un journalisme militant mobilisant l’opinion contre une figure de paria, de traître à son rang, à sa classe sociale, à sa patrie. Ce phénomène a illustré l’avènement d’une presse populaire accédant au rang d’acteur majeur, comme les scrutins de 2016 et 2017 demeureront les témoins de la puissance acquise par les réseaux sociaux et les conséquences qui en résultent pour les pratiques démocratiques.

           En Grande-Bretagne et en Allemagne, la dénonciation de cette dégénérescence avait pris comme support l’Homosexuel, à travers les figures de Eulenburg et de Wilde. En France, ce fut celle du Juif avec Alfred Dreyfus. À l’époque, la France ne disposait pas d’une réglementation spécifique concernant l’homosexualité, ce qui avait permis à Oscar Wilde de venir s’installer dans la capitale, en 1897, après ses quatorze mois de travaux forcés puis son séjour à la prison de Reading. Comme l’a rappelé Robert Badinter à la tribune du Palais-Bourbon : « Si Oscar Wilde a été condamné par la justice anglaise pour avoir séduit Lord Douglas, nous savons que Verlaine ne pouvait être poursuivi par la justice française pour avoir séduit Rimbaud, âgé de dix-sept ans, à moins d’ailleurs que la séduction ne fût en sens contraire. Tous les rapports de police de l’époque témoignent que la liaison était notoire (3). »

        Le Royaume-Uni, imité par la Nouvelle-Zélande et l’Allemagne, a entrepris de gracier rétroactivement les personnes ayant été depuis des décennies condamnées pour indécence, sodomie ou actes homosexuels, à la manière dont Lionel Jospin, alors Premier ministre, l’avait souhaité, le 5 novembre 1998 à Craonne, à l’occasion du 80e anniversaire de l’armistice de 1918, pour les « fusillés pour l’exemple » de la première guerre mondiale. Cette ligne de leur casier judiciaire a été effacée. En revanche, vingt ans plus tard, en dehors de dossiers réglés au cas par cas depuis les années 1920, la France n’a toujours pas pris de décision pour les « fusillés pour l’exemple ». Comme d’habitude, nous parlons beaucoup et agissons peu. Le général Bugeaud le disait déjà après la prise d’Alger, nous sommes « une nation qui se paye de grands mots et qui a la velléité des grandes choses avec les petites passions et la parcimonie des épiciers ».

       Dans le domaine de la liberté des mœurs, la France du XIXe siècle se trouvait en pointe, ayant rompu avec la répression pénale de cette orientation sexuelle sous la Révolution. La nuit du 4 août 1789 ne vit pas seulement l’abolition des privilèges par l’Assemblée nationale constituante, mais aussi l’abandon de la répression des « infâmes ». Dans son Grand Bêtisier de l’Histoire de France (4), Alain Dag’Naud attribue au marquis Charles de Villette, qu’un lien quasi filial unissait à Voltaire, la création parodique, dès 1790, d’un ordre de la Manchette. Un an plus tard, illustrant la réputation du marquis, un pamphlet (5) paraît, intitulé Vie privée et publique du ci-derrière marquis de Villette, citoyen rétroactif. L’ordre, selon un autre pamphlet, aurait été destiné à rassembler « Bougres, Bardaches, Bardachins, Bardachinets et Tribades (6) » dans le but de permettre à tout chevalier de l’ordre « d’user de sa personne, pour donner ou recevoir, comme bon lui semblera, soit dans les avenues de Sodome, dites des Feuillans, au jardin de l’Amitié, sous les auspices du comte de Rouhault, au Panthéon et à la loge des Neuf Sœurs (7), même dans les allées du Luxembourg, quoi qu’en puisse dire son véritable propriétaire, sans qu’il soit permis à aucuns d’y apporter le moindre obstacle ». Une reconnaissance officielle des « territoires bonobos » en quelque sorte. Pour compléter ce prologue fondateur, un septième et dernier article indiquait : « On peut être Bougre et Citoyen. » Il précisait : « Les affaires de Cul n’empêchent et ne peuvent empêcher de se montrer ardent pour les affaires de la Patrie. » Le crime de sodomie est abrogé en 1791.

      Le retour d’une discrimination n’est intervenu qu’avec l’effacement de la République. En 1942, sous l’autorité du maréchal Pétain, l’amiral Darlan, chef du gouvernement de l’État français, s’est saisi du dossier à la suite d’une affaire de mœurs mettant en cause des marins et des civils. La réputation de la Marine n’est plus à faire, en France, aux États-Unis et ailleurs (8). Le lieutenant de vaisseau Pierre Loti en a offert une illustration, lui qui aimait se faire photographier travesti dans sa maison d’Istanbul et qui, comme son contemporain Marcel Proust, a dissimulé ses évocations d’amours homosexuelles en transformant ses personnages en femmes. Le valet de chambre de Clemenceau l’a décrit comme un « vieux monsieur déguisé en cocotte » avec des « paupières passées au khôl ».

           En ce qui concerne l’affaire de mœurs, l’amiral Darlan, chef du gouvernement de l’État français, avait jugé anormal que seuls les militaires puissent être sanctionnés. Un texte législatif introduisit une distinction en matière de pratiques sexuelles en remontant, pour les gays, l’âge de la majorité à 21 ans. Ce texte a été conservé dans le code pénal à la Libération. C’est ce qui explique qu’en 1963 Charles Trénet ait eu des démêlés avec la justice car, parmi les garçons recrutés par son secrétaire en vue d’ébats sexuels, deux n’avaient que 20 ans et ils étaient donc considérés comme mineurs. Le dossier s’est terminé par un non-lieu.

       Avec l’avènement de la Ve République, et au nom de la politique nataliste prônée par le Premier ministre Michel Debré, un amendement déposé par un député gaulliste, Paul Mirguet, a été adopté en juillet 1960. Il classait l’homosexualité comme « fléau social », ce qui autorisait le gouvernement à agir par ordonnances pour réprimer ces comportements. L’outrage public à la pudeur était frappé d’une circonstance aggravante s’il était commis par des personnes de même sexe. Toujours sous le mandat présidentiel du général de Gaulle, la France a ratifié, en 1968, la norme de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) rangeant l’homosexualité au nombre des maladies mentales.

      Cette classification sera abandonnée en juin 1981, dès l’arrivée de la gauche au pouvoir à la suite de l’élection de François Mitterrand. En décembre 1981, sous l’autorité du gouvernement de Pierre Mauroy, le processus de suppression du deuxième alinéa de l’article 331 du Code de procédure pénale, qui prévoyait des peines correctionnelles pour les « actes impudiques ou contre nature commis avec un mineur de même sexe », est engagé. Il n’aboutira, au terme des navettes parlementaires, qu’en juillet 1982, en dépit des votes hostiles de 155 députés dont de nombreux élus se réclamant du catholicisme. Résumant la pensée d’une partie de ses pairs, l’ancien garde des Sceaux Jean Foyer s’était drapé dans son rôle de défenseur « de la tradition judéo-chrétienne » pour s’opposer à cette dépénalisation. Une tradition « à laquelle j’ai personnellement l’honneur d’adhérer », s’était-il empressé de préciser, avant de poursuivre : « C’est aussi la morale laïque, ce qu’affirmaient avec force les moralistes qui, au début de la IIIe République, étaient les collaborateurs de Jules Ferry (9) et les fondateurs de l’école publique. » Puis il osa ajouter : « Dans la circonstance – je vous étonnerai peut-être mais c’est ma conviction profonde – votre attitude ressemble beaucoup à celle des juges de Galilée, car la réaction psychologique est la même : vous niez la nature en niant l’existence d’actes contre nature, et cela au nom de votre idéologie (10). »

       La notion d’actes contre nature fait sourire le biologiste (11) Thierry Lodé qui enseigne l’écologie évolutive à l’université d’Angers. Spécialiste de la sexualité des animaux à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages (12), il écrit à propos d’étreintes homosexuelles dans un groupe de gorilles : « On admettait que les mâles d’otaries, frustrés de harem, puissent se retourner contre les congénères du même sexe ou encore que les manchots d’Adélie, eux aussi férus de copulations homosexuelles, s’appliquaient à ces exercices pour favoriser une alliance face au climat exécrable. On a même supposé, sans rire, que les fellations des chauves-souris, la masturbation des singes colobes ou les amours sodomites des putois de nos bocages n’avaient cours que pour se débarrasser d’un vieux sperme devenu stérile. À vrai dire, ces “coupables“ activités se sont révélées si répandues dans la nature que les néodarwinistes n’ont pas longtemps réussi à les insérer dans une optique sélective. Non, à regarder les caresses des gorilles femelles, les chercheurs durent se rendre à l’évidence : elles se laissaient tout bonnement glisser dans les plaisirs charnels. Et on mit à jour des lamantins gays et des macaques lesbiennes. Quant aux oies des neiges, elles s’adonnent volontiers au triolisme. Cet art de la volupté prouve, s’il fallait insister, que la sexualité n’est pas une solution à la reproduction. Les plus audacieux des biologistes ont dû amorcer une autre analyse de ces divertissements érotiques. (…) La sexualité des êtres vivants n’est donc pas apparue parce que la reproduction sexuée serait “une bonne solution pour la nature“. Au contraire, c’est à travers une série de petits accommodements aveugles, au hasard de la combinaison efficace d’échanges horizontaux répétés de gènes, qu’une interaction archaïque a construit cette relation extraordinaire (13). »


Notes :

  1. Dernier vers du poème d’Oscar Wilde Deux amours, publié en 1892.
  2. Sturmabteilung, composé de Sturm, assaut dans son acception militaire, et Abteilung, section. Section d’assaut. Formation paramilitaire du parti nazi, connue également sous le nom de « chemises brunes ».
  3. 20 décembre 1981.
  4. Op. cit.
  5. Les Enfans de Sodome à l’Assemblée nationale (1790), éd. GKC Question de genre, 2005.
  6. Lesbiennes.
  7. Dont Charles de Villette était membre.
  8. À la Libération, le ministre en charge, Louis Jacquinot, avait été surnommé « Pamplemousse » dans la version pudique et « Pompe le mousse » dans une version plus crue dont le pendant était « Le pion qui ne va pas à dame ».
  9. Un « ordre naturel » qui a poussé Jules Ferry à encourager la colonisation afin d’apporter la civilisation aux « races inférieures », ce que Jean Foyer avait omis de rappeler.

  10. Deuxième séance du dimanche 20 décembre 1981, Journal des débats, p. 5367.
  11. À l’unité mixte de recherche CNRS Ethos de l’Université Rennes-1.
  12. Cf. notamment La Guerre des sexes chez les animaux : une histoire naturelle de la sexualité, 2011 ; La Biodiversité amoureuse, sexe et évolution, 2011, et Pourquoi les animaux trichent et se trompent. Les infidélités de l’évolution, 2013, tous aux éd. Odile Jacob.

  13. L’Homme et l’animal, 30 000 ans d’histoire, hors-série L’Obs, décembre 2016.
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