33 – Busards des roseaux (1/2)

Et si le véritable « fil d’Ariane » nous était offert par la Nature ? N’est-ce pas de ce côté, rescapés de l’espèce, que nous devrions chercher la réponse à l’énigme ? Voyons…  #RescapesdelEspece

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      Sans doute parce que je goûte les horizons dégagés, je préfère les étangs languedociens au couvert des massifs voisins. Au niveau de la mer, le parc naturel régional de la Narbonnaise est plat – enfin presque –, alors que les sentiers rocailleux des Corbières ou du Minervois ne sont pas adaptés à mon rythme cardiaque. Ce n’est pas de savoir qu’un couple de loups a élu domicile dans le bois du Rossignol à Fontcouverte, commune située sur le vignoble de la montagne d’Alaric, qui me poussera à modifier mes habitudes. D’autant qu’il ne faudrait pas oublier ces sangliers qui, depuis quelques décennies, sont descendus des Cévennes et de la Montagne noire pour coloniser l’ensemble des massifs et se répandre jusqu’aux portes des villes. À en croire mes conversations de bar, le rythme des reproductions aurait plus que doublé. Naguère, la laie avait, en moyenne, une portée de trois ou quatre chaque année alors qu’aujourd’hui, dans le même laps de temps, elle aurait deux portées de six ou sept marcassins. Grâce aux heures passées à l’Escale, ma cantine de Saint-Pierre-la-mer, j’ai appris des chasseurs locaux quelques rudiments de localisation animale. Pour les perdrix rouges, le lieu-dit La Serre, à Fabrezan, est réputé. Pauvres perdreaux qui crèvent d’avoir mangé des chenilles après les épandages ou parce qu’ils ont « bu » le raisin de vignes traitées. J’ai retenu que le vol du mâle des brunes alouettes des champs, avec leur courte huppe, est vertical. Au poste en offert, pour les palombes mieux vaut que souffle le Cers, ce vent sec venu du nord.

      La fréquentation des ragondins n’est pas sans évoquer pour moi celle des wallabies en Australie : on ne voit les uns comme les autres que lorsqu’ils gisent, écrasés, sur le bord des chaussées. Pour les ragondins, c’est surtout la route étroite qui longe la Robine (1) qui accueille leurs cadavres. Comme quelques blaireaux, parfois, dans les virages de la Clape. Encore qu’on en croise de vivants dans la Clape (2), des blaireaux.  Au volant de la plupart des camping-cars qui ne savent rouler qu’au milieu de la chaussée. Je ne vais pas jusqu’à me mêler aux sauvaginiers et, en période de chasse, je leur abandonne les lieux. Je préfère les lumières de l’aube, quand la chasse est fermée et que les oiseaux s’éveillent. Il n’y a personne. Dans la réserve de l’île Sainte-Lucie, venu pour le gravelot à collier interrompu, la sterne naine et la fauvette orphée, en sachant que les dunes abritent l’alouette calandrelle, et les salins le pipit rousseline, c’est d’un chevreuil que je conserve un souvenir ébloui. En percevant du bruit dans les roseaux, je m’étais figé. Il est apparu, s’est arrêté sans manifester la moindre crainte et, un long moment, il m’a dévisagé. Puis, lentement, il a tourné les talons pour replonger dans la roselière, me laissant à la fois déçu et ravi.

          Avec la gent ailée je suis moins à l’aise. Je me perds entre espèces et lieux-dits. Je distingue mal les diverses variétés de limicoles et je ne repère pas les localisations énoncées. Quand mon interlocuteur me parle du héron pique-bœufs et que je vais chercher de la documentation complémentaire sur le net, je tombe sur un héron garde-bœufs. Est-ce le même ? C’est plus compliqué qu’un congrès du PS. Des éléments de comparaison existent : les socialistes sont moins colorés mais plus piailleurs. Question roses, heureusement qu’il y a les flamants. Je peux les identifier sans difficultés et observer le vol lourd du groupe qui se déplace d’une anse vers une autre. Ce n’est pas « la danse des pélicans » dans le delta du Danube, que j’avais pu contempler quarante ans auparavant, mais cela y ressemble. Et puis, nous le savons tous, les dindes dansent elles aussi (3).

       Au printemps, je rêve de butor étoilé, le plus secret des échassiers, dont le chant d’amour, le soir, évoque une corne de brume. Comme les étangs constituent une zone migratoire, des dizaines de milliers d’oiseaux d’eau transitent. Le même phénomène existe en baie de Somme. Pierre Mauroy aimait à se promener le long des parcours aménagés dans les deux cents hectares de dunes, de forêts et de marais du parc naturel du Marquenterre. Le nouveau président de la République, Emmanuel Macron, évoquait lui aussi ces espaces en bavardant avec ses collaborateurs durant la campagne électorale (4). En Narbonnaise, se mêlent aigrettes garzettes, échasses blanches, bécassines des marais et avocettes élégantes, sans oublier les diverses variétés de canards. Je contemple le passage des cigognes en me remémorant la grand-place de Salamanque bordée par leurs nids.

      Mon attention ne s’est vraiment mobilisée que pour les busards des roseaux. Il s’agit d’une variété de rapaces répandue dans toute l’Europe, dont les mœurs font ma joie. Certains mâles y jouent les travestis. Une majorité de mâles Circus aeroginosus, pour utiliser le nom scientifique de l’espèce, sont gris. Pourtant, près de 40% d’entre eux arborent un plumage brun avec la tête et les épaules blanches, qui imite celui des femelles. Des biologistes ont mené une expérience sur trente-six couples dans le marais de Brouage, en Charente-maritime. Les busards mâles se comportaient avec leurs homologues « travestis » comme s’il s’agissait d’authentiques femelles. Ils les attaquaient moins souvent, ce qui permettait à ces infiltrés de satisfaire tranquillement leurs appétits hétérosexuels et d’obtenir davantage de relations que les mâles « véritables ». « Les mâles efféminés ne se contentent pas d’imiter les femelles, ils ont aussi tendance à se comporter comme elles lorsqu’il s’agit de défendre leurs ressources reproductives », relève l’étude (5) dirigée par Audrey Sternalski, chercheuse au CNRS et à l’Instituto de Investigación en Recursos Cinegéticos (6) de Ciudad Real, en Espagne. Les deux catégories de mâles instaureraient une sorte de « pacte de non-agression », les travestis s’assurant par leur plumage l’accès aux femelles sans combat, mais garantissant ainsi aux autres une économie d’efforts puisqu’ils n’ont pas à conquérir les territoires des efféminés.


Notes :

  1. Canal de 32 kilomètres creusé, au XIVe siècle, dans l’ancien lit de l’Aude après qu’elle eut modifié son cours, laissant à sec le vieux port romain. Il relie l’Aude à la Méditerrané. Au XVIIe siècle fut édifié le canal du Midi, ou canal des Deux-Mers, reliant Toulouse et la Garonne à la Méditerranée. Construit sous l’impulsion du Biterrois Pierre-Paul Riquet, son tracé prenait soin d’éviter Narbonne et de détourner le trafic vers Béziers et Sète. Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour qu’à la veille de la Révolution le canal de Jonction relie Narbonne au florissant canal du Midi.
  2. Massif calcaire de quinze mille hectares situé entre Narbonne, Vinassan, Fleury d’Aude et la Méditerranée. Le pech Redon culmine à 214 mètres.

  3. Votre mauvais esprit me désespère. Me soupçonner de misogynie ? Ce n’est pas du tout ce que je souhaitais exprimer. Je ne faisais référence qu’à la vingtaine de dindes qui tournaient de façon frénétique autour d’un cadavre de chat, au milieu d’une route de Boston. Un passant a partagé les images sur son compte Twitter, déclenchant un débat entre internautes. Des scientifiques ont confirmé la banalité relative du phénomène. Scott Gardner, du California Department of Fish and Wildlife, a expliqué qu’il pourrait s’agir d’une sorte de danse (The Verge, 2 mars 2017).

  4. Cf. Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire, documentaire écrit et réalisé par Yann L’Hénoret.

  5. Adaptive Significance of Permanent Female Mimicry in a Bird of Prey, publié en décembre 2011 dans la revue Biology Letters de la Royal Society britannique par Audrey Sternalski, François Mougeot et Vincent Bretagnolle.

  6. Institut de recherche en ressources cynégétiques.
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