56 – Respecter les usages (1/2)

Parler ou non ? Nous en sommes là, chers rescapés de l’espèce. Seulement, parler n’est-ce pas se mettre à table ? Alors allons-y.  #RescapesdelEspece

b56
Table officielle (photo Gala)

       Ces vies de famille ressemblent à un repas officiel. Dans les deux cas, l’important est d’abord de respecter les usages, ou l’étiquette si vous préférez. Un code variable selon les milieux sociaux et les foyers comme il l’est selon les pays et les institutions. Des règles qu’il convient de deviner par l’observation des initiés lorsqu’on souhaite se couler dans le moule.

        L’avantage du cérémonial officiel est qu’il transforme, le plus souvent, le repas en long mutisme. Un voisinage aléatoire entraîne que chacun s’ennuie ferme mais tente de sauver les apparences. Ce qui n’est pas différent des tablées conviviales où chacun se déclare heureux des retrouvailles, et peut même être sincère, mais parle pour ne rien dire. En famille, le repas constitue la zone de risque maximum, le moment des dérapages non contrôlés. La partie se joue dans la maîtrise du langage.

          À la table des grands de ce monde et selon les codes en usage, l’enjeu est constitué par l’assiette. Soit son contenu est froid, soit il doit être avalé au lance-pierres. En effet, il conviendrait de mobiliser un personnel équivalent en nombre aux hôtes pour que chacun soit servi en temps et en heure. Ce n’est jamais le cas. Deux cas de figure se présentent. Dans le premier, le protocole prévoit de servir les têtes d’affiche en dernier et, comme il convient de les attendre, les bouts de table sont condamnés à déguster des plats froids. Comme les mets servis sont souvent en sauce, vous avez le loisir de la regarder se figer lentement dans votre assiette. J’ai souvent, dans cette situation, pensé à l’histoire de la maman vampire disant à son rejeton : « Mange ta soupe avant qu’elle ne coagule ! ». Dans le cas inverse, les vedettes sont les premières servies et elles ont plus ou moins terminé quand votre assiette apparaît. Vous devez avaler en catastrophe car la desserte est plus rapide que le service.

            Lors du déjeuner offert par la reine du Danemark, Margrethe II, en l’honneur du Premier ministre français, j’avais découvert avec une joie discrète, sur le menu posé à côté des verres, l’année de l’armagnac qui allait nous être servi en fin de repas. Sachant que l’époux de la souveraine, le prince consort Henrik, est né Henri de Laborde de Montpezat, et n’ignorant pas que cet alcool provenait de ses propriétés, j’étais disposé, dans l’attente de ce moment magique, à subir les avanies de ce type de survivance culturelle. Quand mon verre fut enfin rempli, la reine et Pierre Mauroy se levaient et nous avec eux. J’ai hésité à le saisir néanmoins et à siffler l’alcool d’un coup en quittant ma place pour regagner mon rang dans le troupeau. La bienséance l’a emporté et je lui ai tourné le dos, la rage au cœur, en pensant qu’un des serveurs ne laisserait pas passer l’occasion. À croire que les us danois ne sont pas conçus pour des Français puisque le prince Henrik, partant du principe qu’il n’était pas l’égal de sa femme dans la vie, ne veut pas l’être dans la mort et, en conséquence, refuse d’être inhumé avec la reine dans la nécropole royale de la cathédrale de Roskilde.

         L’art de la table n’est plus un levier diplomatique à la manière dont Talleyrand avait su en user durant le congrès de Vienne. Les dîners d’État et autres repas officiels ressemblent à un simulacre, un écrin dont les bijoux auraient disparu. Ne subsistent que les subtilités du protocole.

     Le philosophe Jean-Philippe Pierron a expliqué la double fonction du repas, protéines d’un côté et rituel social de l’autre, à partir du vocable « gastronomie ». « Le repas, écrit-il (1), questionne la façon qu’à notre gastro-nomie d’articuler le gaster et le nomos, les appels du ventre et les lois culinaires. En effet, tantôt le repas oscille vers le ventre pour ne remplir que les estomacs, tantôt il nourrit de véritables communions. Que se passe-t-il à table, en plus des plats, si ce n’est une certaine manière d’y être un homme ? Que signifie “se mettre à table”, si ce n’est dresser sur le plateau un trait d’union entre le haut du nomos et le bas du gaster ? Car, si les dessous de la table masquent l’ancrage terrestre et vivant des corps mangeant, sur le dessus une cérémonie initie une liturgie de la perception gustative. »

      En France, la table représente un lieu privilégié autour duquel se jouent des enjeux essentiels. Le repas gastronomique des Français (2) a été inscrit, en 2010, au patrimoine immatériel de l’Unesco. C’est une source d’étonnement pour de nombreux étrangers et, pour les Américains, un véritable ébahissement. Nous ne nous réunissons pas pour nous nourrir mais en fonction d’un code de négociation. Pour reprendre les références grecques de Pierron de manière plus commune, nous allions le ventre et la culture. Notre ballet social peut atteindre un tel degré de sophistication et de complexité que nous nous y perdons parfois. Pour des non-initiés, l’épreuve paraît insurmontable.

         Nos cousins italiens prêtent, eux aussi, une grande attention à ce rituel mais avec moins de formalisme. Je ne vois que les Asiatiques, Chinois et Japonais en particulier, pour rivaliser vraiment avec les contraintes hexagonales. Avec les uns comme avec les autres, en dépit d’une certaine pratique, je n’ai pu éviter de me prendre les pieds dans le tapis. Des dignitaires de l’ambassade de Chine à Paris m’avaient convié à déjeuner. Table ronde mais pas de plateau tournant qui permette de se faire une idée de la partie qui va se jouer. Chaque plat nous était servi par le personnel. Je commence sur un rythme normal d’Occidental dans un restaurant asiatique : pas trop mais suffisamment. Plus les plats succédaient aux plats, moins je me servais, en dépit des invites cordiales de mes hôtes. Vint néanmoins le moment où, après un nombre de services que je n’étais plus capable de comptabiliser, j’ai jeté l’éponge. L’affront. Je n’ai plus jamais eu de contact avec ces dignitaires chinois. Mon estomac m’en a remercié.

      De même, à Kyoto, à l’ouverture d’un repas particulièrement formel, je m’étais égaré à saisir avec mes baguettes une des bouchées d’entrée ainsi que la mince algue violacée sur laquelle elle reposait. Erreur de perception. De nos jours, le virtuel n’est pas seul à nous jouer des tours. Toutes les apparences sont devenues trompeuses. Vous n’imaginez pas le temps et les efforts qu’exige le mâchonnement discret d’une pellicule de plastique. Il était inenvisageable, même dissimulé derrière une serviette, de la recracher discrètement. Je dois être de taille à concurrencer le professeur Matthew Goodwin sur une chaîne de télévision et voir lequel de nous deux serait capable de dévorer le plus de livres. Ezéchiel arbitrerait.

       L’étrange relation de notre époque avec l’authenticité modifie l’environnement culturel des repas. Un 25 décembre à Manhattan, cherchant désespérément avec Michel un lieu ouvert pour déjeuner, j’avais été contraint de renier mes engagements de ne jamais manger dans un fast food. Nous avions échoué, près de Battery Park, dans une de ces enseignes où, sur deux étages, un empilement de touristes, qui n’avaient eux non plus rien trouvé d’autre, célébraient Noël dans toutes les langues et engloutissaient de repoussants hamburgers accompagnés de frites caricaturales. Cette vision de notre culture contemporaine mondialisée demeure pour moi une représentation de l’enfer.

      J’ignorais à l’époque ce qu’allait produire le nouveau rapport contemporain à la vérité. Des milliers de Japonais célèbrent le réveillon de la Nativité dans des… KFC. Certes, sur les 127 millions de Nippons, seuls 1% sont chrétiens, mais cela fait du monde. Soucieux d’être à l’unisson des traditions occidentales c’est-à-dire, à leurs yeux, américaines, ils cherchaient de la dinde, animal peu commercialisé dans l’archipel. Il en allait de même des touristes et étrangers divers concernés par la Nativité. Au milieu des années 1970, un petit génie du marketing a lancé une publicité avec pour slogan Kurisumasu ni wa kentakkii !, qui dans sa version occidentale donnait Kentucky for Christmas ! Un jeu avec le KFC de Kentucky fried chicken. Depuis, un colonel Sanders déguisé en Père Noël est placé devant les boutiques qui proposent un dîner spécial, à base de poulet frit bien sûr, avec champagne et gâteau. Le succès est tel que des files d’attente se forment.

       Si je résume, tout dans cette offre n’est que mensonge : la nature du plat recherché, la référence occidentalo-religieuse (3) et même… le Père Noël ! Dans ce monde entre virtuel et « réalités reconstituées », dans cet univers d’apparences et de tromperies, nous ne sommes pas à la veille de regagner les rives stables d’une vérité palpable, de retrouver des repères fiables.


Notes :

  1. « Repas », Études, 7/2005.
  2. Le repas gastronomique des Français est défini par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture comme « une pratique sociale coutumière destinée à célébrer les moments les plus importants de la vie des individus et des groupes, tels que naissances, mariages, anniversaires, succès et retrouvailles. Il s’agit d’un repas festif dont les convives pratiquent, pour cette occasion, l’art du “bien-manger” et du “bien-boire”. Le repas gastronomique met l’accent sur le fait d’être bien ensemble, le plaisir du goût, l’harmonie entre l’être humain et les productions de la nature. Parmi ses composantes importantes figurent : le choix attentif des mets parmi un corpus de recettes qui ne cesse de s’enrichir ; l’achat de bons produits, de préférence locaux, dont les saveurs s’accordent bien ensemble ; le mariage entre mets et vins ; la décoration de la table ; et une gestuelle spécifique pendant la dégustation (humer et goûter ce qui est servi à table). Le repas gastronomique doit respecter un schéma bien arrêté : il commence par un apéritif et se termine par un digestif, avec entre les deux au moins quatre plats, à savoir une entrée, du poisson et/ou de la viande avec des légumes, du fromage et un dessert. Des personnes reconnues comme étant des gastronomes, qui possèdent une connaissance approfondie de la tradition et en préservent la mémoire, veillent à la pratique vivante des rites et contribuent ainsi à leur transmission orale et/ou écrite, aux jeunes générations en particulier. Le repas gastronomique resserre le cercle familial et amical et, plus généralement, renforce les liens sociaux. »

  3. Puisque la dinde correspond en réalité à la journée de thanksgiving, qui est célébrée aux Etats-Unis le quatrième jeudi de novembre. Son équivalent canadien, la journée d’action de grâce, se situe en octobre.
Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s