55 – « Mother man » (2/2)

Dire ou taire. La réponse, rescapés de l’espèce, ne relève pas du seul choix du minoritaire sexuel. Du moins dans une relation de respect de l’interlocuteur. Pour parler, il convient que l’autre souhaite entendre.  #RescapesdelEspece

b55
Miguel Olcese

       Une démarche protectrice n’est pas toujours la mieux adaptée. Souvent, ceux qui en bénéficient s’y lovent, apaisés, m’ancrant dans mes comportements. Les derniers temps, lorsque l’infirmière venait, à Michery, faire sa piqûre à Miguel, il fallait que j’aille m’asseoir sur son lit et que je le prenne dans mes bras pour qu’il accepte l’injection. Son enfance ne s’était pas déroulée sous le signe de la tendresse.

       Du récit qu’il nous en avait fait au fil de ces années, je retiens l’image d’un père absent, d’un hidalgo gominé coureur de jupons s’imposant par la violence lors de ses retours au foyer. Miguel a reproché à son aîné d’avoir failli à la tâche en ne s’opposant pas à la violence paternelle, en ne protégeant pas leur mère, Felisa, quand lui, le cadet, tentait de faire front ; puis en ne se précipitant pas à la recherche de la sœur, Susana, lorsque son addiction l’avait poussée dans une fuite vers le néant. Le seul membre de la famille que nous n’ayons jamais rencontré durant cette décennie de vie commune, même lors de nos séjours en Californie, aura été cet aîné qui vivait pourtant à Los Angeles.

       À l’inverse, avec la ronde et gourmande Felisa, une complicité immédiate s’était forgée. Elle et moi étions inséparables. La « mamá » espagnole et « mother man » étaient faits pour s’entendre. N’étions-nous pas les deux adultes veillant sur ces polissons ? Nous passions des heures ensemble, devant le récepteur de télévision, au prétexte que je lui traduisais les émissions. En réalité, je m’inspirais des images défilant sur l’écran pour broder autour des histoires qui la faisaient rire aux éclats. Jamais je n’ai bénéficié d’un public à ce point acquis à ma cause. Mon espagnol est devenu plus sûr, plus fluide, mais ce n’était plus du castillan. Il avait dérivé vers l’argentin. Fini le usted, place au vos.

       La mère de Michel symbolisait l’exact contraire. Rosette était aussi longue et sèche que Felisa était petite et ronde. Elle s’efforçait d’être chaleureuse, mais, habituée à conduire son commerce et, de manière annexe, à gérer la cellule familiale, elle avait une prédisposition à l’autorité.

        Lorsque Michel et moi nous sommes installés pour la première fois ensemble, dans un trois-pièces loué à l’angle du boulevard Voltaire et de la rue de Charonne, nous n’avions pratiquement rien apporté. Une caisse de livres pour l’un et une toile pour l’autre, comme si la symbolique de nos existences devait être posée dès l’origine. Cette toile représentait un portrait de femme âgée. Elle avait été peinte par un ami de Michel et représentait celle qui l’avait élevé. « La nourrice », me disait sa mère en faisant référence à la personne qui, aux yeux de son fils, avait été un substitut maternel. Elle était morte d’une cirrhose du foie sans avoir jamais bu une goutte d’alcool et servait d’alibi à Michel lorsque, au début de notre cohabitation, mon côté peine-à-jouir de protestant m’amenait à lui suggérer de reposer la bouteille de whisky.

         À chacun de ses séjours à Michery, son père, Marcel, poserait à un moment ou un autre la question : « Mais quand vas-tu me donner des petits-enfants ? » Nous ne réagissions pas mais son épouse le rabrouait sèchement d’un : « Tu nous embêtes à la fin avec ça ! » Parfois, avec Michel, nous abordions cette ritournelle. Il avait choisi de l’ignorer mais elle le fatiguait lui aussi. Et pourtant, il avait pour son père une indulgence amusée. « Elle est vraiment chiante, disait-il de sa mère, et je comprends mieux qu’il l’ait si souvent trompée. »

       Ce qui était étonnant dans la demande de postérité formulée par Marcel Faucher, c’était surtout le cadre. Il était en vacances dans notre maison, il nous voyait vivre, librement, sans dissimulation à l’exception des gestes tendres qui n’avaient pas lieu d’être exhibés. Je venais déjeuner à sa table, dans l’Oise, lorsque Michel m’y traînait. Rien n’était caché depuis des années, même si rien n’était nommé. Cette frontière du verbe demeure longtemps, parfois toujours. Dans notre cas, le silence persista tant que les pères furent en vie. Les langues maternelles ne se délièrent qu’après leur décès.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s