79 – Socialisme et populaire (1/2)

Ubérisation, luddisme, Yalta culturel, et si nous tentions, chers rescapés de l’espèce, d’envisager un avenir en haussant le regard un peu au-dessus des résultats électoraux et des clientèles à mobiliser ?  #RescapesdelEspece

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Jean-Luc Mélenchon

       Le dilemme dans lequel la gauche se trouve enfermée est illustré par le tandem Macron-Mélenchon, par d’un côté Terra Nova, le think tank proche du parti socialiste, et de l’autre la France insoumise. Terra Nova a consacré une étude au numérique (1) dans laquelle l’auteur s’inquiète de ce que les élites de notre vieux pays conservateur peinent à comprendre la révolution en cours et ses conséquences. Il déplore que la société française oppose une résistance active à la transition numérique. « Le monde politique dans son ensemble regarde encore avec défiance l’innovation numérique, souligne Nicolas Colin. Les gouvernants sont pusillanimes. Les élites, par définition, s’emparent de sujets “mûrs”, sur lesquels elles sont compétentes, et elles rejettent la rupture. » Des pans entiers de l’économie – des activités culturelles à l’industrie des taxis, en passant par les avocats, les hôteliers ou les auto-écoles – se mobilisent pour empêcher l’épanouissement des innovations et retarder la remise à plat de nos institutions.

        Alors que des emplois disparaissent dans diverses filières, creusant les inégalités, un nouveau salariat émerge, qui oppose une couche de dirigeants et de cadres au niveau de formation élevé et aux rémunérations en conséquence, et une armée de précaires aux statuts volatiles. Certains, à l’image de Jean-Luc Mélenchon jouant les Don Quichotte face à Uber, la société américaine de services de transport, mènent la lutte contre les conséquences de ces mutations. Une société où, selon les révélations à répétition du New York Times, le fondateur aujourd’hui écarté, Travis Kalanick, a fait régner la peur par le biais de menaces physiques contre les employés considérés comme trop peu performants, le harcèlement sexuel et, bien entendu, les injures homophobes inhérentes à ce genre de culture dont Hollywood n’a pas l’apanage.

     Durant sa campagne présidentielle, le chef de file de la France insoumise stigmatisait « l’ubérisation généralisée » qui, selon lui, correspondrait à un retour au Moyen Âge. Il se situe dans la lignée du luddisme (2), le mouvement de révolte qui, en 1811 et 1812, a vu tondeurs et tricoteurs sur métiers à bras du Lancashire et autres régions anglaises se dresser contre les manufacturiers qui faisaient appel au machinisme pour travailler la laine et le coton. Une lutte qui a été remise au goût du jour par Kévin Boucaud-Victoire (3). Il en fait les précurseurs d’un socialisme allié de la décroissance. Pour sortir de cette confusion entre la droite et la gauche autour d’une commune notion de progrès, autant proclamer, comme lui et le courant d’idées dont il se réclame, qu’un socialisme ne pourrait naître que par rupture avec le productivisme.

       Là encore au bénéfice de l’âge, j’entends derrière les constructions théoriques d’au moins une partie des Insoumis, comme d’une fraction des écologistes, les professions de foi post-soixante-huitardes sur la « croissance zéro ». L’An 01 (4) de Gébé a déjà connu le succès. On arrête tout, on fait « un pas de côté ». Telle était la perspective proposée. Le rêve. L’utopie. Les protestations contre les nouveaux modes de production qui soudent ce populisme de gauche peuvent être socialement justifiées et moralement fondées, elles s’inscrivent dans la lignée de la révolte des canuts lyonnais, au début des années 1830, ou de la grève « illimitée » des charbonniers du port du Havre, en août 1910. Un mouvement stoppé, trois semaines plus tard, à la suite d’un meurtre sur les quais ayant entraîné la condamnation à mort, pour « complicité d’assassinat » et sur la base de faux témoignages (5), du secrétaire de leur syndicat, Jules Durand, au terme d’une véritable machination patronale et judiciaire soutenue par la presse locale. « Il gênait car c’était un homme intègre, un pur, un apôtre, et je n’ai pas l’habitude de galvauder mes mots », a pu dire son avocat, René Coty, qui deviendra le dernier président de la IVe République.

       La gauche, fidèle à des valeurs morales, trouvait un juste motif de mobilisation dans cette « affaire Dreyfus » de la classe ouvrière. Ces épopées ne pouvaient néanmoins empêcher ni la généralisation du tissage mécanique ni le remplacement de la manutention du charbon par des engins spécialisés avant la disparition des machines à vapeur comme mode de propulsion. Entre les hymnes au travail et à l’industrie de ses alliés communistes et de la CGT d’un côté, la décroissance d’une gauche alternative qui s’autoproclame seule garante du socialisme de l’autre, la synthèse mélenchonienne n’a rien à envier aux sauces hollandaises.

        L’équation à l’œuvre durant près de deux siècles entre responsables économiques et dirigeants des États n’est plus opérative. D’où le discrédit qui pèse sur les gestionnaires politiques en général et ceux de gauche en particulier. « Dès lors que l’“État fiscal” (celui qui reposait d’abord sur l’impôt) a dû progressivement céder la place à l’“État débiteur” (celui qui repose de plus en plus sur l’emprunt auprès des marchés financiers), un gouvernement dit “représentatif” aura beaucoup plus de comptes à rendre à ses créanciers internationaux et à leurs “agences de notation” qu’à ses propres citoyens, analyse Jean-Claude Michéa (6). Si rien n’est fait pour neutraliser rapidement ce pouvoir à présent sans limite de la finance mondiale, tout gouvernement nouvellement élu, fût-il “de gauche”, ne pourra que “trahir ses idéaux” ou, plus exactement, ses promesses électorales (peu importe, de ce point de vue, que ces promesses aient été “sincères”, comme dans le cas de Syriza (7), ou cyniques, comme dans celui de François Hollande et de ses amis). »

       « Michéa est celui qui a mis en lumière le fait majeur de notre temps, estime Patrick Buisson (8), la reconstitution de l’unité philosophique des deux libéralismes, l’économique et le culturel. » Une dichotomie que Jacques Julliard avait qualifiée de « Yalta culturel » et qui voit, explique-t-il, la gauche s’approprier « le libéralisme moral et la réglementation économique », tandis que la droite symbolise « la réglementation morale et le libéralisme économique (9)». Comme quoi, au-delà de l’exploitation médiatique et politicienne qui en est faite, les convergences entre Mélenchon et Buisson d’une part, entre un populisme de droite et un populisme de gauche d’autre part, reposent sur un socle intellectuel commun. Il n’est donc pas illogique que Florian Philippot, à la tête de son mouvement des Patriotes, tende la main vers les Insoumis.

       Jean-Claude Michéa s’efforce de renouer le fil entre le socialisme et le populaire, à la manière dont avait pu le tenter, à l’aube du XXe siècle, un auteur comme Charles Péguy. On retrouve dans sa condamnation de la toute-puissance financière ce qui a justifié le rejet de la modernité par l’auteur de L’Argent. Le socialisme de ce dernier s’opposait à celui qu’exprimait « le parti politique socialiste entièrement composé de bourgeois intellectuels (10). » Dans sa controverse avec Jaurès, Péguy estimait qu’en créant un parti socialiste (11) le député du Tarn dilapidait l’autorité intellectuelle acquise à l’occasion de l’affaire Dreyfus.

    À l’inverse, c’est à partir de « l’Affaire » qu’un éminent critique littéraire fréquentant les cercles élitistes parisiens, Léon Blum, s’engage en politique et rejoint la SFIO. « La noble cause a été confisquée aux dreyfusards pour devenir une arme politique, explique Camille Riquier, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris, auteur de Philosophie de Péguy, ou les mémoires d’un imbécile (12). On profite du crédit moral pour obtenir des postes de députés. La dégradation de la mystique en politique est souvent le fruit d’une paresse (13).» Péguy aspirait à s’ancrer dans une « race française », fruit millénaire d’un peuple et d’une terre irriguée par des siècles de christianisme. Sa démarche était mystique et se fondait sur le rapport direct entre le citoyen et les valeurs de la République (14). Son rêve l’entraînait vers le passé, vers une société idéale empruntant aux canons de la Grèce antique et des promesses initiales du christianisme. La société socialiste qu’il imaginait ne prenait pas en charge les contraintes du présent, mais proposait à chacun de demeurer à sa place dans une sorte d’idéal irénique que l’on retrouve chez les adeptes contemporains d’un socialisme de la décroissance. Ne reprochait-il pas aux républicains héritiers de 1789 leur soif d’ascension sociale ? Le refus de la modernité est aussi un refus du progrès qui, là encore, irrigue les écrits de Michéa.

       On comprend qu’en pensant retrouver ce type d’aspirations chez Michéa, Buisson confesse une faiblesse pour l’auteur. Il ne cesse en effet de pourfendre les « modernes » (15). Mon ancrage de social-démocrate « archaïque » y trouve parfois quelques consolations. À l’exception – est-elle notable ? – d’Edwy Plenel, la descendance de Péguy se constate plus à droite qu’à gauche, comme l’a illustré il y a peu Alain Finkielkraut (16), mais comme en avait surtout témoigné Charles de Gaulle. Il est le confluent. À travers Péguy, l’affluent de gauche se jette dans le fleuve de droite. Jean-Edern Hallier a lui aussi incarné, à sa manière, cette confluence. Voilà ce qui explique peut-être qu’il ait tant utilisé Péguy, en particulier dans Fin de siècle (17). Parfois, en oubliant de placer des guillemets.

      C’est sous ce patronage illustre que s’est épanouie Chantal Delsol, membre de l’Institut, professeur de philosophie politique à l’université Paris-Est et épouse de l’ancien ministre Charles Millon. Champion du « renouveau » de la droite sous Jacques Chirac, il avait torpillé sa carrière politique, en mars 1998, lorsqu’il avait choisi, comme ses homologues de Picardie et du Languedoc-Roussillon, de s’allier au FN pour devenir président de la région Rhône-Alpes. Il avait été, en conséquence, exclu de l’UDF. Le père de Chantal Delsol avait créé le Cercle Péguy de Lyon où il professait des idées maurrassiennes et rêvait de recréer une droite « pure ». Laurent Wauquiez s’engage sur un chemin souvent emprunté avant lui. Le couple y a effectué ses premières armes et connu ses premiers émois. Fidèle à cette commune formation intellectuelle, il avait bataillé ferme contre le mariage pour tous, qualifié de « pantalonnade anarchiste » par la philosophe. Ils se sont reconnus en François Fillon dont ils ont soutenu activement la campagne. Lors de la victoire de l’ancien Premier ministre à la primaire de la droite et du centre, Chantal Delsol, qui se qualifie de « libérale-conservatrice », avait célébré la naissance d’une droite correspondant enfin à ses vœux.

          Se réclamer de Péguy fait-il encore sens ? Son nom est presque aussi galvaudé que celui de Jean Jaurès, qui a été utilisé de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon en passant par Benoît Hamon et Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle.


Notes :

  1. La Richesse des nations après la révolution numérique, Nicolas Colin, Positions, 2015.
  2. Du nom de Ned Ludd, qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1780.
  3. La Guerre des gauches, Cerf, 2017.
  4. Éd. du Square, 1972, adaptation au cinéma 1973.
  5. Comme l’atteste l’arrêt de la Cour de cassation du 15 juin 1918 reconnaissant l’innocence de Durand. Aucune poursuite n’a été engagée contre les auteurs des faux témoignages. Les commanditaires veillaient.

  6. Philosophie Magazine, février 2017.
  7. « Coalition de la gauche radicale », en grec.
  8. Cité par François Bousquet, La Droite buissonnière, éd. du Rocher, 2017.
  9. Les Gauches françaises, 1762-2012. Histoire, politique, imaginaire, Flammarion, 2012.
  10. L’Argent, Charles Péguy, présenté par Antoine Compagnon, éd. des Équateurs, 2008.
  11. Congrès de décembre 1899 au gymnase Japy. Au plus fort de l’affaire Dreyfus, les divers courants du socialisme français acceptent de se rencontrer pour envisager une union. Il s’agit des guesdistes du Parti ouvrier français, marxistes, des blanquistes du Parti socialiste révolutionnaire qui se réclament de Marx et de l’action directe, deux courants qui n’excluent pas une prise du pouvoir par la force. Face à eux, les possibilistes de Paul Brousse, groupés au sein de la Fédération des travailleurs socialistes de France, adeptes d’un socialisme municipal légal. Enfin, les indépendants, des élus pour la plupart associés aux radicaux, dont Jaurès est la figure marquante.

  12. PUF, 2017.
  13. Le Figaro, 26 mai 2017
  14. La Mystique républicaine, Charles Péguy, L’Herne, 2015.
  15. Cf. son film Allez-y sans moi…, coproduction Histoire Erealprod, 2017, qui mobilise des personnalités du XXe siècle comme Léautaud, Anouilh, Céline, mais aussi Gabin, Brassens et Audiard.
  16. Le Mécontemporain, Péguy lecteur du monde moderne, Folio Gallimard, 1999.
  17. Albin Michel, 2006.
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