78 – Le chameau et le chas de l’aiguille (2/2)

Post-vérité, post-modernisme, post de blog. Vous le voyez, rescapés de l’espèce, je suis fidèle au poste. #RescapesdelEspece

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    En dépit de ces mutations comme de la déconstruction opérée par le post-modernisme, les débats politiques en Occident semblent enlisés. Pour me repérer parmi les nouveaux penseurs, souvent antagonistes, de la gauche contemporaine, je retrouve les difficultés que j’éprouvais lorsque en charge des étudiants de la SFIO je tentais de comprendre les clivages qui divisèrent les gauches durant les années 1930. J’ai évoqué le populisme de Chantal Mouffe, ses emprunts au péronisme argentin, et le modèle Podemos.

          Que dire, dans une mouvance proche, d’un autre philosophe à la mode, l’ancien communiste Jean-Claude Michéa ? Il est parti en guerre contre une gauche libérale. Dans la lignée de George Orwell, il fustige une intelligentsia qui se serait coupée du monde prolétarien et appelle à un retour aux valeurs morales collectives. Cette gauche libérale privilégierait le style de vie au détriment d’un socialisme des origines qui savait se montrer, à l’image de la gauche alternative d’aujourd’hui, réservé face à la notion de progrès.

         La matière de ce blog, ce mélange d’itinéraires personnels et de débats sociaux, me range d’autorité – j’imagine – dans cette famille de la gauche libérale. Me voici, une fois de plus, condamné au bûcher idéologique. Mes vaines diatribes contre la « génération Mitterrand » et ses errements me vaudront-elles l’indulgence du jury des pourfendeurs de la « religion du progrès », si pressés de renouer avec les luttes anticapitalistes ? « Enfermé dans une pensée de système brillante et nourrie de références mais totalement déconnectée de la réalité de l’action humaine, Michéa ne voit dans la pensée de Liberté qu’aliénation, exploitation et tyrannie du fort sur le faible. Son modèle n’offre pourtant rien d’autre qu’un énième constructivisme, cette défiance à la liberté individuelle remarquablement dénoncée par Hayek en 1944 dans La Route de la servitude (1), un livre dédié aux “socialistes de tous les partis” révélant la fatalité liberticide de toutes ces entreprises humaines visant à substituer à nos décisions celles d’un grand architecte social comprenant moins bien que nous ce qui est bon pour nous », a expliqué, mieux que je ne saurais le faire, l’essayiste libéral Mathieu Laine (2). Avec pareille référence, j’offre à la gauche populiste ma tête sur un plateau.

       Je dispose d’une certaine expérience, donc d’un certain détachement face à ces joutes idéologiques. Dans la lignée du chameau et du chas de l’aiguille cités dans l’évangile de Matthieu, elles évoquent pour moi la prétention prêtée à certains de nos contemporains, comme à des auteurs anciens, de vouloir faire subir ce qu’il est convenu d’appeler dans le langage policé « les derniers outrages » à une mouche. Je me suis souvent interrogé sur la méthode qu’il conviendrait d’utiliser pour ne pas l’exploser. J’ai conscience de manquer au respect que méritent ces autorités universitaires, mais leur talmudisme marxiste m’indiffère. Pis, il me désespère lorsque je constate qu’il est récupéré par des apprentis caudillos dans le seul but de donner un contenu intellectuel à leurs aventures personnelles. Les leçons de l’Histoire sont essentielles, mais ces débats ne m’en plongent pas moins dans une profonde perplexité.

          La lutte des classes demeure-t-elle un concept opérationnel (3) ? Pour traiter de la subtilité des nuances entre Mouffe et lui, Michéa revient à la fin du XIXe siècle et aux controverses qui marquèrent les débuts du mouvement communiste lorsque Lénine menait la lutte contre les Narodniki (4). Le décalage entre ces échanges et l’électorat des 18-24 ans qui s’est reporté de manière hégémonique sur le candidat de la France insoumise est simplement sidéral. Je ne peux m’empêcher de songer au vingt-deuxième congrès du PCF, en 1976, qui devait abandonner la dictature du prolétariat. Dans les colonnes du Monde, il nous fallait gérer les longs développements d’Althusser et consorts sur la nécessité de la maintenir. Cette notion, expliquaient-ils doctement, aurait été le seul moyen de penser le communisme, c’est-à-dire la fin de la lutte des classes par la disparition des classes. L’État bourgeois demeurait à leurs yeux une dictature, quelle que soit la forme politique de cette domination. Tout cela quatre ans après la signature par la direction du parti communiste d’un accord de gouvernement avec les socialistes et les radicaux ! De telles déconnexions entre le débat théorique et le réel me laissent songeur.

      Un autre ancien communiste a tourné le dos à la notion de progrès. Après avoir travaillé à L’Humanité, le journaliste Kévin Boucaud-Victoire s’est converti aux thèses de la décroissance qui devraient favoriser l’émergence du socialisme. Il a participé à la fondation du site Le Comptoir avec, en exergue, la phrase d’Honoré de Balzac : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple. » « Le clivage gauche-droite est un fantôme qui hante notre vie politique et continue de la diriger, alors qu’il est pratiquement mort, explique-t-il (5). La raison est que droite et gauche sont plus que des camps politiques : elles sont des cultures politiques distinctes, avec leurs valeurs et leur psychologie. »

             En effet, mais les uns comme les autres tournent autour des mêmes concepts mis en avant par la philosophie des Lumières. Ils s’opposent bien qu’étant tous deux adeptes d’un progrès continu qu’il suffirait d’accompagner. En conséquence, le clivage gauche-droite qui s’est installé devient ambigu. Contre les réactionnaires, les tenants de l’ordre ancien, des progressistes libéraux défendent un capitalisme modernisateur tandis que la gauche politique se fait l’avocate des victimes de ce développement industriel et tend à le freiner. L’équilibre entre les préoccupations des uns et des autres a donné naissance aux États-providence, accouchés par l’action parallèle et parfois mêlée d’un christianisme social et d’une social-démocratie gestionnaire.

           Cette époque est révolue. Le fordisme n’est plus le modèle industriel de référence. L’économie contemporaine ne relève pas seulement du marché, elle est mondialisée et financiarisée. Si la gauche n’adapte pas son logiciel, elle est condamnée soit à accompagner et à gérer sans avoir le contrôle, soit à s’enfermer dans une posture de dénonciation déclamatoire. Avec le numérique, le processus s’accélère. Les géants économiques qui se sont constitués échappent aux contrôles. Les Gafa (6) mènent la danse face à des États agissant en ordre dispersé sur des territoires restreints et ils tirent de la dérégulation qui en résulte des profits maximaux.


Notes :

  1. Presses universitaires de France, 2013.
  2. Challenges, 19 janvier 2017.
  3. Jean-Claude Michéa, « Le concept marxiste de “lutte des classes” doit être remanié », Le Comptoir, 10 avril 2017.

  4. Mouvement agraire fondé par des populistes russes, qui fut actif dans la seconde moitié du XIXe siècle.

  5. Le Figaro, 13 avril 2017.
  6. Google, Apple, Facebook et Amazon.
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