81 – Le progrès

Quand vous faites vos courses dans votre grande surface habituelle, chers rescapés de l’espèce, (car vous ne vous approvisionnez pas uniquement chez le producteur bio du coin, je vous connais !), vous croisez parfois un panneau « Vu à la télé » qui est censé agir comme une incitation d’achat. C’est bien, puisque c’était à la télé. C’est vrai, puisque c’était dans le journal.  #RescapesdelEspece

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Christophe Barbier

       La question sur laquelle la gauche bute n’a rien à voir avec le coût d’un porte-avions, pas plus que la sélection d’un candidat de droite à l’élection présidentielle ne pouvait être fonction du prix d’un pain au chocolat. La difficulté concerne le sens qu’il convient de donner à l’idée de progrès. Même si son programme est irréaliste, Marine Le Pen avait raison, en le présentant, de refuser une « vision comptable » et de moquer « les politiques et leurs cautions, certains économistes bien choisis, les sachants, les experts de pacotille (1).» Bernard Maris ne disait pas autre chose dans Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions (2), son premier ouvrage, que je l’avais aidé à élaborer après avoir reçu un manuscrit sous forme d’abécédaire.

         Ce n’est pas faire preuve de « rigueur » dans la gestion que de garder les yeux fixés sur le tableau de bord. Les vaines querelles de chiffres autour des programmes politiques ne sont que des faux-semblants, de la poudre aux yeux que les professionnels de la communication dispersent. Ils s’attachent à nous les vendre comme des faits incontournables, des preuves vérifiables. Bref, de la matière concrète pour les nouveaux adeptes du notariat journalistique. « La philosophie spontanée du fact-checking, écrit Frédéric Lordon (3), c’est que le monde n’est qu’une collection de faits et que, non seulement, comme la terre, les faits ne mentent pas, mais qu’ils épuisent tout ce qu’il y a à dire du monde. Le problème est que cette vérité post-politique, opposée à la politique post-vérité, est entièrement fausse, que des faits correctement établis ne seront jamais le terminus de la politique mais à peine son commencement, car des faits n’ont jamais rien dit d’eux-mêmes, rien ! (…) Des faits ne sont mis en ordre que par le travail de médiations qui ne leur appartiennent pas. Ils ne font sens que saisis du dehors par des croyances, des idées, des schèmes interprétatifs, bref, quand il s’agit de politique, de l’idéologie (4).» Histoire d’enfoncer le clou, il ponctue : « Comme “réforme ” et “moderne”, le “dépassement de l’idéologie” est l’indice du crétin. » La crise du politique est aussi celle des médiateurs.

       Le propos de Lordon a trouvé une confirmation à l’occasion d’une découverte récente. Lorsque le site de Pompéi a été mis à jour, deux corps enlacés sont sortis, en 1922, de leur gangue de cendres. Leur présence constituait un fait patent. Restait à lui donner du sens. Le couple devint l’enjeu d’une lutte politique. Alors que l’archéologue à l’origine de la découverte penchait pour une mère protégeant sa fille, le régime fasciste opta, compte tenu de la position des corps, pour un couple surpris par l’éruption de 79 durant une étreinte passionnée. Le mythe des « amants de Pompéi » était né. Il allait servir d’illustration à l’exaltation de la fougue virile italienne. Depuis, l’ADN est venu amender le récit. Il s’agit bien de deux jeunes corps d’une vingtaine d’années, sans lien de famille. Il est probable qu’ils s’adonnaient à des ébats sexuels, sans que personne ne puisse être en mesure de l’affirmer. Mais les deux sont des hommes. Chaque récit n’est qu’une recréation. Il diffuse surtout l’idéologie de celui qui l’élabore.

        Les médiateurs finissent par oublier cette donnée. Nombreux sont ceux qui croient pouvoir user de leur tribune comme d’un magistère, à l’image de Christophe Barbier passant de rédaction en rédaction mais toujours mû par l’idée que « l’éditorialiste est un tuteur sur lequel le peuple, tel le lierre rampant, peut s’élever (5).» Dès lors, ils se retrouvent victimes de la même suspicion que les dirigeants politiques. Le nombre de titulaires de la carte de presse est en recul sensible alors que celui des supports qui diffusent de l’information connaît un accroissement spectaculaire. Un phénomène qui s’observe de manière plus accentuée aux États-Unis.

     Deux évolutions contribuent à expliquer ce paradoxe. En premier lieu, la disparition du « temps de travail » laissé aux journalistes. Ils œuvrent dans l’immédiat, sans recul. C’est évident pour ce qui est lié au direct, comme les chaînes d’information continue. C’est également sensible au sein d’une presse écrite dont les éditions en ligne sont plus ou moins permanentes en raison des mises à jour des articles. Puisque la valeur ajoutée par des professionnels formés tend à disparaître, pourquoi en recruter ? En second lieu, l’originalité des informations diffusées est de moins en moins garantie.

       Une étude de l’économiste Julia Cagé, associée aux chercheurs de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) Nicolas Hervé et Marie-Luce Viaux (6), s’est efforcée d’établir la part de copié-collé dans les médias en ligne, que ce soit les sites web des journaux, ceux des radios et des télévisions ou les supports exclusivement numériques. Il en ressort que seuls un cinquième des articles sont originaux. Cette dérive découle de l’effacement, déjà mentionné, du « temps de travail ». En effet, le journalisme en ligne non seulement fonctionne en flux tendu mais tend vers une réactivité immédiate puisque, selon les travaux menés par les trois auteurs sur deux millions et demi de documents, il ne s’écoule que trois heures en moyenne avant qu’une information entrant dans le système soit récupérée par les autres supports. Dans 50% des cas, cette moyenne passe sous la demi-heure et, dans 25%, sous les cinq minutes ! Cette pratique est rendue possible par le fait que le caractère original ou non d’une information n’a guère de répercussion sur le nombre de visites effectuées sur le site.

         En revanche, c’est le fait d’être cité comme source initiale, d’être selon le jargon du milieu un news breaker, qui fait la différence. C’est sur ce processus que le site Mediapart a bâti son économie en engrangeant, en raison de la notoriété résultant de ses « coups », des abonnements. Selon les auteurs de l’étude, dans un contexte d’érosion des recettes publicitaires, l’équilibre de la nouvelle économie de l’information se situerait entre le tout-gratuit et le tout-payant. Aux États-Unis, le New York Times utilise le système du mur payant qui consiste à mettre à disposition des informations gratuites à faible valeur ajoutée tout en proposant, en version payante, des informations originales. Une formule qui tend à se généraliser.

        En analysant l’étude des chercheurs de l’INA, Erwan Duchateau notait : « Si le modèle de Mediapart fait des envieux, il pose aussi la question de ce que nous sommes prêts à payer pour avoir accès à l’information. À raison de 11 € par mois pour un abonnement, à combien d’autres abonnements sommes-nous prêts à souscrire (7) ? » Ce site est devenu la référence dans le domaine de l’enquête, dans le « journalisme d’investigation ». Il s’inscrit dans une tradition symbolisée par Le Canard enchaîné.

      Élection présidentielle après élection présidentielle, par un phénomène aussi répétitif que non expliqué, un des candidats trébuche sur un dossier du palmipède. En 1974, l’ancien Premier ministre Jacques Chaban-Delmas ne s’était pas relevé de la publication de sa feuille d’imposition faisant apparaître que, grâce à l’avoir fiscal, il n’avait pas eu à régler d’impôts sur ses revenus entre 1967 et 1970. En 1981, le président de la République sortant, Valéry Giscard d’Estaing, s’était pris les pieds dans la plaquette de diamants qui lui avait été offerte par le président de Centrafrique, Jean-Bedel Bokassa, autoproclamé « empereur ». Le volatile avait plombé, en 1995, la carrière du nouveau Premier ministre, Alain Juppé, à propos de son logement et de celui de son fils fournis par la mairie de Paris à des tarifs avantageux.

           Lorsque a éclaté le Penelopegate, ébranlant la candidature de François Fillon, j’ai suivi le bras de fer entre le candidat de la droite et ce qu’il a nommé, non sans un certain réalisme, le « tribunal médiatique ». Pour ne retenir qu’un exemple de l’offensive menée avec la complicité active de l’état-major des Républicains, il suffit de se reporter à la litanie des hâtifs sondages « auto-réalisateurs » — à ne pas confondre avec les véritables études d’opinion — qui, à chaque étape, venaient ponctuer les injonctions des « chefs à plume » et de leur cortège journalistique en vue d’écarter le gêneur. Comment s’étonner d’une radicalisation du « peuple de droite » autour de celui qu’il avait choisi lors de la primaire ? Sans entrer dans les détails d’une défense à géométrie variable, accablante pour l’accusé lorsqu’il s’est décidé à répondre à ses détracteurs, l’un de ses arguments a fait mouche en ce qui me concerne (8). Il a justifié les erreurs dans ses premières mises au point par le fait qu’il s’appuyait, à tort, sur les chiffres publiés par Le Canard enchaîné et qu’il lui avait fallu cinq jours pour obtenir les feuilles de paie de son épouse et de ses enfants. J’avais été confronté à un cas équivalent lorsque, le samedi 14 avril 1984, les journaux de 20 heures des chaînes de télévision avaient ouvert sur un Tupolev espion soviétique (9) ayant survolé les installations militaires de la rade de Toulon. Tout était faux, à l’exception du survol correspondant au couloir fixé par les contrôleurs aériens marseillais. Ce qui n’aura pas empêché Paris-Match de proposer, en photo, la « preuve » de la présence d’une caméra espionne dans le fuselage de l’appareil. Trois jours m’avaient été nécessaires, bien que bénéficiant des services de l’État, pour rassembler les pièces du puzzle.


Notes :

  1. Assises présidentielles, Lyon, 4 février 2017.
  2. Albin Michel, 1990.
  3. Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? blog Le Monde diplomatique, 22 novembre 2016.
  4. Les termes en italique ont été mis en valeur par l’auteur de l’article.
  5. Propos tenus sur le site Europe1-Journal du dimanche, 14 avril 2017. Dans Les Inrocks, 26 avril 2017, Christophe Conte, en relevant la formule, avait parlé d’une « métaphore déjà culte, du moins entre la rue du Bac et la terrasse du Flore ».

  6. L’Information à tout prix, éd. de l’INA, 2017. L’étude se fonde sur la construction et l’analyse d’une base de données unique : l’intégralité du contenu produit en ligne par les médias d’information en France sur l’année 2013, qu’il s’agisse de la presse écrite, de la télévision, de la radio, des pure internet players ou encore de l’AFP. Ces recherches ont été menées dans le cadre du projet de l’Observatoire Transmedia (OTMedia) de l’INA.

  7. Les Inrocks, 26 mars 2017.
  8. Conférence de presse du 6 février 2017.
  9. Cf. La Vie quotidienne à Matignon au temps de l’union de la gauche, Hachette, 1985, p. 202-206.

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