82 – L’appel aux fuites (1/3)

Le palmipède qui s’agite depuis plus d’un siècle dans la mare médiatique vous est familier. Election présidentielle après élection présidentielle, il biseaute les cartes. Comment les sélectionne-t-il ? #RescapesdelEspece

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     Il est possible de croire les journalistes du Canard enchaîné qui affirment n’avoir découvert les emplois rémunérés sur fonds parlementaires de Penelope Fillon et de ses enfants qu’après avoir dépouillé les déclarations de patrimoine du père de famille devenu candidat des Républicains à la présidence de la République. Toutefois, lorsque le dossier est sorti, commentateurs et acteurs de la vie politique n’ont cessé, à longueur d’antenne, de spéculer sur le thème « à qui profite le crime » afin de tenter de déterminer l’identité de celui qui avait « balancé ».

                De même, Michèle Bernard-Requin, qui a présidé la 10e chambre correctionnelle de Paris après avoir été substitut du procureur, s’est posée la question lorsque le palmipède a révélé que l’ancien garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas aurait transmis au député Thierry Solère une note sur l’enquête fiscale dont il était l’objet. Cette initiative va sans doute aboutir au renvoi de l’ancien ministre devant la Cour de justice de la République. Michèle Bernard-Requin a commenté : « Pour l’exemple, diront certains. Par vengeance, diront d’autres. Par stratégie politicienne, démagogie, par volonté d’anéantir ce qui reste d’une gauche moribonde, peu importe. Ce sera probablement inexact, mais toujours l’affirmeront ceux qui jamais ne croient au simple jeu du principe fondamental que constitue celui de l’égalité des citoyens devant la loi. Nous verrons… Mais au fait, qui a dit au Canard que des policiers, un 26 juin, avaient, lors d’une perquisition, retrouvé le message compromettant ? Ah oui, c’est vrai, silence…. Secret des sources (1). »

               Enfourchant la théorie du complot, le candidat de la droite et du centre avait vu la main de l’exécutif dans les mises en cause à répétition le visant et dénoncé, au milieu d’un scepticisme général, un « coup d’État institutionnel ». Il fondait son affirmation sur le fait que les instances saisies, Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (2) et parquet financier, étaient dirigées par des personnalités nommées durant le mandat de François Hollande. Les dossiers de Bercy auraient été exploités par les socialistes à des fins partisanes. D’autres ont préféré rappeler que le rival Emmanuel Macron avait occupé la fonction de ministre de l’Économie. Sans oublier les habituels « petits meurtres entre amis » dont les formations politiques sont le théâtre. Avec un regard insistant vers le clan Sarkozy.

               Personne n’a imaginé que les limiers du Canard n’aient pas bénéficié d’un guide, d’une taupe. Car en matière de « journalisme d’investigation », aucun des acteurs publics n’est dupe. Les processus à l’œuvre sont toujours similaires. Quelqu’un pense avoir intérêt à provoquer la sortie d’une information. Il organise la fuite, soit directement soit par ricochet afin de préserver son anonymat. Une fois la première information publiée, ceux qui pensent tirer profit de son exploitation, et qui peuvent être sans liaison aucune avec la source initiale, organiseront la mise en scène et participeront au battage médiatique. La part de manipulation est inhérente au phénomène.

                    Le Penelopegate pourrait s’inscrire dans un processus de cette nature. Fillon n’avait-il pas été menacé, dès juillet 2014, dans une série de tweets émis par Rachida Dati ? La haine de Dati pour Fillon est ancienne et se manifeste de manière périodique. Mise en cause par Le Canard pour des frais téléphoniques remboursés par l’UMP (3) elle avait contre-attaqué en visant l’un des trois dirigeants (4) du parti, François Fillon. Son premier gazouillis était prémonitoire : « L’habit ne fait pas le moine. Que François Fillon soit transparent sur ses frais, ses collaborateurs et Force républicaine (5). » Puis : « Mais la théorie de la bonne apparence (6) dont se sert allègrement François Fillon n’autorise pas tout, y compris des méthodes de voyou ! » Enfin : « Ce n’est pas ma faute ni celle de quiconque si François Fillon a accepté d’être humilié pendant cinq ans par Nicolas Sarkozy ! »

             La faute, en revanche, est peut-être, de la part de Fillon, d’avoir cédé sa circonscription parisienne à Nathalie Kosciusko-Morizet plutôt qu’à Rachida Dati. À en croire un Canard enchaîné (7) décidément branché Dati, la maire du VIIe arrondissement aurait annoncé la couleur : « Si Fillon donne sa circo à NKM, ce sera la guerre et faites gaffe, j’ai des munitions… Je vais lui pourrir sa campagne ! » Soupçonnée d’être la balance, l’ancienne protégée de Cécilia Sarkozy (8) s’est défendue : « Est-ce que c’est mon genre de faire des coups dans le dos ? Moi je fais les coups en direct. Alors, après je le paie cher. Mais j’assume (9).»

                Une seule conclusion demeure : la campagne a effectivement été pourrie. Une fois les faits rendus publics, leur exploitation par les médias, par les opposants politiques de l’ancien Premier ministre, par les réseaux de l’exécutif, va de soi. Elle est de bonne guerre.


Notes :

  1. Le Point, 15 décembre 2017.
  2. Créée par la loi du 11 octobre 2013.
  3. Dix mille euros par an pour deux portables.
  4. Avec Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin.
  5. Parti créé par François Fillon au sein de sa formation politique.
  6. Une notion épinglée aussi par Emmanuel Macron en privé. Selon le témoignage de Philippe Besson dans Un personnage de roman, Julliard, 2017, le futur président de la République disait de son adversaire : « Son intérêt, c’était de tenir, sinon il n’était plus qu’un justiciable. Mais surtout, c’est typique de ce qu’il est : un bourgeois de province du XIXe siècle. »

  7. 18 janvier 2017.
  8. « La courtisane », comme elle a été surnommée par ses « amis » politiques, avait été imposée par Cécilia à Nicolas Sarkozy comme porte-parole lors de l’élection présidentielle de 2007. « Les gens n’oseront pas en dire du mal publiquement, parce que c’est une beurette qui a grandi en banlieue, expliquait-elle à son mari de l’époque. Sa spécificité la protège. » La même année, lors des obsèques du premier époux de Cécilia, l’animateur Jacques Martin, c’est Rachida qui était aux côtés de celle qui la présentait comme sa « sœur de cœur ». Lors du divorce des Sarkozy, Rachida Dati a choisi de demeurer à proximité du pouvoir politique, ce qui a rafraîchi ses relations avec Cécilia.

  9. BFMTV, 3 février 2017.
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Un commentaire

  1. […] 2) Les fuites calibrées. Livrer à un média la vidéo accusatrice avait pour objectif de débarrasser policiers et gendarmes d’un gêneur arrogant et omniprésent. Seulement, comme le paysan qui veut désherber un champ, le risque existe toujours de mettre ainsi le feu à la plaine. C’est ce qui s’est produit. Les apprentis sorciers ne peuvent jamais calculer avec précision les conséquences de leur geste. Une fois l’information mise dans le circuit ils en perdent le contrôle. Médias et groupes de pression divers s’en emparent et la transforment en outil pour atteindre leurs propres objectifs. En complément de : ici […]

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