85 – Idiots utiles (2/2)

Ne jouons pas les idiots plus longtemps, rescapés de l’espèce. Ce n’est pas utile. #RescapesdelEspece

b85
Le cabinet noir

       Troublés depuis plusieurs mois par la multiplication des soupçons, les responsables de Mediapart avaient publié (1), sous la signature de Robin Andraca, par ailleurs décrypteur d’Arrêt sur images, un dossier sous prétexte de s’interroger sur la nature des déclarations d’Hillary Clinton et afin de savoir s’il ne s’agissait pas d’une opération de diversion. Cette synthèse rassemblait une série d’éléments à charge illustrant les relations entre Julian Assange et les autorités du Kremlin. « Les liens entre WikiLeaks, Assange et la Russie semblent réels », concluait Mediapart, ce qui, à en croire son blog, n’est pas passé comme une lettre à la poste auprès de nombreux abonnés. Le site a donné la parole (2) à l’un des juristes de l’équipe de défense d’Assange, Juan Branco, pour restaurer l’image écornée du justicier immaculé d’une démocratie participative.

      Julian Assange est poursuivi pour espionnage aux États-Unis, ce qui lui fait risquer la réclusion à vie, voire la peine capitale. Il ne peut nourrir aucune illusion sur le sort qui lui serait réservé en cas d’extradition puisque l’une de ses sources, un analyste militaire qui a transmis, en 2010, des documents classifiés sur la guerre en Afghanistan mais aussi la vidéo d’une bavure lors d’un raid aérien sur Bagdad en 2007, a été condamnée à trente-cinq ans de réclusion. Transgenre, Chelsea Manning était à l’époque le soldat Bradley Edward Manning. Elle a été placée en liberté conditionnelle.

         Croire qu’un fugitif, même réfugié depuis 2012 au sein de l’ambassade d’Équateur à Londres (3), puisse résister par ses propres moyens à la pression du gouvernement américain et des pays occidentaux est une illusion. Il a besoin d’alliés au-delà des réseaux de WikiLeaks. Si Ilitch Ramirez Sanchez, alias Carlos, alias le Chacal, a pu échapper pendant vingt ans aux polices occidentales, et en particulier à la police française, après ses attentats à Paris en 1974 et 1975 pour le compte du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), il ne le doit pas à ses seuls amis arabes mais à la protection des services secrets des États alors chapeautés par l’URSS.

        Je crois que cet exemple illustre les dangers de ce type de journalisme et que l’itinéraire militant des fondateurs de Mediapart leur permet de comprendre la notion d’« idiots utiles ». La manipulation est une constante d’un « grand jeu » qui a débuté entre les Empires britannique et russe dès la première moitié du XIXe siècle, bien avant le Kim de Rudyard Kipling. Il s’est polarisé à l’origine sur l’Afghanistan. La tectonique des plaques ne s’est pas modifiée depuis, en dépit de deux guerres mondiales. La géostratégie obéit à des constantes qui semblent parfois échapper aux prétendants à la magistrature suprême.

      Au fil du temps, chaque avancée technologique a été l’occasion de tenter de marquer des points dans cette rivalité pour la maîtrise de zones d’influence. C’est la règle pour les grandes puissances, sans exception, la France comprise. Ce qui fonctionne dans un sens, fonctionne dans l’autre (4). L’innocence n’existe pas en ces domaines. Après la seconde guerre mondiale, les Américains n’ont pas hésité à user de manipulations, au moins aussi condamnables, pour que les équilibres politiques en Europe occidentale correspondent aux souhaits des occupants de la Maison Blanche. « Il apparaît, par conséquent, nettement que la guerre ne s’acheva pas en 1945, note Daniele Ganser, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bâle (5). Elle évolua plutôt vers une forme silencieuse et secrète de conflits où les services secrets devinrent les instruments privilégiés dans l’exercice du pouvoir. » Toutefois, dans l’immédiat, les opérations qui nous menacent ne viennent pas des services anglo-saxons mais semblent trouver leur inspiration du côté du Kremlin.

        Il ne s’agit pas de caricaturer les Russes, d’en faire de grands méchants loups. Ils défendent leurs intérêts tels qu’ils les conçoivent et avec les outils qui leur semblent opérationnels. Ils s’inquiètent de la puissance de l’Union européenne, dont ils ont mesuré la capacité d’attraction lors de la chute de l’URSS. Ils se sentent menacés par l’arrivée de nations appartenant à l’OTAN jusque sur leurs frontières. Dès lors, ils pensent que la meilleure des stratégies consiste à prêter la main aux forces politiques qui, au sein de l’Union, luttent contre elle.

       Il s’agit là d’un jeu traditionnel que résume le « diviser pour régner » hérité des mondes grec et romain et célébré par Machiavel. Les puissances européennes n’ont cessé d’en jouer pour tenter de déstabiliser leurs rivales. Lénine a débarqué à Moscou lesté des financements fournis par les services allemands. Durant la Révolution française, la quasi-totalité des groupes complotant à Paris émargeaient à la cassette royale britannique. Ce n’est pas par amour de la liberté ou par adhésion aux droits de l’homme que le « secret du roi », le cabinet en charge de la diplomatie souterraine de Louis XV, a financé le premier voyage de La Fayette pour soutenir la révolte des colons des Amériques contre Londres.

       Dans cette lignée, en 2006 le FSB (6) avait recruté Dmitri Dokoutchaev, un hackeur connu sous le pseudonyme Forb, qui est poursuivi par la justice américaine pour avoir mené une cyberattaque massive contre Yahoo, entraînant le piratage de cinq cent millions de comptes entre 2014 et 2016. La mise en cause personnelle de membres du FSB a été balayée par le porte-parole de Vladimir Poutine d’un simple : « Il est impossible qu’une administration russe, y compris le FSB, soit officiellement impliquée dans des actes illégaux dans le cyberespace. » S’il le dit.

        Une décennie plus tard, le site Sputnik est allé plus loin dans la riposte en utilisant les documents diffusés par WikiLeaks et la récupération de malware étranger par les Américains comme des indices d’une opération qu’aurait menée la CIA afin de discréditer les Russes. Une thèse exploitée par un habitué du genre, le général Dominique Delaware, qui se présente comme ancien chef du bureau Situation-renseignement-guerre électronique de l’état-major interarmes de planification opérationnelle en région parisienne. Il a servi quatorze mois au sein de la FINUL (7), ce qui, avec quelques séjours dans les Émirats et aux États-Unis, suffirait à le propulser expert du Proche-Orient. Il s’était déjà illustré en mettant en doute les accusations de massacre portées contre le régime syrien, lorsque François Hollande préconisait une intervention militaire occidentale (8). En soi, une critique de cette option militaire n’avait rien d’indigne. La manière, en revanche, dont il avait pris la défense de Bachar el-Assad et de son régime était plus préoccupante. Il a récidivé dans sa propension à voir derrière chaque événement la main de la CIA à l’occasion de ce dossier de piratage électronique.

        Véhiculant la théorie éclose sur les rives de la Moskova, le général Delaware ne s’est pas borné à accuser des hackeurs de la CIA, basés à Francfort, des opérations qui auraient été faussement attribuées aux Russes en raison de traces laissées volontairement. Il a déniché le véritable coupable. Celui qui ne peut plus, juridiquement, être dénoncé mais dont les manœuvres peuvent être révélées. Où est la source de ces intoxications ? Dans le soutien russe à la Syrie, ennemie d’Israël. Israël, cela ne vous dit rien ? Vous hésitez sur la réponse ? Le général vous la souffle (9) : « Les trois copropriétaires du groupe Le Monde sont indéfectiblement liés à l’État hébreu pour des raisons que chacun peut comprendre. Mr (le général est patriote mais utilise les abréviations anglo-saxonnes !) Niel est actionnaire majoritaire de Golan Telecom (société israélienne), les deux autres sont des proches éminents d’un lobby français bien connu », sans oublier « les médias du Franco-Israélien Drahi ». Un lobby, on vous dit. Alors ? Le Juif, bien sûr.

        Le propos ne mériterait pas d’être relevé sauf qu’il ne constitue que l’expression extrême d’une série de mises en cause qui, de Marine Le Pen au député Les Républicains Eric Ciotti, président du conseil départemental des Alpes-Maritimes, ont visé durant la campagne présidentielle une collusion supposée entre Emmanuel Macron et Patrick Drahi. Une thèse qui a fleuri sur le Web et que la candidate d’extrême droite a reprise durant son face-à-face entre les deux tours avec Emmanuel Macron. L’ancien conseiller de François Hollande était accusé d’avoir favorisé, contre les positions alors défendues par Arnaud Montebourg, le rachat de SFR par l’industriel. La preuve en aurait été fournie par le ralliement à En marche! de Bernard Mourad, ancien banquier de Morgan Stanley et proche de Macron comme de Drahi, qui suivait le montage financier de l’opération. En filigrane, pour abattre cette candidature, a cheminé la rumeur selon laquelle elle était liée au lobby gay puis au lobby juif. Les axes d’attaque ne varient guère au fil des siècles.


Notes :

  1. 15 août 2016.
  2. 2 septembre 2016.
  3. L’Australien Assange a obtenu la nationalité équatorienne le 12 décembre 2017 mais les autorités britanniques ont refusé de lui reconnaître le statut diplomatique que son nouveau pays voulait lui accorder. Elles ont répété qu’elles procéderaient à son arrestation pour non respect des clauses de sa liberté sous caution dès qu’il sortirait de l’ambassade où il réside depuis juin 2012  (mise à jour du 11 janvier 2018).
  4. Cf. France-États-Unis : 50 ans de coups tordus, Fabrizio Calvi, Frédéric Laurent, Albin Michel, 2004.
  5. Les Armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio et terrorisme en Europe de l’Ouest, éd. Demi-lune, 2011.
  6. Federalnaïa sloujba bezopasnosti Rossiyskoï Federatssii, ou FSB russe (service fédéral de sécurité) qui a succédé, après la disparition de l’URSS, au Komitet Gossoudarstvennoï Bezopasnosti (comité pour la sécurité de l’État), KGB.
  7. Force intérimaire des Nations Unies au Liban.
  8. Réseau Voltaire, 12 septembre 2013.
  9. 11 mars 2017.
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