87 – Cerveau reptilien et cerveau limbique

Nous avons déjà acté, chers rescapés de l’espèce, que nous baisions comme des animaux. Je n’ai pas écrit comme des porcs. Du FMI à Hollywood, du Festival de Cannes aux pièces réservées aux archives des administrations et des entreprises, les illustrations de cet aspect particulier sont nombreuses. Je m’en suis tenu aux chimpanzés et aux bonobos. Nous avons également constaté des liaisons dangereuses entre le sexe et le cerveau. Et si nous pensions comme des animaux ? #RescapesdelEspece

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Pierre Mauroy et Jacques Delors dans un avion gouvernemental

       Comme pour les châteaux et églises dont l’édification s’étale sur des siècles, dont les références architecturales évoluent au rythme des époques en s’éloignant des schémas initiaux, ce qui a pour conséquence que les projets se modifient, se superposent, se contredisent au petit bonheur, dont les maîtres d’œuvre se succèdent, s’opposent, rivalisent, dont les financements chaotiques modifient les plans et allongent les délais, le résultat peut déboucher sur une forme d’harmonie. En témoignent les cathédrales de la chrétienté. Chaque maître d’œuvre, à chaque étape, s’est efforcé d’atteindre la quintessence de son art. Pour la plus grande gloire de Dieu sans doute, pour son prestige personnel face aux rivalités de l’époque certainement.

      Puisque nous vivons au sein d’une sorte de gigantesque souk, est-il possible d’y découvrir des règles ? Je sais que la science politique, en quête de certitudes qui s’évanouissent les unes après les autres, a cherché une planche de salut dans la physique théorique et en particulier la physique atomique et les statistiques. Au Cevipof (1), le chercheur Serge Galam s’attache à développer une nouvelle discipline, la sociophysique, qui a pour ambition d’appliquer la science du chaos aux scrutins et de vérifier si les comportements sociaux et politiques obéissent à des lois quantifiables. Plus complexes que des comportements électoraux, les échanges croisés que nous effectuons dans notre vie sociale ne sont qu’un empilement de négociations distinctes, répondant à des logiques différentes, et qui néanmoins constituent pour l’observateur extérieur une entité à laquelle il trouve une cohérence.

      En réalité, c’est lui qui l’élabore. Notre cerveau est ainsi fait que nous créons des liens là où ils n’existent pas. Sa fonction d’anticipation est un héritage de nos origines, lorsque traquer et être traqué constituaient les fondements de la survie. Anticiper un danger ou le moment d’attaquer est demeuré au fond de notre cerveau reptilien. Notre animalité initiale fonctionne toujours. Pas seulement en matière de sexualité.

    En raison de ces pulsions, notre cerveau limbique, siège des émotions, des sentiments, des croyances, nous conduit à rassembler les informations saisies pour les organiser en vue de se projeter vers les actions futures. Les signes emmagasinés vont fonctionner soit comme une alerte incitant à la prudence, soit à l’inverse comme une invitation à entreprendre. Imaginez qu’à 10 h 10 vous preniez un train voie 10 et que vous vous retrouviez à la place 10 du wagon 10. En soi, cette coïncidence ne signifie rien. Le cerveau va néanmoins utiliser ces données pour leur chercher du sens et les exploiter.

      Pour les uns, il s’agira du fruit d’une action délibérée. Une main invisible a organisé ce qui ne peut pas être un simple concours de circonstances. Ce sont les adeptes de la théorie du complot. Si votre scepticisme naturel l’emporte, vous allez sourire en constatant cette situation, mais votre esprit va tenter d’en tirer une lecture en récupérant ce chiffre 10 et en l’utilisant pour un jeu de hasard par exemple. Vous exploitez les éléments captés afin de les mobiliser dans la perspective d’une prochaine initiative. Votre intellect remplit parfaitement sa fonction. Frédéric Lordon a développé une idée proche dans sa critique du fact-checking.

        L’historien américain Timothy Snyder (2) mène une salutaire entreprise afin de mettre en garde ses compatriotes sur la dérive liberticide engagée du fait de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche. Il adapte à la situation contemporaine les leçons qu’il a tirées de son étude approfondie des totalitarismes ayant marqué l’Europe au XXe siècle : nazisme et communisme. A juste titre, il rappelle par exemple le dangereux usage qui est fait des termes « exception », « urgence » et « terrorisme » par les exécutifs. « Ceux qui vous assurent qu’on ne peut gagner la sécurité qu’en sacrifiant la liberté veulent habituellement vous priver des deux », écrit-il. Avis aux Manuel Valls et autres Gérard Collomb, l’ « altesse sénilissime » en poste place Beauvau. Pour faire obstacle à la post-vérité, et même si, lui aussi, s’émeut des dérives d’un journalisme contaminé par les hackeurs, Thimothy Snyder croit à la vérité des faits.

        Or, il résulte du comportement du cerveau humain qu’il n’existe pas de différence de nature entre le commentaire politique informé et les diverses variantes du complot. Dans les deux cas, il s’agit de recompositions théoriques effectuées à partir d’événements épars n’ayant pas de cohérence les uns par rapport aux autres. Ancré dans les faits en apparence, le récit journalistique est aussi éloigné du réel que les discours des théoriciens, évoqués précédemment, qui trouvent leur jouissance dans des controverses théologiques hors sol.

     Croire, par exemple, à la rationalité d’une campagne électorale réfléchie et planifiée par une équipe de spécialistes n’est qu’illusion. Aucune élaboration préalable n’est capable d’anticiper que François Fillon, à trois semaines du premier tour d’une élection présidentielle alors qu’il semble enfin dégagé des scories de ses embrouilles financières familiales, va répondre lors d’une interview qu’il ne gagne pas assez pour pouvoir mettre de l’argent de côté (3). Le candidat Les Républicains émarge à plus de vingt mille euros par mois, ce qui correspond au salaire moyen annuel en France (4). La conséquence inévitable de son propos a été un nouveau déferlement de sarcasmes sur les réseaux sociaux, tandis que le site parodique Le Gorafi ouvrait une souscription publique pour venir en aide au candidat.

         Parler de « problème de communication » en voulant rationaliser ce type d’épisode n’a pas plus de réalité que lorsqu’en 1983 j’avais préparé avec Pierre Mauroy son passage à « l’Heure de vérité » (5). Nous avions tenté de bâtir un argumentaire, de prévoir les axes de contradictions. Dans son exposé liminaire, le Premier ministre avait eu cette formule : « Tous les indicateurs se remettent tranquillement au vert. » Seule cette expression est demeurée dans les mémoires, d’autant qu’une dévaluation intervenait cinq semaines plus tard. (L’imprégnation a été si profonde que, près de trente années plus tard, cet épisode a été réutilisé contre François Hollande après qu’il eut affirmé : « La reprise est là (6). »)

      Cette formulation n’avait pas été préparée. C’était le propos spontané d’un optimiste certes, mais aussi d’un dirigeant politique convaincu que l’on obtient plus par l’encouragement et la valorisation qu’en promettant de la sueur, du sang et des larmes. Après l’épreuve du blocage des prix et des revenus destiné à casser une inflation à deux chiffres, il menait depuis plus de six mois un bras de fer pour prolonger sa politique économique et faire valider cette poursuite par le chef de l’État. C’est à celui-ci qu’il s’adressait en voulant montrer que les efforts imposés trouvaient leur récompense et qu’il convenait de persévérer. Il était dans le temps politique, un temps long. Sa formule percutait le temps médiatique : l’instant présent.

          Si le souvenir de cette formule est demeuré, le débat entre Mauroy et Mitterrand sur le point de savoir s’il convenait ou non de respecter les règles monétaires européennes ou de s’en affranchir n’est pas oublié non plus. Après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, un autre ancien collaborateur de l’équipe élyséenne constituée autour de François Hollande s’est exprimé sur les origines du naufrage socialiste. Aquilino Morelle, qui se range parmi les tenants du « non » à la Constitution européenne, estime que « le cycle historique qui se clôt n’est pas celui né avec la création du PS d’Épinay en 1971, comme on le dit souvent, mais celui ouvert par Mitterrand et Delors, en 1983, sous l’effet d’un tournant libéral et, surtout, européiste (7) ».

        En réalité, en accusant François Mitterrand et Jacques Delors, « des socialistes français, ou tout du moins des hommes se présentant comme tels » pour reprendre sa formulation, d’avoir à l’époque libéré les mouvements internationaux de capitaux, l’ancienne plume de François Hollande mélange allègrement les périodes et confond les décennies. Il assimile le débat de 1983 avec ceux qui entourèrent l’adoption du traité sur l’Union européenne, plus connu sous le nom de « traité de Maastricht », qui n’a été ratifié par référendum qu’en 1992 et est entré en vigueur un an plus tard, le 1er novembre 1993. En 1983, bien qu’étant sur le fond favorable au respect des disciplines européennes, Delors flirtait avec les partisans de la sortie du « serpent monétaire » dans l’espoir de conquérir Matignon.

       La confrontation n’était pas celle que rebâtit de manière artificielle Morelle, afin de conforter ses options idéologiques. L’enjeu, de manière plus prosaïque, portait sur la survie du franc. La hantise de Pierre Mauroy était de se retrouver dans une situation similaire à celle que l’ancien Premier ministre britannique, Harold Wilson, avait vécue. Après avoir dirigé l’aile gauche du parti travailliste durant les années 1950, il était entré au 10 Downing Street en octobre 1964, avait aboli la peine de mort, mais face au veto gaullien d’une adhésion britannique à ce qui se nommait alors la Communauté économique européenne, il s’était trouvé contraint de dévaluer la livre sterling de quinze pour cent. Sortir la monnaie nationale des accords monétaires européens revenait à prendre le risque de la voir glisser vers des abîmes sans fond.

        Sur la base de ce genre de péripéties, les cadres politiques ne sont pas les seuls à tordre les événements de manière qu’ils confortent les options qu’ils défendent. Chaque commentateur élabore une chronique. C’est son rôle, sa fonction sociale et son gagne-pain. L’histoire qu’il raconte est bâtie à partir d’éléments réels, vérifiés, et elle répond à une cohérence rationnelle.

      Les adeptes des théories manipulatrices ne s’embarrassent pas de détails de ce genre. Il en découle, dans la vie quotidienne, dans le débat démocratique, une différence fondamentale. Pour autant, par rapport au souk initial, à cette démocratie « désordonnée » évoquée en connaissance de cause par Barack Obama, les deux démarches explicatives se fondent sur des extrapolations artificielles.

    Nous nous retrouvons, en conclusion, face à la nécessité de dénoncer et de combattre le monde des baratineurs, cette foire aux mensonges de la post-vérité, en admettant dans le même temps qu’il n’existe pas de vérité à leur opposer. Nous ne pouvons que déconstruire leurs affabulations, sans prétendre à l’authenticité de nos propres reconstitutions. Nos synthèses, qu’elles soient fondatrices de nos sociétés, de nos religions, de nos identités sexuelles, ne sont que des élaborations a posteriori, bâties à partir d’informations fragmentaires. Elles peuvent être erronées et, en toute hypothèse, elles sont tributaires d’un environnement culturel variable au fil du temps, donc relatives.

      La vérité absolue n’est pas de ce monde. Nos certitudes ne peuvent être que partielles. Elles sont façonnées par des options idéologiques préalables. Ce que les auteurs du courant post-moderne ont tenté de nous faire percevoir en ruinant les fondements de ces récits. Ni post-vérité, ni vérité, mais le doute critique. La liberté de l’homme mais aussi sa responsabilité.


Notes :

  1. Le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Paris) a été créé, en 1960, sous le nom de Centre d’études de la vie politique française (Cevipof).
  2. De la tyrannie, Vingt leçons du XXe siècle, Gallimard, 2017.
  3. Sur BFMTV-RMC, 3 avril 2017.
  4. 20 670 € en 2014, selon les chiffres de l’Insee.
  5. Sur Antenne 2 (devenu France 2), 16 février 1983.
  6. 14 juillet 2013.
  7. Le Figaro magazine, 23 juin 2017.
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