88 – Reconstituer un puzzle

Je vous propose, rescapés de l’espèce, une plage de détente. Et si nous nous consacrions un temps à un puzzle ? Histoire de se changer les idées. #RescapesdelEspece

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Patrice Duhamel et Thierry Pfister avec Georges Marchais à la sortie d’un débat sur France Inter

       Les faits en eux-mêmes ne disent rien. Dont acte. Établir certains d’entre eux n’est pas toujours possible. Ou bien parce qu’il faudrait y consacrer une vie de recherches, sans être certain de parvenir à l’objectif. Ou alors en raison de l’absence de documents, d’archives, soit car elles ont été détruites, soit car elles n’ont jamais existé. La plupart des reconstitutions a posteriori qui forment la trame des récits politiques, journalistiques, historiques et constituent notre horizon intellectuel doivent emprunter une part de leur cohérence à la déduction.

       C’est par le biais d’un roman historique (1) que le professeur de lettres Christophe Bigot a tenté de tirer au clair la relation qui existait entre Camille Desmoulins, Louis Antoine de Saint-Just et Maximilien de Robespierre. Auraient-ils eu leur place au sein de l’ordre de la Manchette ? Qualifié de manière unanime de débauché par ses contemporains, que pouvait cacher, au-delà des calomnies politiques, cette accusation portée contre Desmoulins ? S’agissait-il d’homosexualité ? « Cette dernière rumeur semble avoir eu quelque fondement historique, mais je me garderai bien de valider la thèse de manière trop abrupte, explique l’auteur. C’est pourquoi j’ai préféré rester dans la suggestion, dans mon roman. En revanche, ce qui m’est apparu de manière brutale et indéniable en fouillant dans les archives, c’est le caractère passionnel et triangulaire de la relation Robespierre/Saint-Just/Desmoulins, tout au long de la Révolution. Que cette relation orageuse ait donné lieu à un passage à l’acte d’un côté ou de l’autre, qu’elle ait eu une nature proprement sexuelle, comme on l’a prétendu, ne me paraît pas l’essentiel. Ce qui est frappant, c’est que Robespierre a dû sacrifier son ami d’enfance. Que c’est Saint-Just, par des manœuvres proches du harcèlement, qui a réussi à obtenir de Robespierre ce sacrifice exorbitant : la tête de Camille. Que Saint-Just a cherché au début de la Révolution à devenir l’éminence grise de Camille, l’homme le plus en vue du moment, qu’il a sans doute été échaudé par l’échec de ses démarches (pour des causes inconnues, brouille, “dépit amoureux”, rivalité ou incompatibilité immédiate de caractère) et que, revenant quelques années plus tard comme éminence grise, mais cette fois-ci de Robespierre, il n’a eu de cesse de se venger de celui qui l’avait éconduit. Tous les historiens effleurent cet aspect personnel de ce qui me paraît la pire tragédie de la Révolution – à savoir le renversement des Indulgents, Danton, Desmoulins et consorts, en germinal –, mais aucun ne met bout à bout les pièces à charge dans le dossier (2). »

       Pour parvenir à reconstituer un puzzle, il faut choisir un fil directeur. À l’aube des années 1980, L’Express, dirigé par Jean-François Revel, avait lancé une nouvelle offensive contre Georges Marchais et, à travers lui, le parti communiste. Elle portait sur le comportement du secrétaire général du PCF durant la seconde guerre mondiale et tendait à le convaincre de mensonge en l’accusant d’avoir caché la réalité de son itinéraire. L’argument de base concernait son départ pour l’usine Messerschmitt d’Augsbourg, en décembre 1942. S’agissait-il d’une réquisition ou s’était-il porté volontaire ? Ensuite, une seconde polémique avait éclaté à propos des conditions de son retour en France et de son implication éventuelle dans du « marché noir ».

      L’assaut de L’Express faisait suite à une précédente « affaire Marchais » qui avait été initiée, en 1970, par Charles Tillon. La personnalité du pourfendeur constituait un événement puisque Tillon fut, lors de la seconde guerre mondiale, l’un des emblèmes de la face nationale et combattante du communisme français. Dès 1941, il avait pris la tête du Comité militaire national (CMN) qui donnera naissance aux Francs-tireurs et partisans (FTP). À la Libération, il a siégé comme ministre de l’Air puis de l’Armement dans plusieurs gouvernements, dont celui de Charles de Gaulle. Au début des années 1950, sous l’impulsion d’un Maurice Thorez qui ne disposait pas de titres de Résistance puisqu’il s’était réfugié en Union soviétique, la direction du PCF n’a eu de cesse de remettre au pas ces gloires communistes à la fois trop populaires et insuffisamment respectueuses de la « ligne ». Après le « procès Marty-Tillon » de 1952 (3), Tillon avait été renvoyé à la base. En 1968, il s’est opposé au processus de « normalisation » opéré par les chars soviétiques en Tchécoslovaquie sous couvert du pacte de Varsovie. Après avoir signé avec Roger Garaudy, Jean Pronteau et Maurice Kriegel-Valrimont, en juillet 1970, le manifeste « Il n’est plus possible de se taire », il a été, à son tour, exclu du PCF.

       Alexandre Adler, dont j’apprécie la gourmandise intellectuelle – mais pas que – comme la culture encyclopédique, était, depuis que je suivais la vie des communistes, l’un de mes interlocuteurs naturels. Dans les années 1970, lui comme son épouse la philosophe Blandine Kriegel, ancienne assistante de Michel Foucault au Collège de France, se situaient dans ce courant politique. Depuis, ils ont évolué, ou dérivé selon le terme que vous choisirez. Blandine Kriegel a rallié, en 1995, l’entourage de Jacques Chirac. Quant à Alexandre Adler, il a défendu la diplomatie de George W. Bush.

     Lorsque L’Express a relancé la polémique autour de l’itinéraire de Georges Marchais durant la seconde guerre mondiale, j’appartenais à la rédaction du Nouvel Observateur. Adler m’avait confié que son beau-père lui aurait révélé que Marchais avait toujours été membre du PCF, qu’il s’agissait d’un « agent de Moscou ». Le beau-père n’étant autre que Maurice Kriegel-Valrimont, le propos m’avait fait dresser l’oreille. Comme militant du PCF, Kriegel-Valrimont a pris une part importante dans la Résistance, à travers les Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il a été l’un des dirigeants du Comac, le comité d’action militaire mis en place par le Conseil national de la Résistance (CNR). À ce titre, il a reçu, le 25 août 1944, en compagnie du général Leclerc et d’Henri Rol-Tanguy, la reddition du chef de la garnison allemande de Paris, le général von Choltitz. Il connaît de l’intérieur cet épisode crucial de l’histoire du PCF.

        J’ai saisi le fil que m’avait tendu Adler et depuis j’essaie de le tirer. Alexandre Adler comme Alain Minc dans un autre registre sont des personnages séduisants car jamais en reste d’histoires inattendues, de confidences intrigantes glissées au détour d’un raisonnement complexe, d’hypothèses échevelées mais originales. Leurs trajectoires sont suffisamment fluctuantes pour qu’on ne s’embarque pas dans leur sillage sans de multiples précautions. Le côté Pythie d’Adler lui a valu de nombreux déboires. Comme ceux de Delphes, ses oracles ont pu être accusés de se laisser emporter par une pente partisane (4). Il est possible de s’en nourrir à condition de rester méfiant, de trier. Céder à la paresse, lorsqu’on se confronte à ce type d’agitateurs intellectuels, peut se révéler catastrophique. Je ne suis pas certain que Jean-Marie Colombani, lorsqu’il présidait aux destinées du Monde, ait fait montre du minimum de prudence en s’entourant des deux. Cela, en raison de sa propension culturelle aux « insoupçonnables vertus de la contemplation (5) ».

       Le débat autour du parcours de Georges Marchais avait été relayé par la publication d’un ouvrage de Nicolas Tandler (6), journaliste plus ou moins lié au RPR de Jacques Chirac et qui a ensuite fait carrière dans le syndicalisme patronal des PME. Il avait débuté à l’Institut d’histoire sociale de Georges Albertini. Un nom qui ne m’était pas inconnu depuis que j’avais fréquenté avec assiduité le siège de la SFIO. Son bulletin Est & Ouest faisait partie de la documentation classique, Cité Malesherbes, et traînait dans les bureaux. Sans doute une manière pour Guy Mollet de rétribuer Albertini. Je le lisais comme pour tous textes laissés à ma portée. Mon cicérone, Roger Fajardie, m’avait expliqué le rôle de conseiller occulte d’Albertini, en soulignant qu’il était de bon ton de ne pas insister sur cette relation du secrétaire général.

        Georges Albertini, après avoir milité avant-guerre à la SFIO, avait suivi la dérive de son courant pacifiste en approuvant les accords de Munich, puis en basculant dans la collaboration. Il fut le second de Marcel Déat à la tête du Rassemblement national populaire. Un itinéraire comparable à celui de Pierre Lambert (7), le dirigeant trotskiste qui a servi de mentor à Lionel Jospin, Jean-Luc Mélenchon et consorts. Avec les années, j’avais appris à respecter les visiteurs de la Cité Malesherbes. Jeune militant, je portais un regard admiratif sur les Républicains espagnols auréolés de gloire militaire et dont un gouvernement fantoche siégeait à Toulouse. En revanche, qui se serait intéressé aux socialistes portugais en exil ? Comme les autres, j’évitais ce Mário Soarez qui errait dans les couloirs en quête d’un interlocuteur disponible. Comment aurions-nous pu imaginer qu’à la suite de la « révolution des œillets » (8), il deviendrait Premier ministre puis Président de son pays ?

       Quand j’ai contacté Nicolas Tandler et demandé à le rencontrer, il ne m’a pas caché sa stupéfaction. Le chef du service politique du Nouvel Observateur ? Une rencontre avec lui ? Je ne le tenais pas pour un « facho » infréquentable ? Il se trouve que je ne raisonne pas en ces termes. J’avais lu son livre avec attention. Une attention d’autant plus soutenue que je me posais une question troublante : et si l’auteur analysait cette vie avec une grille erronée ?

         Cette interrogation, je continue de me la poser. Je ne vois aucune raison valable de ne pas vous refiler le bébé puisque je raccroche les gants (Je conviens que les deux images font choc, c’est pourquoi je vous propose aussi les gants !). L’enquête de Nicolas Tandler me semble sérieuse. Je dois à l’éducation de Guy Mollet de ne pas sous-estimer la qualité de « l’école Albertini ». Je me proposais d’en modifier le présupposé initial. Au lieu d’accepter la thèse officielle voulant que le jeune Georges Marchais ne se soit jamais intéressé à la politique avant la fin de la seconde guerre mondiale, si nous partions de l’idée que dans les années 1930 il était, comme ceux qui l’entouraient, un militant communiste, un membre des Jeunesses communistes ? Tandler préférait rester sur ses positions, ce qui est naturel pour quelqu’un qui vient de publier le fruit de ses recherches.

       J’ai entrepris d’expliquer ce schéma à Jean Daniel, mais le directeur du Nouvel Obs ne m’a pas laissé terminer. Il ne s’intéressait qu’à ce qui brillait. S’entendre détailler une descente au fond de la mine n’était ni à son niveau ni dans ses centres d’intérêt. J’avais l’habitude, je n’ai pas été surpris. Pour tenter d’y voir plus clair, j’avais retrouvé Jean-François Revel sur ses terres, dans une brasserie en bas de l’avenue George V, chez « Marius ». Durant notre déjeuner, je lui avais expliqué ma grille de lecture. Elle ne lui convenait pas non plus. Il était obnubilé par son combat contre le communisme en général et le PCF en particulier. Il pensait avoir trouvé l’arme qui lui permettrait de porter des coups, sinon décisifs du moins sévères. Il se situait non seulement hors de cet univers mais en lutte contre lui. À l’inverse, j’essayais de comprendre un cheminement en partant de la prémisse d’une appartenance au mouvement communiste qui m’avait été suggérée par Alexandre Adler, donc d’une logique de comportement conforme aux canons politiques de l’époque et à ce que je crois savoir du fonctionnement du PCF.


Notes :

  1. L’Archange et le Procureur, Gallimard, 2008.
  2. Littera 05
  3. André Marty, ancien mutin de la mer Noire en 1919, en partie par solidarité avec la révolution bolchévique russe, fut inspecteur général des Brigades internationales durant la guerre d’Espagne pour le compte du Komintern. Accusé de fractionnisme et de « titisme » (en référence au maréchal Tito, le dirigeant yougoslave), il est exclu du PCF.

  4. Voir sur ce point « Portrait d’un omniscient » par Mathias Reymond, Le Monde diplomatique, juin 2005.

  5. Cf. Tu ne crois pas que tu exagères !, p. 164.
  6. L’Impossible Biographie de Georges Marchais, Albatros, 1980.
  7. Pseudonyme de Pierre Boussel. Après avoir été exclu des Jeunesses communistes, il avait adhéré en 1936 aux Jeunesses socialistes qui étaient sous la coupe du courant révolutionnaire de la SFIO. Animée par Marceau Pivert, cette tendance perpétuait une tradition guesdiste à travers la Bataille socialiste. Après la dissolution des JS, il participa à la création des Jeunesses socialistes révolutionnaires (JSR) en compagnie d’autres personnalités, tel le peintre Fred Zeller, qui rallieront ensuite le trotskisme. En 1953, lors de la scission de la IVe Internationale créée par Léon Trotski, il organisa son propre courant dont les membres sont désignés sous le vocable « lambertistes ». Lors de l’élection présidentielle de 1988, Pierre Boussel s’est porté candidat et n’a réuni que 0,38% des suffrages.

  8. Revolução dos Cravos, 25 avril 1974.
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