123 – Libre à chacun de lire comme il veut (1/2)

Si vous suivez régulièrement ce blog, chers rescapés de l’espèce, ou si vous ne le découvrez qu’aujourd’hui, la situation est identique : entre l’intention de l’auteur et votre lecture un décalage peut se créer. Qu’importe. Seule votre lecture est décisive. #RescapesdelEspece

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Le Marchand de Venise

     « Mais comment pouvez-vous être au courant de ce dossier ? » Mon interlocuteur est un cadre de ce qui se nommait encore les « Renseignements généraux » et il parle d’un roman de politique-fiction que je viens de publier. Ne voyant pas à quoi il fait allusion, je joue les imbéciles. Il s’agit, entendons-nous bien, d’un rôle de composition ! Par chance, il développe, me laissant percevoir des éléments dont je n’avais pas la moindre idée. Je ne pouvais les avoir utilisés dans la trame de la fiction écrite à la va-vite pour un feuilleton estival. Il n’empêche, lui avait retrouvé son histoire dans mon texte. Ce type de quiproquo n’est pas rare. Tout texte publié cesse d’appartenir à son auteur pour devenir la propriété de chaque lecteur. Il en fait l’usage qui lui convient.

      Nombreux sont les personnages de la littérature qui se sont incarnés au point de devenir des acteurs de la vie sociale sans qu’il soit possible de définir de manière assurée la position de leur créateur. Tel est le cas de l’usurier Shylock, dans Le Marchand de Venise de William Shakespeare. Il demeure, pour les uns, le symbole de la judéophobie de la société élisabéthaine. Pour d’autres, à l’image de René Girard qui a utilisé Shakespeare comme « miméticien » afin de justifier sa théorie (1), la scène du procès exonérerait l’auteur car il subvertirait l’antisémitisme. Au même titre que Shakespeare lui-même dans le To be or not to be d’Ernst Lubitsch (2), la célèbre réplique de la scène 1 de l’acte III tend à devenir un symbole de résistance juive face au nazisme lorsqu’elle est récupérée par Roman Polanski (3) :

« Un Juif n’a-t-il pas des yeux ? Un Juif n’a-t-il pas des mains, des organes,
des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec
la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé
aux mêmes maladies, soigné de la même façon,
dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été
que les Chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ?
Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez,
ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? »

     Libre à chacun de lire comme il veut, de commettre des contresens, de prendre au premier degré une remarque ironique et, plus fréquemment, de projeter ses propres obsessions dans le texte qui lui est soumis. Un ancien confrère du Monde m’a fait une scène parce que j’avais croqué Jacques Fauvet et Philippe Boucher qui « s’encastrent dans une porte ». Il estimait mon propos indigne. Qu’avait-il compris derrière cette description de deux personnes quittant une pièce ? N’est-ce pas dans sa tête que se jouait une scène subliminale à caractère sexuel découlant d’un voisinage de vocabulaire ? Car, de deux choses l’une, ou j’avais eu cette mauvaise pensée mais lui aussi et il n’y avait pas lieu d’en faire un plat, ou je ne l’avais pas eue et me la reprocher était pour le moins culotté. Culotté ? Est-ce le terme qui convient dans ces situations ? Le vocabulaire n’est qu’une suite de pièges. À présent que ces lignes sont publiées, vous en êtes dépositaire. Votre interprétation personnelle est la seule qui vaille.

       Dans ces appropriations, il peut survenir que la perception du lecteur coïncide avec l’intention sous-jacente de l’auteur. Disons qu’il s’agit d’un heureux hasard. Le plus souvent, les fantasmes du bouquineur le font dériver vers ses propres centres d’intérêt. Il utilise la matière écrite à disposition pour nourrir ses rêves ou ses désirs. Quand ce ne sont pas ses opinions.

         En prolongement de « la Manif pour tous », le mouvement des « Veilleurs » n’a pas hésité à mobiliser la littérature en faveur de son combat contre le mariage entre personnes de même sexe. À l’initiative de Madeleine Bazin de Jessey, doctorante en littérature comparée devenue présidente de Sens commun, la branche politique de la mouvance, ils ont mobilisé des auteurs comme Saint-Exupéry, Aragon et Sartre à l’occasion de soirées de lecture. Cette récupération a fait dire à William Marx, professeur de littératures comparées à l’université Paris-X Nanterre et auteur de La Haine de la littérature (4), que « l’antilittérature moderne a en effet partie liée avec l’homophobie : si les reproches courants de stérilité, de perversité et d’artificialité adressés à la littérature valent aussi contre les homosexuels, ce n’est pas simple coïncidence ; la référence va au mythe d’Orphée, présenté par la tradition à la fois comme le premier poète et l’inventeur des amours de même sexe. (…) Je n’irais pas toutefois jusqu’à retourner la proposition en disant que toute homophobie est antilittéraire : l’homophobie est infiniment plus fréquente aujourd’hui que l’antilittérature. (…) La littérature peut servir à tout : elle défend tout et mène à tout, comme vous voyez (5) ».

         Ces appropriations d’œuvres et d’auteurs ne sont toutefois jamais neutres. Dans son entretien, William Marx (6) souligne l’importance des repères culturels : « L’homosexualité n’est pas prévue par l’ordre social. Voilà un demi-siècle que les mouvements homosexuels militants essaient de faire bouger les lignes dans nos sociétés occidentales démocratiques libérales, avec un succès variable selon les pays. Mais la reconnaissance de droits ou la visibilité d’une certaine culture gaie ne change pas nécessairement la donne au niveau général : la culture hétérosexuelle reste et restera par nature une culture majoritaire. C’est surtout pour le jeune gai que la dimension asociale est la plus prégnante, puisqu’il naît forcément (ou presque) dans une famille hétérosexuelle. Si libérale que soit celle-ci, la découverte d’une orientation homosexuelle sera toujours une surprise, pour la famille non moins que pour le principal intéressé, avec tout le risque de décrochement que cela comporte. Si le jeune gai n’a pas dans son entourage immédiat de modèles auxquels se référer et qui lui permettront de grandir, c’est dans la culture, dans la littérature, dans les arts qu’il les trouvera. La culture est sa seconde famille. D’où l’importance de l’éducation et le rôle que l’enseignement et les médias doivent jouer, non pas pour faire l’apologie ou la promotion de l’homosexualité comme le prétendent les mouvements homophobes, mais pour faire de l’homosexualité un possible de vie. »

       La pauvre Jane Austen, romancière anglaise qui, à la fin du XVIIIe siècle, avait engagé la transition vers le réalisme littéraire du XIXe, est également victime de ce genre de récupération militante. Certains parmi les plus actifs partisans de Trump brandissent son œuvre en étendard sur Twitter car ils veulent y voir un encouragement à refuser les relations sexuelles avant le mariage (7). À l’inverse La Servante écarlate, de Margaret Atwood (8), est devenue un des symboles de la lutte anti-Trump. Dans l’univers rongé par la pollution imaginé par l’auteure, les femmes ont été dépouillées de leurs droits par un État totalitaire sous la pression des religieux. Celles qui sont demeurées fertiles doivent porter les enfants des familles dirigeantes. L’engouement public a été démultiplié avec l’adaptation de cette fiction en série télévisée, d’autant qu’elle a obtenu cinq récompenses lors des Emmy Awards en septembre 2017.

     Si Margaret Atwood se réjouit, Jane Austen ne peut plus rien dire. Quand les auteurs sont de ce monde, ils n’ont pas plus de maîtrise sur les événements, même lorsque ces réappropriations relèvent du détournement. L’épreuve a été si douloureuse pour le dessinateur Matt Furie qu’il n’a pas supporté de voir l’alt-right, la « droite alternative » américaine, nationaliste et anti-immigration, et les suprémacistes blancs récupérer comme emblème de leurs forums sur 4chan, Reddit et autres rendez-vous conspirationnistes, l’un de ses plus célèbres personnages : Pepe the Frog.


Notes :

  1. Le concept de désir mimétique développé par Girard est constitué par l’interférence d’un désir imitateur et d’un désir imité. Ce que le désir imite est le désir de l’autre, ce qui correspondrait au gage d’une livre de chair demandé par Shylock.
  2. Film américain de 1942, sorti en France en 1947 sous le titre Jeux dangereux. Alan Johnson a réalisé un remake en 1983 pour la Twentieth Century Fox.

  3. Le Pianiste, palme d’or Cannes 2002.
  4. Éd. de Minuit, 2015.
  5. Entretien avec Johan Faerber, Diacritik, 11 janvier 2018.
  6. Auteur de Un savoir gai, éd. de Minuit, 2018.
  7. Phénomène analysé dans The Chronicle of Higher Education par Nicole M. Wright, maître de conférences d’anglais à Boulder pour l’université du Colorado : Alt-Right Jane Austen, 12 mars 2017.

  8. The Handmaid’s tale, en version originale, trad. Sylviane Rue, Robert Laffont, 1987.
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