159 – Caramba ! Encore raté !

Pourquoi a-t-il fallu qu’ils bâtissent Babel ? Et pourquoi Johanne la Lorraine est-elle allée se mêler de politique ? Réfléchissez, rescapés de l’espèce, à ce qui se serait produit si les Bourguignons avaient gagné. Vous n’imaginez pas que le monarque régnant sur les deux rives du Channel serait resté dans les brouillards londoniens alors que la douceur du Val de Loire lui tendait les bras. Sa cour parlait français. De cette uchronie, outre une plus grande stabilité en Europe, il aurait résulté que la langue dominante de la planète serait la nôtre. Que n’est-elle restée à Domrémy, à garder ses moutons ! #RescapesdelEspece

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Técla dans sa cuisine au Havre

              L’hélicoptère était en train de s’élever lorsque la voiture s’est arrêtée en bordure du tarmac. Caramba ! Encore raté ! L’interprète de l’ambassade de France venait de manquer le vol, et ses grands gestes désespérés n’y pouvaient rien. Nous n’étions pas maîtres de la manœuvre puisque invités des Dominicains. Nous venions de décoller de la capitale vers Santiago, sur l’autre versant de l’île d’Hispaniola que la République dominicaine partage avec Haïti.

                C’est sur cette terre qu’un certain Christophe Colomb a débarqué en 1492, ce qui en fait le plus ancien site de peuplement européen sur le continent américain. Pierre Mauroy, ancien Premier ministre, avait rendez-vous avec Salvador Jorge Blanco, le Président en exercice, pour déjeuner dans sa villa. Pendant qu’à Paris, en raison d’un surprenant changement d’itinéraire dont l’origine demeurera mystérieuse, de doctes universitaires statuaient sur mon cas sans que je le sache, ni que nous nous soyons jamais rencontrés, mes urgences étaient autres. J’allais devoir suppléer cette défaillance. Je n’étais pas à la fête.

              Un Noir athlétique mais un peu trop enveloppé, élu de la ville de Saint-Domingue, nous accompagnait afin de présenter Mauroy à un chef de l’État auquel il se verrait bien succéder. Une ambition non avouée mais suffisamment publique pour figurer sur mes fiches. Ces rencontres étaient justifiées par une proximité partisane. Nos hôtes étaient membres du Parti révolutionnaire dominicain (PRD), qui comme son nom ne l’indique pas est une formation de centre-gauche, social-démocrate[1] et membre de l’Internationale socialiste. Un parti fondé à la fin des années 1930 par des exilés dominicains à La Havane, dont Juan Bosch qui l’implantera à Saint-Domingue après la chute de la dictature Trujillo[2] et de son caricatural culte de la personnalité.  Les « blancs », comme on dit sur place, par opposition aux « rouges » du Parti réformiste social-chrétien (PRSC) de tendance populiste et nationaliste. Sont venus s’y ajouter les « pourpres » du Parti de libération dominicaine (PLD), de tendance libérale, créé par Bosch en 1973 après sa rupture avec le PRD. Pour ne retenir que les trois forces principales au milieu d’une myriade de groupes.

          Ayant travaillé le dossier mais peu familier des arcanes de la politique dominicaine, j’allais devoir gérer divers paramètres dans une langue que je maîtrise – merci Miguel, merci Felisa –, mais sans être parfaitement à l’aise. Je me suis senti seul. Je l’étais.

            Nous venions de quitter Matignon et ni Mauroy ni moi ne bénéficiions du soutien de sa cellule diplomatique. J’ai pensé au Havre et à son bassin du Commerce. Dans mon enfance, des clubs de natation y étaient installés sur des pontons flottants. Après avoir descendu la passerelle, un moniteur nous attachait à une potence pour les rudiments. Même l’été, l’eau du port est fraîche. Après quelques séances au bout du filin, nous passions à la ceinture avec ses flotteurs de liège dont le nombre diminuait jusqu’au jour où la ceinture disparaissait. Nous étions lâchés avec pour seul espoir la perche métallique que le moniteur faisait avancer devant nous. Nous ne pourrions en aucun cas poser les pieds au sol. Nous la suivions avec avidité, comme l’âne sa carotte.

              J’en étais à ce point. J’allais devoir nager sans aide. Je venais d’être promu, sans avoir rien demandé, interprète officiel de l’ancien chef du gouvernement français pour des discussions avec deux des principaux personnages de la République dominicaine. Merci, Madame, de n’avoir pas su respecter les horaires.

              Par chance, l’élu de Saint-Domingue est francophone. Il est vrai que l’île fut un temps sous domination française[3]. Durant les conversations, il s’est adressé à Mauroy en français et traduisait la réponse de Mauroy à l’oreille du Président. J’effectuais, pour Mauroy, l’exercice inverse lorsque le Président prenait la parole. Nous fûmes vite rodés à cette pratique alternée de la version. Lorsque les trois dirigeants politiques se sont levés, j’ai senti le poids qui pesait sur mon organisme s’atténuer. Le plus dur était passé. Je commençais à me détendre, épuisé par l’effort de concentration que je venais de fournir. Funeste erreur. Le pire restait à venir. Dans ce genre d’État et sous ces latitudes, les relations entre le pouvoir exécutif et les médias ne sont pas identiques à celles qui existent dans nos vieilles démocraties désabusées.

              À peine étions-nous sortis des entretiens entre officiels que, dans le salon voisin, je butais sur une équipe de télévision. Elle était prête pour un direct dont la durée restait… indéterminée. Pas question, comme chez nous, d’entendre un salvateur « Vous avez trois minutes ». Ces lointains héritiers de Cervantes laissent volontiers « du temps au temps ». Mitterrand aurait été heureux. Pas moi. Il a fallu reprendre le collier.

            Soucieux de son statut, l’élu de Saint-Domingue se tenait coi cette fois-ci. Il était redevenu un personnage important, un potentiel candidat à la fonction présidentielle. J’alternais en conséquence thème et version pour quatre interlocuteurs : les hommes politiques et le journaliste. Pas un moment de pause, des changements de voix, d’intonation, de prononciation. Je n’en pouvais plus, je perdais pied. Mes traductions devenaient de plus en plus succinctes, pour ne pas dire elliptiques. L’élu de Saint-Domingue a eu pitié. Comme les maîtres-nageurs du bassin du Commerce, il m’a tendu une perche. Nous nous sommes, à nouveau, partagé la tâche, chacun prenant la partie version. Le thème m’était épargné.

              Les rêves présidentiels de mon sauveur ne se réaliseront jamais. Avais-je croisé la route d’un Rocard local ? Les rythmes sont, en politique, ce qu’il est le plus difficile d’anticiper. Les tendances lourdes de l’évolution sont assez simples à percevoir et à définir, mais calculer quand et comment elles aboutiront relève du pari. Parfois, il ne faut pas attendre qu’un poste se libère, mais forcer le destin. Même François Mitterrand n’a pas misé juste.

         À l’aube de la Ve République, en adoptant la posture de l’opposant face au général de Gaulle, il imaginait certes se grandir mais non attendre près d’un quart de siècle avant de retrouver les ors de la République. En 1974, après son échec face à Valéry Giscard d’Estaing, il ne pensait pas devoir patienter encore sept années supplémentaires. Dans sa rivalité avec Mitterrand, Michel Rocard n’a jamais su franchir le Rubicon. Manuel Valls en aura tiré un enseignement pour ses propres bras de fer. Modérons son audace : il luttait avec un compétiteur moins chevronné. À deux reprises, il a su tordre le bras – peu ferme – de François Hollande, d’abord pour être nommé à Matignon, ensuite pour quitter sa fonction de Premier ministre afin de se lancer dans la campagne présidentielle. Ce n’est pas un hasard si une fraction de ses « camarades » du PS l’ont surnommé Iznogoud, en référence au personnage de bande dessinée[4] qui ambitionne d’être « calife à la place du calife ».

              Ce fut une chance que cet épisode d’interprétariat se soit produit en zone de culture ibérique car, si j’avais été contraint à cette gymnastique en anglais, le résultat aurait tourné à la catastrophe. Certes, I will survive[5] mais j’avais pris la détestable habitude de laisser Michel gérer dans cette langue qu’il pratiquait avec plus de fluidité que moi. Use it or lose it[6], ne cessait de nous répéter Técla lorsque nous étions convoqués dans la cuisine pour réciter nos leçons. À force d’entendre mes frères aînés ânonner en allemand le poème de Goethe Le Roi des aulnes, j’en faisais des cauchemars. Je m’étais fait traduire le texte par Técla. Ce cavalier dans la nuit et le vent emportant son fils, la silhouette effrayante des vieux saules et la mort à l’arrivée. Quel programme !

               J’avais décidé de prendre l’espagnol en seconde langue. Personne ne le parlant dans la famille, j’aurais la paix. Avec le même objectif, j’ai laissé Michel se débrouiller avec l’anglais. Il disposait d’une patience que je n’allais acquérir que progressivement, à son contact. Une année que nous allions passer les fêtes de fin d’année à Assouan, Michel avait réservé une chambre précise à l’hôtel Old Cataract de manière à donner sur le Nil. En débarquant après une nuit d’avion, cette chambre n’était pas disponible. Pendant que je m’endormais dans un salon, il a négocié avec la réception des heures durant, en anglais, jusqu’à obtenir gain de cause. Je l’avais vu réaliser une opération similaire dans un grand hôtel de Tunis en principe complet. Il avait glissé un billet dans son passeport tendu vers le réceptionniste. Des pratiques que je n’imagine pas et que je suis incapable d’effectuer.


Notes :

 [1] Avec toutes les nuances qu’il convient d’apporter à ces étiquetages européens lorsqu’ils sont transposés sous d’autres latitudes. D’autant que la gestion dominicaine répond plus à des notions de clientélisme et de corruption qu’à un débat idéologique poussé. Les vies politiques, en dépit de similitudes d’appellations et de cousinages revendiqués, varient selon les cultures nationales. Le maoïsme de Miguel Olcese était très argentin, c’est-à-dire imprégné en réalité de péronisme. Quant au bolivarisme de Jean-Luc Mélenchon…

[2] Prenant pour modèle le régime espagnol du général Franco, la dictature de Rafael Leonidas Trujillo, fidèle allié des États-Unis, a duré trente ans, jusqu’à son assassinat, en 1961, avec l’aide de la CIA. Il était devenu trop encombrant. En 1962, Juan Bosch avait remporté les élections, mais, un an après son accession au pouvoir, il a été renversé par un coup d’État militaire avec, là encore, l’intervention des États-Unis. Depuis que Bosch s’était réfugié à Cuba, ils le soupçonnaient de communisme. Lycéen, je m’étais passionné pour cet épisode avec d’autant plus de fougue qu’il laissait mes condisciples de marbre. De même, j’adorais m’afficher avec Le Monde diplomatique (dont le contenu n’avait rien de commun avec la version contemporaine), même si je peinais à sa lecture.

[3] L’île d’Hispaniola, dont Saint-Domingue constitue la partie occidentale, a été colonie française de 1627 à la fin de l’année 1803. La France y a déporté d’Afrique près de 860 000 esclaves pour exploiter la canne à sucre, soit un peu moins de la moitié de l’ensemble des personnes concernées par la traite négrière française. Au Havre, le musée installé dans la « maison de l’armateur », rare survivance de l’époque du « commerce triangulaire », appartenait à la famille Foäche, qui possédait, en 1775, près de six cents esclaves sur Hispaniola.

[4] Série créée par René Goscinny et Jean Tabary.

[5] Je survivrai…

[6] L’utiliser ou le perdre.

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