226 – Le « misérable petit tas de secrets »

Il est l’heure de fermer la baraque à frites. Plus que deux rendez-vous et nous nous séparerons. Sans nous quitter. #RescapesdelEspece

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Roger Stéphane

              L’absurde de notre destinée collective ne signifie pas que, durant notre existence terrestre, nous ne puissions chercher une forme d’harmonie collective. Telle devrait être l’ambition, limitée et raisonnable, de l’action politique. Cette action est-elle possible ? La politique existe-t-elle encore ? On peut en douter lorsque le débat public, au-delà d’une vaine « communication », d’un « faire-savoir » qui se substitue de plus en plus au « faire », n’est plus encombré que de propositions gestionnaires immédiates, de mesures techniques souvent dérisoires, sans perspectives de long terme ni de cadre géostratégique. Sauf, et de manière paradoxale, chez Marine Le Pen mais pour nous raconter un monde qui relève de la post-vérité[1].

              Plus les candidats à la magistrature suprême sont nombreux, moins ils paraissent préparés à la fonction. Nous avons tort de rire de Donald Trump et de nous moquer des Américains. Nous sommes embarqués sur le même bateau. Nous savons désormais ce que valent ces traversées. Rien ne garantit de parvenir à bon port. Le naufrage des partis de gouvernement qui s’étaient succédé un demi-siècle durant nous a éclairés. Du moins ceux d’entre nous qui sont trop jeunes pour avoir connu d’autres crises institutionnelles, des changements de régime. Une bouée de sauvetage ne se présentera pas à chaque échéance.

              Certains parmi les plus âgés des passagers avaient pu prendre place à bord de la chaloupe de sauvetage qu’ils avaient, lors de sa mise à l’eau, jugée fragile et incapable de tenir la mer. Un quarteron d’opportunistes s’étaient aussi glissés à bord en jouant des coudes. Ils tentaient de sauver leur peau. Parvenus sur la terre ferme, enfin plus ou moins, ils prétendirent récupérer les commandes et reprendre la navigation là où ils avaient été contraints de l’interrompre. Que sortira-t-il de ce rafistolage ? Rien ne nous prémunit d’un avenir populiste.

              Au contraire. À l’aube du XXe siècle, les peuples européens ne se sont-ils pas suicidés collectivement ? « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie[2] ». À l’aube du XXe siècle, des pêcheurs d’éponges ont découvert au large du Péloponnèse, sur les hauts fonds de l’île d’Anticythère, une épave au sein de laquelle figurait en particulier un mécanisme capable de fournir des données astronomiques, notamment le calendrier des éclipses de lune et de soleil, élaboré il y a vingt et un siècles par les Grecs[3]. La Terre n’est devenue « plate » qu’ensuite ! Les scientifiques contemporains ont mis plus de cent ans à comprendre partiellement cette mécanique de haute précision et n’y sont parvenus que grâce aux représentations informatisées en 3D. Non seulement l’expérience humaine acquise peut se perdre, mais le propos de Paul Valéry résonne avec encore plus de force si chacun mesure le vide métaphysique de nos destinées.

              Le combat pour éloigner le péril appartient aux générations actives, aux générations futures. Je leur souhaite de réussir. L’expérience est un bien intransmissible, mais s’ils pouvaient étudier nos échecs, peut-être éviteraient-ils certains écueils.

              Les « amateurs dérisoires » qui se hasardent à défendre une conception différente de l’action publique se trouvent confrontés, partout, toujours, à « ceux qui savent », ceux qui fixent la norme, ceux qui disent ce qu’il convient de faire et de penser. Les « médiacrates » dénoncés par Jean-Luc Mélenchon y jouent leur partition. Nous sommes loin d’avoir mis en œuvre les recommandations de la Commune de Paris, résumées dans un tract du 25 mars 1871 qui a été fort opportunément diffusé sur Twitter par l’historienne Mathilde Larrère[4]. Échapper à la caste des professionnels de la politique exige d’importants et constants efforts et provoque une forme d’isolement. Nos sociétés ne connaissent que la chasse en meute. S’en extraire est difficile et douloureux.

              À présent que j’ai achevé de vider mes tiroirs et que je ferme la baraque à frites[5], je pense avec une nostalgie amusée aux dîners dans l’appartement de Roger Stéphane, rue Psichari entre les Invalides et l’École militaire, à mon étonnement en découvrant que son ami, un bibliothécaire dominicain, débarquait en fin de soirée sous les allures d’un loubard en blouson de cuir noir avec lourde chaîne pendante. Et si je laisse flotter un sourire en achevant ma tâche, ce n’est pas tant pour l’avoir menée à bien qu’en raison du « misérable petit tas de secrets » rassemblés dans ces pages. Cette formule avait le don de déclencher l’ire de Stéphane dès lors qu’elle était attribuée à Malraux et prétendait le résumer[6]. « Ignoble malentendu, ne cessa-t-il de tonner. Falsification. »

              « Un homme est la somme de ses actes, de ce qu’il a fait, de ce qu’il peut faire », est-il écrit dans La Condition humaine, ouvrage paru en 1933. Une formule reprise dans La Lutte avec l’ange, rédigé au début de l’Occupation. Ce thème y est évoqué de manière plus explicite. « Walter (…) rapprocha ses vieilles mains, comme les enfants pour faire un pâté de sable :
– Un misérable petit tas de secrets…
– L’homme est ce qu’il fait !, répondit mon père presque avec brutalité. »

       Ce que Descartes, que j’ai déjà cité à propos de l’estime de soi, expliquait en écrivant[7] : « Je ne remarque en nous qu’une seule chose qui nous puisse donner juste raison de nous estimer, à savoir l’usage de notre libre arbitre, et l’empire que nous avons sur nos volontés. Car il n’y a que les seules actions qui dépendent de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés, et il nous rend en quelque façon semblables à Dieu en nous faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous ne perdions point par lâcheté les droits qu’il nous donne. »

              Du texte de Malraux, écrit en 1940, je retiens surtout cette phrase : « Je sais maintenant qu’un intellectuel n’est pas seulement celui à qui les livres sont nécessaires, mais tout homme dont une idée, si élémentaire soit-elle, engage et ordonne la vie. » Cette idée, je l’ai choisie seul au sortir de l’adolescence. J’ai tenté de la faire vivre par le verbe et la plume. À l’occasion, comme Alice, en raison de cet ancrage j’ai basculé de l’autre côté du miroir. Par curiosité. Par sentimentalisme. Par fidélité aux miens, à cette famille d’esprit pour laquelle j’avais opté. Un peu de tout cela mêlé. Sans regrets. D’abord, parce que vivre de regrets n’a aucun sens. Ensuite, parce que, même si le spectacle qui m’était révélé pouvait être décevant, voire révoltant, l’attrait du voyage demeurait et qu’atteindre la ligne d’horizon ne cesse de me fasciner. Intellectuellement et physiquement.

              Pourtant, cette définition de l’intellectuel me semble insuffisante. J’y ajouterai celle qu’a proposée l’un des principaux animateurs de « Socialisme ou barbarie », Cornelius Castoriadis : « Je pense que la véritable fonction d’un intellectuel, ce n’est évidemment pas d’être à l’avant-garde de la société, mais de mettre en question l’institué, d’interroger et de critiquer ce qui est. Non par pur plaisir de critiquer, mais parce que, sans cette mise à distance de l’institué, il n’y a tout simplement pas de pensée[8]. »  Sans doute me suis-je arrêté à la fonction d’éditeur, que je n’avais jamais envisagée, car elle permet de sortir des cadres sociaux convenus. Je ne connais pas d’autre activité qui procure autant de contacts diversifiés, d’ouverture vers des mondes étrangers, des centres d’intérêt inattendus, qui permette des rencontres humaines aussi approfondies qu’imprévisibles.


Notes :

[1] Cf. Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Marine Le Pen, Solin/Actes Sud, 2017.

[2] La Crise de l’esprit, 1919.

[3] Pour plus de précisions  voir la vidéo sur https://www.facebook.com/pfisterthierry la page qui accompagne et illustre le blog.

[4] « Citoyens-nés, ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Défiez-vous également des parleurs incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un beau discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel. Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère. Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c’est aux électeurs de choisir leurs hommes et non à ceux-ci de se présenter. Citoyens, nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considèrent jamais comme vos maîtres. »

[5] Au sens de « se friter », bien sûr.

[6] Ce que je retrouve, après tant d’autres, sous la plume de François Cheng, dans son De l’âme (p. 13).

[7] Article 152, Pour quelle cause on peut s’estimer. Op. cit.

[8] Conférence au Collège international de philosophie, 31 mai 1991.

 

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