227 – Bye bye

Ce n’est pas gay, je sais, mais le pédé vous salue bien. #RescapesdelEspece

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              Il est désormais sans conséquence de laisser filtrer le réel. Je n’ai jamais dissimulé ma vie privée. Pour être franc, je n’ai guère eu le choix. À peine m’avait-elle vu évoluer en compagnie de Michel, cité Malesherbes, au siège de la SFIO, que les derniers doutes de Majo s’étaient dissipés. Elle avait immédiatement compris la nature de notre amitié et s’était empressée de claironner la nouvelle : « Thierry est pédé ! » Sur le coup je l’aurais étranglée mais, somme toute, elle m’a rendu service. J’étais débarrassé de ce poids, au moins pour une part essentielle.

              Si, au fil de cette longue chronique – trop je sais –, j’ai récupéré ce vocable, et d’autres analogues, qui depuis le fond des âges stigmatisent « l’amour qui n’ose pas dire son nom », c’est de manière délibérée. « Fiotte », « youpin », « Blanche-neige », « bicot »… le vocabulaire d’exclusion est sans fin. Encore qu’il paraisse que « bamboula », à en croire un syndicaliste de la police[1], « ça reste à peu près convenable ». Comme « pédé » aux oreilles des supporters de foot. Ou dans la bouche du « roi des forains », Marcel Campion. Lui-même a déclaré l’utiliser d’ordinaire, plutôt que le terme « homos » dont il a usé pour qualifier des élus municipaux parisiens, en l’associant à « pervers ».

         Telle est la première marque à laquelle le minoritaire est confronté et qui lui signifie non seulement sa différence mais surtout son infériorité.

             La règle qui consiste à dénommer l’Autre d’une manière méprisante est d’usage lors de tous les conflits. Les Français durant la guerre d’Indochine et les Américains pendant celle du Vietnam n’éliminaient que des « niakoués ». Il s’agit d’un moyen de se protéger en niant la dimension humaine de l’adversaire. Dès lors, sur les fronts militaires ce n’est pas un semblable qui est tué mais une catégorie qui a été préalablement exclue de l’humanité. Chaque injure proférée réitère cette exclusion.

              Une manière de lutter contre cette stigmatisation consiste à la récupérer. Ce que font, aux États-Unis, les jeunes Noirs, pardon les jeunes Afro-Américains, qui se traitent entre eux de nigger mais n’accepteraient pas le terme venant d’un tiers, venant d’un Blanc. La littérature américaine contemporaine témoigne d’abondance de cette pratique en faisant s’interpeller de jeunes Blacks sur le registre « Alors les négros, ça roule ? »…

             Des habitudes analogues existent entre gays. Ils peuvent s’accueillir d’un « salut les folles » ou « comment vont les pédés ? » qui ne sont plus que des témoignages d’appartenance. Car, comme l’a relevé avec justesse Gauthier Boche, l’un des fondateurs de la revue Monstre, « le gay est au pédé ce que le McDo est à la gastronomie », c’est-à-dire un produit stéréotypé, sans goût ni saveur, destiné à une consommation de masse. Le gay est l’image de l’homosexualité que s’est forgée une société avide de conformisme moral mais soucieuse d’afficher une générosité d’attitude.

               À la manière des dames patronnesses de jadis, qui défendaient les pauvres à condition qu’ils se conforment au rôle social qui leur était attribué, elle s’est fabriqué un personnage à la Janus, celui de jeunes corps dénudés pour carnaval de gay pride d’une part, de couples bourgeoisement mariés d’autre part. Gay est l’équivalent contemporain de l’homophilie plus ou moins asexuée prônée au lendemain de la Seconde guerre mondiale par le mouvement Arcadie.

              L’inverse de ce que représente l’homosexualité depuis des siècles. Cette norme officielle tente, en réalité, de protéger la société du pédé à la sexualité débridée et perturbante.

              L’inverse aussi de l’ambition des premiers militants, ceux qui ont commencé à s’organiser durant la décennie 1970. Sous le patronage de Michel Foucault avait été lancé Le Gai Pied, une des premières publications affichant la visibilité nouvelle des homosexuels. Stéphane Léger rappelle[2] que, dans le numéro 0 de février 1979, il était fait référence aux gays américains. Un terme que les promoteurs du journal avaient choisi de franciser. Car, expliquaient-ils, être homosexuel « c’est aussi regarder le monde avec nos yeux de pédés, et c’est aussi une certaine tendresse. »

          De cette visibilité sociale qui m’a été imposée, a résulté une présomption d’expertise sur le sujet. Ce qui a conduit, par exemple, Pierre Mauroy à se tourner d’abord vers moi à l’aube de la pandémie de sida. Ou qui amenait Francis Esménard à ponctuer, durant les comités de lecture chez Albin Michel, chaque manuscrit abordant l’homosexualité par un : « Ça, c’est pour Thierry. »

              Débarrassé de ce « secret » et, en conséquence, l’étant aux yeux de l’Autre, je me suis refusé à tenir le rôle du « gay officiel ». Introduire ce paramètre dans le débat public revenait à marginaliser toute analyse, à biaiser chaque prise de position. Elles auraient été jugées à l’aune de cette orientation sexuelle. Il s’agit d’une conséquence de cette forme inconsciente d’homophobie, même friendly, qui prétend résumer un individu à cette seule dimension. Je m’y suis refusé. Je n’allais pas offrir l’image stéréotypée que l’étiquette qui m’était accolée paraissait impliquer.

        Je partage la conviction qu’exprimait Michel Foucault lorsqu’il refusait « d’accepter le fait que l’individu pourrait être identifié avec et à travers sa sexualité[3]. » Encore que cette dimension ne soit pas sans conséquence dans la manière de percevoir le monde. La bienveillance dont Foucault a fait montre, à la fin de sa vie, pour les chiites et leurs mollahs face à une modernité portée par le Shah dans laquelle il ne voulait voir qu’une forme d’archaïsme, a pu être mise en partie sur le compte de son homosexualité. Il ne voyait pas les femmes iraniennes, accuse la militante féministe Marie-Jo Bonnet[4].

              Je ne conçois pas au nom de quoi, dans la vie sociale, je devrais être résumé à ma sexualité. Ni en quoi elle devrait être le moteur des luttes politiques qui me paraissent souhaitables. C’est la raison qui explique mon hostilité à l’institutionnalisation d’une « communauté » au même titre qu’il en existe, par exemple, en matière religieuse. À quand la création d’un Comité des institutions gays de France ? Certes, les porte-parole autoproclamés de cette « communauté » pourraient s’y épanouir et poursuivre par ce biais leur chasse aux subventions. Leur confort de vie constitue un moteur militant que je peux comprendre, mais il s’agit d’un dévoiement grave de combats qui furent menés avant eux.

              Comme lors de la campagne présidentielle, l’offensive menée contre Emmanuel Macron à l’occasion de l’affaire Benalla a permis de faire remonter à la surface l’accusation lancinante d’une homosexualité dissimulée du chef de l’État. Une rumeur qui a accompagné également son selfie avec deux jeunes Antillais dénudés lors de son passage sur l’île de Saint-Martin, fin septembre 2018. Alors que l’extrême droite s’indignait du doigt d’honneur effectué par l’un des jeunes, les réseaux gays ironisaient (dans la version la plus soft) sur la « position oreo » – une couche de lait entre deux biscuits – et ne voyaient dans le doigt dressé qu’une affirmation du rôle que ce partenaire entendait jouer au sein du trio ainsi constitué.

               De multiples caricatures du président de la République sur ce thème ont été publiées sur divers supports. Nombre de ces porte-parole gays ont dénoncé, dans un concert unanime, le caractère homophobe de ces attaques. En effet. Comme les histoires juives peuvent être taxées d’antisémitisme, et celles sur les Belges, les Arabes… sans oublier le flot ininterrompu des histoires de couples à caractère misogyne. La volonté de cette « parole gay officielle » de baliser le propos public s’inscrit dans une tradition qui voudrait que ne soient plus éditées Les Aventures de Tintin au Congo ou que le mot « race » disparaisse de la Constitution française en attendant que, dans les paroles de la Marseillaise, il ne soit plus question de « sang impur ».

              La « gauche morale » du PS a donné naissance, avec le « mariage pour tous », à une confrérie propre sur elle, négociant son influence, organisant ses propres compétitions sportives, bref s’épanouissant au sein d’un apartheid volontairement structuré. Je me suis refusé à participer à cette forme d’abandon de la transformation sociale globale qui a découlé de ce que j’ai nommé le remplacement du « prolo » par le « pédé ». Mon orientation sexuelle est certes constitutive de ma personnalité mais elle ne l’y réduit pas. Je repousse l’idée que mes positions intellectuelles, mes engagements puissent se cantonner à cet aspect de mon existence.

           Comme le Noir ne doit pas accepter ce que le Blanc dit de lui sous peine d’intégrer cette image et d’y correspondre, le gay ne doit jamais se conformer au rôle que lui assigne la société hétérosexuelle. S’il transige sur ce point, « il devient en somme le complice de sa propre oppression[5] ». Pour paraphraser James Baldwin : « Je ne suis pas votre pédé. » Genet a décidé de sublimer la honte sociale dont il était frappé en la transformant en objet littéraire. Tout le monde n’en est pas capable. J’ai choisi de l’ignorer, sans méconnaître sa présence.

              L’altérité du « pédé » est d’une nature distincte de celle des autres minorités. Elle ne peut espérer se résorber.  Dans la lignée du Roland Barthes des Fragments d’un discours amoureux [6], William Max, dans Un savoir gai[7], met l’accent sur cette spécificité : « L’intérêt scientifique, si je puis dire, du désir homosexuel tient à ce que, dans une société comme la nôtre, il n’est pas prévu ni attendu dans l’ordre familial et social. Il arrive littéralement comme une surprise, voire comme un scandale, chez celui qui le vit de l’intérieur comme chez ceux qui l’entourent. Cette altérité paraît donc, à bien des égards, beaucoup plus radicale en ce qu’elle reste largement imprévue par le système, qui ne sait pas toujours comment l’accueillir ou quelle place lui accorder. Surtout, il s’agit d’une altérité invisible de l’extérieur, souvent informulée et donc déniée[8]. »

              Pour ce qui me concerne, j’ai laissé dire, attendant pour débattre éventuellement que la question me soit posée de manière directe et précise. Dans le cas contraire, j’estime qu’il n’y avait pas matière à discussion. Comme j’ai refusé de m’enfermer dans les limites d’un parti ou dans celles d’une pétition, de me fondre dans une confrérie, de construire une carrière sur des renvois d’ascenseur, j’ai récusé toute appartenance à un univers spécifique, fût-ce celui d’une « culture gay » à laquelle je sacrifiais pour une part.

              En conséquence, j’ai estimé qu’une armure était indispensable pour se déplacer dans l’univers éprouvant de la vie sociale, médiatique, et surtout politique, c’est-à-dire d’une lutte permanente en vue de conquérir du pouvoir, de s’assurer une position de pouvoir et de la conserver, de grimper toujours plus haut sur l’échelle de ce pouvoir, bref de tout sacrifier à cet objectif monomaniaque : famille, amours, amitié, loisirs, vie culturelle, vie simplement… Il convient que les analyses proposées, les choix envisagés, ne soient dictés que par l’unique souci de l’efficacité. Ils doivent être dépouillés de leur dimension sensible qui viendrait polluer une évaluation lucide du rapport des forces.

              Pour des tiers, j’ai pu tendre vers cet objectif dans la mesure où je n’ouvrais pas la porte de l’intime. « Fendre l’armure », quel pied de nez de déposer la plume, comme d’autres déposent les armes, en répondant à ce poncif médiatique. À ce stade, puisque je n’avais pas hésité hier à broder sur « la danse des pélicans », pourquoi ne pas parler aujourd’hui de « chant du cygne » ? Ces clichés me vaudront sans doute quelques « coups de pied de l’âne » de ceux qui seront rassurés de ne plus risquer une réplique du « lion devenu vieux ». Qu’ils se consolent, ce ne sont que des fables.

              J’aurais pu choisir, pour conclure, de mettre en exergue un classique d’Alfred de Vigny comme La Mort du loup :

« Gémir, pleurer, prier est également lâche,
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

            Le stoïcisme est sans doute ce qui fait le plus défaut aujourd’hui. Je me suis retenu car, ayant appris avec le temps à me connaître, je ne suis pas certain de parvenir à conserver le silence.

              Épictète nous a invités à la maîtrise des désirs, au devoir d’agir de manière réfléchie pour le bien général, et enfin à la prudence de jugement, ce que je me permettrai de résumer par un refus de la post-vérité. Conduire une existence humaine en respectant ces préceptes n’est pas simple. Alors, une vie de bonobo, n’en parlons pas ! Et pourtant, c’est aussi Épictète qui a enseigné : « Il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres qui ne dépendent pas de nous[9]. » Être ou ne pas être bonobo en fait partie. Et telle n’est pas la question. Celle qui pourrait être soulevée concerne : fatum, inconscient, gènes, dieu…

              Assez joué, finissons-en. Je remercie ceux qui se sont relayés pour m’expliquer que la vie n’est qu’une suite de rapports de forces. Ils furent nombreux et pensaient me rendre service. J’ai écouté leur leçon. Avec plus ou moins de respect. De moins en moins avec les années, je le confesse. Je ne suis pas un chimpanzé, c’est comme ça. La règle martelée n’est pas mienne. Je sais que nombre de mes semblables se comportent dans la vie sociale en caricatures de chimpanzés. J’ai choisi la voie inverse, celle que me dictait ma nature profonde de bonobo. Pour expliquer les options retenues à tel ou tel moment, la seule et unique clé de mes décisions fut l’amour, quelle qu’en soit la forme : fraternel, amitié, passion. Je n’ai conduit mon existence que par référence à ce critère en évoluant dans un univers professionnel qui, comme les autres mais de façon plus exacerbée, réclame l’inverse. Si un lien affectif n’existe pas, je ne peux m’engager. C’est simple mais contraignant. Voilà, c’est dit. J’ai vidé mon sac, je peux retourner à mes occupations. Bye bye.


Notes :

[1] Déclaration de Luc Poignant, chargé de communication du syndicat Unité SGP Police, durant l’émission C dans l’air, France 5, 9 février 2017. Face aux réactions, en particulier sur les réseaux sociaux, il s’est excusé.

[2] Blog sur Mediapart, 17 octobre 2010.

[3] Dits et Écrits, tome 2, 1976-1988, Gallimard, 2001.

[4] Mon MLF, Albin Michel, 2018. Des extraits de l’ouvrage portant sur cet aspect sont disponibles sur https://www.facebook.com/pfisterthierry, la page Facebook qui accompagne et illustre ce blog.

[5] Citation extraite de la préface d’Albert Memmi à La Prochaine Fois le feu, op. cit.

[6] Seuil, 1977.

[7] Éditions de Minuit, 2018.

[8] Entretien avec Johan Faerber, Diacritik, 11 janvier 2018.

[9] Manuel, I, Hatier, 2003.

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