6 – Bonobos ou chimpanzés

À quoi sert de baiser ? Devons-nous mettre un terme à nos singeries ? À vous de trancher, primates divers rescapés de l’espèce.  #RescapesdelEspece

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     Miguel était l’une des nombreuses rencontres sexuelles de Michel au fil de ses passages dans les saunas de la capitale. Après leurs ébats, ils avaient bavardé, sympathisé. D’ordinaire, je n’étais pas concerné par ce volet de son existence. Nous nous aimions, nous étions heureux ensemble, pour le sexe il s’agissait d’un autre chapitre. Voilà que cette frontière était transgressée et que je me trouvais confronté à une «dimension » dont je n’ignorais pas l’existence mais qui n’était pas censée me concerner. Pour justifier ce manquement à la règle, Michel avançait les compétences professionnelles du nouveau venu. L’Argentine étant sans doute le pays qui compte le plus fort taux de psychanalystes par habitant, il n’y avait pas lieu d’être surpris que Miguel appartienne à cette corporation. Il avait participé au groupe d’études de psychanalyse de Jorge Belinski puis, comme assistant du Pr Nale-Benitez, s’était spécialisé dans la psychologie des enfants déficients mentaux. Seulement, pour survivre à Paris, il n’était parvenu à décrocher qu’un stage pour une formation de… plâtrier. J’imagine que Michel lui avait parlé de la crise que je traversais.

       Miguel avait dû suggérer de me rencontrer, pour comprendre et m’aider éventuellement. Je me suis refusé à leur poser cette question, même des années plus tard lorsque la réponse n’aurait pas eu de conséquence. Sans doute voulais-je préserver, à mes yeux, ma dignité, ne pas reconnaître cette faiblesse. Par la suite, Michel avait motivé son initiative en me disant : « Si je n’avais rien fait, tu m’aurais jeté. » Je redoute qu’il n’ait eu raison. J’avais quitté Le Monde en donnant ma démission. Il savait de quoi il parlait puisque, au début de notre cohabitation, deux fois au moins j’étais parti en claquant la porte. Deux fois au moins, il était venu me rechercher en souriant. Je n’ai jamais oublié sa leçon que je m’efforce de respecter. « Le plus intelligent, tu sais, m’avait-il expliqué, c’est celui qui fait le premier pas. » En réalité, il ne supportait ni conflit, ni dispute. « J’en ai trop connu », se bornait-il à dire sans entrer dans le détail des affrontements entre ses parents. Une composante que je n’avais jamais rencontrée au sein de ma cellule familiale. Nous avons fait disparaître cet élément de notre univers. Au début de la présence de Miguel, d’inévitables tensions se sont à nouveau manifestées. Il se demandait ce qu’il venait faire au milieu de ce couple et redoutait d’être manipulé. Entre nous deux, la rivalité vis-à-vis de Michel était évidente. Ce fut à son tour de partir en claquant la porte. Et à mon tour d’aller le rechercher. Nous rejouions des scènes connues à front renversé. Michel ne m’aurait pas pardonné un échec. Je n’ai jamais pu envisager de le perdre. Donc…

        Dans un premier temps, avant de passer sur le divan il était plus simple d’aller au lit. Apprendre à se connaître bibliquement est une formalité. Je pense que les gays ont conservé une grande proximité avec nos cousins bonobos.  « Variée, fréquente et souvent nonchalante, l’activité sexuelle est une sorte de « lubrifiant » social qui permet aux bonobos de maintenir des relations amicales, écrit David Quammen (1). De Waal (2) le résume en ces termes : « Chez les chimpanzés, les luttes de pouvoir servent à résoudre les problèmes sexuels ; chez les bonobos, c’est par le sexe qu’on résout les problèmes liés à l’exercice du pouvoir. » Il m’arrive de me demander si, en me passionnant pour la vie politique, je ne me suis pas égaré chez les chimpanzés. En observant comment certains animateurs de télévision règlent leurs comptes sur la place publique sur fond de coucheries diverses entre eux ou avec de jeunes postulants à des castings, je m’interroge. N’ont-ils pas rompu avec une culture bonobo qui utilise le sexe pour apaiser les relations? Longtemps observateur de ce manège, le journaliste Paul Wermus, auteur des VIPères de la télé (3), en avait conclu : « À côté des animateurs, les politiques sont des agneaux ! » Ils exploitent la transgression inhérente à un statut qui les a longtemps situés dans les marges sociales, pour en faire un outil de sélection professionnelle. 

       Ou de sélection politique. Des manœuvres troubles se dissimulent parfois derrière le prétexte d’une vérité à dévoiler. Pas seulement en matière de sexe. J’appartiens au nombre de ceux qui s’arrogent le droit de décider quel fait doit ou non être révélé. Albert Londres avait raison de dire qu’« un journaliste n’est pas un enfant de chœur ». Une responsabilité aussi lourde doit aller de pair avec le respect d’un certain nombre de règles éthiques et demande à être exercée avec un minimum de prudence. Les manipulations ne sont jamais à exclure. Le médiateur, s’il est utilisé, doit pour le moins en avoir conscience. Libre à lui d’accepter de s’y prêter. Rien ne serait pire, en revanche, qu’être l’instrument de desseins ignorés. Le premier outing imposé à un élu s’est produit à Paris, en octobre 2000, lors de la campagne pour les élections municipales. Face à la concurrence des listes socialistes de Bertrand Delanoë, Philippe Séguin, chef de file du RPR, voulait dans le Marais une personnalité en adéquation avec la population du quartier. Il avait sollicité Jean-Luc Romero, conseiller régional d’Ile-de-France et secrétaire national de l’UMP, défenseur des LGBT mais dont l’orientation sexuelle n’était pas publique. Aussitôt, un bulletin gratuit diffusé dans les établissements gays, e-m@le, s’était empressé de révéler l’homosexualité du candidat.

             Quand on est issu d’une famille ouvrière immigrée d’Espagne, que l’on a grandi à Béthune dans le Pas-de-Calais, ce type d’affichage par voie de presse n’a pas le même impact que dans les bars du Marais. Cet article a entraîné le retrait de la candidature de Romero et une condamnation du journal pour atteinte à la vie privée. Romero a raconté (4) que Delanoë avait tenté de le réconforter en lui disant : «Pour ce qui vient de t’arriver, je suis désolé. (…) Tu t’es vendu pour peu de chose à Séguin, qui n’a pas tes convictions et qui est un vrai conservateur. » Quant à sa rupture avec l’ancien ministre gaulliste, elle aurait été plutôt vive : « Je n’ai nullement l’intention d’être le pédé de service de la droite à Paris. (…) Non seulement vous ne m’avez pas soutenu, mais en plus vous m’avez trompé sur votre volonté, plutôt sur votre capacité à faire de la lutte contre le sida une priorité et à faire des gestes en direction des homosexuels. » Jean-Luc Romero, fidèle à sa position, a déploré en juin 2013 que Stéphane Bern ait cru pouvoir, sur le plateau de Canal+ et en présence de l’intéressé, opérer l’outing de Geoffroy Didier, cofondateur de la Droite forte. Une orientation sexuelle que, réflexion faite, le principal concerné a choisi de démentir sur les réseaux sociaux. Stéphane Bern, de son côté, a poursuivi sa marche pour se retrouver, à la Rotonde, en train de dîner avec le couple Macron au soir du premier tour de l’élection présidentielle.

         Dans une démarche similaire, et qui plus est fielleuse, un élu socialiste local, en conflit avec Franck Riester, député UMP, devenu Les Républicains, de Seine-et-Marne et maire de Coulommiers, avait cru devoir insinuer lors d’un débat sur la construction d’un terrain de sport : « Si la couverture est mixte, il ne faudrait pas être gay. » « Il semblerait que ces allusions m’étaient destinées et cherchaient à m’atteindre, a répliqué Riester. Si c’est le cas, c’est raté car mon homosexualité n’est pas un secret. Je partage ma vie avec mon ami depuis longtemps. Pour autant, je n’ai jamais fait étalage de ma vie privée et continuerai à agir de la même manière (5). »  Il a été le premier député de droite à effectuer un coming out et, depuis André Labarrère en 1998, aucun autre membre de l’Assemblée nationale ne s’était engagé dans cette voie.

           La traque peut être aussi superficielle que la roue des amours telle qu’elle tourne dans les magazines people. Savoir si telle ou telle célébrité est ou non homosexuelle fait partie des titres d’appel récurrents. L’agent immobilier Stéphane Plaza, qui se met en scène sur M6 comme au théâtre, a répondu dans l’émission « Salut les Terriens » (6), lorsque Thierry Ardisson lui a posé la question : « Je me cherche. Mon anus le sait, voilà!» Puis, dans une interview à Télé 7 jours (7), le sujet était revenu : « Êtes-vous gay ou gai ? » Il avait choisi de prolonger le jeu : « Je suis joyeux mais pas pacsé! Comprenne qui veut. » Il avait toutefois justifié ce comportement par un argument solide : « Quand on parle de sa vie privée, c’est tout de suite répertorié, gravé dans le marbre, voire déformé… Je préfère faire abstraction. »

         Le dévoilement de la vie privée d’un tiers n’est tolérable qu’en cas de contradictions flagrantes entre un mode d’existence et des prises de position publiques. Sinon, quels que soient les prétextes évoqués, ces procédés sont aussi insupportables que les ersatz de « fraternelles » constitués sur le critère de la sexualité. Je n’ai appris qu’après avoir quitté Matignon qu’André Labarrère organisait dans son ministère des dîners réunissant les gays en fonction dans les cabinets de l’équipe gouvernementale. Durant une longue complicité entamée lorsque j’étais journaliste et qu’il cherchait à se faire élire, il m’avait raconté nombre d’anecdotes. À l’occasion d’une campagne municipale en vue de sa réélection à l’hôtel de ville de Pau, les services techniques de la ville avaient effacé un «Labarrère pédé » à l’intérieur d’une des principales vespasiennes locales. Lorsqu’il l’avait appris, il s’était récrié : « Mais pourquoi ? Vous me faites perdre des électeurs ! » C’est en raison de cette connaissance mutuelle qu’il avait pris soin de me taire ces folles agapes. Il n’ignorait pas que j’aurais mal réagi. Non par respect des usages républicains puisque les hôtels ministériels en ont vu d’autres, mais parce que ce mélange des genres m’inspire de la méfiance. En 1982, lorsque les radios privées avaient été autorisées, j’avais reçu un appel d’un responsable de Fréquence gaie. Le propriétaire de l’immeuble sur lequel avait été installée leur antenne voulait dénoncer l’accord de location après avoir découvert la nature de la radio qui allait émettre. J’étais intervenu pour qu’il soit mis un terme à cette manifestation d’homophobie. Quelques semaines plus tard, c’est un dirigeant de l’hebdomadaire Le Gai Pied, créé quatre ans auparavant et maison-mère de la radio, qui téléphone. Il demande un passe-droit que je refuse. Il s’étonne, fait référence à Fréquence gaie et à mon intervention. J’explique la différence. Il se lance dans un «mais étant donné qui vous êtes… ». Je sens mon poil se hérisser et je l’envoie balader sèchement. La tendance secte Illuminati qui voudrait qu’une sexualité commune génère une fraternité secrète me paraît non seulement ridicule mais potentiellement dangereuse, pour le fonctionnement de la société d’une part, pour ceux qui s’y adonnent d’autre part. Elle m’insupporte. Je ne me reconnais dans aucune forme de confrérie. Non seulement elle autorise votre accès à n’importe qui, même si vous ne souhaitez pas son contact, mais en outre elle lui offre une prise. Hors de question ! 


Notes :

  1. National Geographic, 12 juillet 2013. 
  2. Le biologiste américano-hollandais Frans de Waal a mené des études sur des bonobos vivant dans des zoos. 
  3. Éd. du Moment, 2015.
  4.  On m’a volé ma vérité, Seuil, 2001. 
  5. Interview Le Pays Briard, 6 décembre 2011.
  6. 17 décembre 2016.
  7.  6 juin 2017.

 

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