7 – Accompagner, c’est aimer.

Je vous avais prévenus : nous parlerions aussi d’amour. C’est dans le sous-titre du blog ! N’ayez pas peur, rescapés de l’espèce, ça ne mord pas.  #RescapesdelEspece

Michel
Michel Faucher

        Bien que je rêve d’être réincarné en bonobo si cette option se présente un jour, j’ai découvert l’ambiguïté de ce triangle sexuel que nous venions de constituer, avec Michel et Miguel. Lorsque des sentiments interfèrent, l’exercice n’a rien de comparable aux échanges anonymes qui s’abritent dans certains établissements de bains. Il n’est pas vécu de manière aussi évidente que cela pouvait sembler de prime abord. Qu’importe, je ne tarderai pas à laisser la place et à me borner à la tendresse. Sans doute avais-je besoin d’être accompagné et tous deux me venaient en aide. J’en conviens sans la moindre arrière-pensée. Je n’aurai pas la naïveté de penser que Michel n’y trouvait pas son compte, une forme de satisfaction personnelle, d’équilibre qui lui manquait dans notre tête-à-tête. Nous nous sommes installés dans ce nouveau cadre. Il avait fallu que chacun trouve sa place, que de nouveaux codes et rituels s’instaurent, ce qui n’était pas allé sans quelques frottements. Un minimum entre personnes intelligentes et de bonne volonté. Ou alors, c’était notre ascendance bonobo. L’étape parisienne de l’Italo-Argentin était devenue, par les hasards de la vie, sa destination finale. Il s’inscrivit à l’université Paris-René Descartes pour reconstituer son cursus argentin à marches forcées : DEA d’anthropologie normale et pathologique, DESS… J’y trouvais un avantage pratique. Jusqu’à son arrivée, j’avais abandonné le choix de mes vêtements à Michel. Je les découvrais en rentrant du travail, sans avoir eu à subir l’insupportable épreuve des boutiques et des essayages. Avec la venue de Miguel, les chaussures s’y sont ajoutées puisque nous faisions la même pointure. En revanche, la paperasserie était mon domaine. À l’inverse de l’éphémère ministre Thomas Thévenoud, j’ai la chance de ne pas souffrir de « phobie administrative ». Ce qui ne signifie pas que ces pensums ne m’accablent pas. Michel signait sans les lire les documents que je lui tendais. Miguel signait aussi mais cherchait à comprendre. Jamais avec Michel nous n’avons tenu le moindre compte. Ce qui était à l’un, était à l’autre. Si nous devions le faire acter devant notaire, nous le faisions. Si l’un éprouvait une difficulté de trésorerie, l’autre payait. Jamais nous n’avons eu, sur ces sujets, la moindre discussion. Il en alla de même avec Miguel.

       Trois ans plus tard, Miguel a connu ses premiers problèmes de santé. Après quelques tâtonnements dans son cheminement médical, il s’est retrouvé à la Pitié-Salpêtrière dans le service du Pr Marc Gentilini, surnommé « le mandarin des tropiques ». Nous n’y avons pas prêté attention jusqu’au jour où il a commencé à parler du ganglion qui allait lui être enlevé. Les études sur l’infection au VIH (virus de l’immunodéficience humaine) n’en étaient qu’à leurs débuts et son origine n’avait pas été découverte. Les interventions médicales étaient ciblées en fonction des maladies opportunistes qui se développaient du fait de la chute des défenses immunitaires. Le service des maladies infectieuses et tropicales de la Pitié était armé pour identifier et traiter les infections d’origine parasitaire comme la toxoplasmose. Si le service de dermatologie de l’hôpital Cochin, situé rue d’Assas au centre Tarnier et à l’époque dirigé par le Pr Jean-Paul Escande, a été l’un des premiers à se mobiliser sur le sida c’est en raison d’une autre maladie opportuniste, le sarcome de Kaposi (1).

       Comme, à Matignon, Pierre Mauroy m’avait demandé de le tenir au courant de l’évolution de ce « cancer gay » dont parlait la presse, j’avais acquis quelques bases. Je m’en suis ouvert à Michel qui ne souhaitait pas pousser plus avant sur cette histoire de ganglion. Sur ce sujet, il avait choisi la politique de l’autruche. Il s’y tiendrait. Au sein du trio, il existait un jeu subtil d’équilibres. Ils avaient évolué depuis les origines et pouvaient se modifier selon les moments et les sujets. Michel ayant renoué avec ses escapades sexuelles – si tant est qu’il les ait jamais interrompues – Miguel s’en était agacé. Un jour, il lui reprocha d’être entré dans un établissement spécialisé. J’imagine qu’il l’avait suivi discrètement pour s’en assurer. Miguel tentait de m’enrôler dans son combat mais je gardais le silence. Il s’exclama :
         – Évidemment, tu lui passes tout !

     Ce reproche n’avait pas de sens. Depuis si longtemps je regardais Michel avec stupéfaction. À l’École militaire d’abord, où il avait obtenu de porter une longue écharpe tricotée par-dessus son uniforme, façon boa de Régine ; inquiétude pour ma réputation, mêlée d’un zeste de convoitise, lorsque ce charmant blondinet était venu vers moi avec son large sourire ; soulagement lorsque nous avons abattu les cartes au cours d’un dîner dans une gargote sympathique de l’avenue de Versailles ; enfin avec une passion variable dans son expression mais non dans son intensité. Je contemplais cet extraverti se mouvoir, s’adresser aux tiers, rire, danser, vivre en un mot. Le voir être ce qu’il était suffisait à mon bonheur d’introverti. Nos amis en plaisantaient, prétendant qu’il suffisait qu’il entre dans la pièce pour que mon comportement s’en trouve modifié, pour que je me réveille, que je revienne au monde. Il m’offrait, par procuration, l’accès à des registres que je ne maîtriserai jamais. En revanche, face à la responsabilité que pouvait induire cette intervention sur le ganglion, je retrouvais mes marques. J’étais dans mon domaine, mon rôle. J’ai poussé Miguel dans ses retranchements jusqu’à lui faire prononcer le terme « sida ». Il était au bord des larmes, soulagé en même temps d’un poids qui l’opprimait.
  – Mais pourquoi ne pas en avoir parlé avant ?
  – J’avais peur.
  – Peur ? Mais de quoi ?
  – Que vous ne vouliez plus de moi, que vous me chassiez.

        Comment avait-il pu l’imaginer ? Le craindre ? Nous nous sommes enlacés. Pour le coup, Miguel s’est mis à pleurer, des larmes de bonheur dans sa détresse, en répétant : «Tous mes deux, tous mes deux. » Il s’est lancé dans le récit détaillé d’un parcours médical jusqu’alors évoqué de manière succincte et biaisée, expliquant combien l’équipe de Gentilini appréciait de bénéficier d’un patient disposant d’une culture médicale suffisante pour qu’ils puissent dialoguer de manière efficace. Une forme de complicité qui s’achèvera par une rupture brutale pour des raisons qui me sont demeurées obscures mais où je présume que les ego de l’un comme des autres avaient une part prépondérante.


Note :

  1. Tumeur de type cancéreux qui porte le nom d’un dermatologue hongrois, Moritz Kaposi, et correspond à une infection par l’herpès virus humain type 8 (HHV8). Endémique en Afrique où la transmission s’effectue surtout entre enfants ou de la mère à l’enfant, il se développe chez les personnes immunodéprimées et touche, en Europe et aux États-Unis, surtout les homosexuels masculins.

 

 

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