8 – La mort dans le corps

L’amour ne mord pas, mais la mort est l’un des horizons de l’amour. Là encore, vous aviez été prévenus, rescapés de l’espèce. C’est compliqué. Comment parler de vie sans évoquer la mort ? L’une borne l’autre.  #RescapesdelEspece

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Abbaye Saint-Philibert à Tournus

       À partir de ce point de départ, était posé en filigrane le statut sérologique des deux autres composantes du trio. Miguel était arrivé de San Francisco avec un passager clandestin, il n’en était pas responsable. La logique voulait que nous ayons à présent cet intrus en partage. Encore qu’il ne s’agisse que d’une hypothèse. Elle venait naturellement à l’esprit mais, en raison des modes de vie de chacun, d’autres cheminements étaient envisageables pour expliquer cette contamination. De toute manière, nous n’étions pas dans une chasse aux sorcières que rien n’aurait pu justifier. Il nous fallait gérer un état de fait. À l’époque, le dépistage n’existait pas puisque l’origine du mal n’avait pas été identifiée. La première publication de l’institut Pasteur concernant le virus date de mai 1983 et n’établissait pas le lien entre ce virus et le sida. Les tests de dépistage n’apparurent qu’à partir de 1985. Lorsqu’ils furent commercialisés, la question s’est posée : devions-nous affronter l’épreuve de vérité ? Pour Michel, c’était hors de question. Je n’étais pas contre, mais le faire seul revenait à isoler Michel et je ne pouvais l’imaginer. Cinq ans plus tard, la vie a tranché. À l’occasion de l’opération bénigne d’un abcès, en juin 1991, le chirurgien, dans le cadre de l’analyse de sang globale, avait fait effectuer la recherche. Il m’a reçu en tête à tête dans son bureau pour m’annoncer, catastrophé, ma contamination. Ma placidité face à son propos l’a d’évidence surpris. Le trio a remis sur le tapis la nécessité d’un dépistage pour chacune des composantes. La mort dans l’âme, Michel a dû céder. Le résultat fut sans surprise. La mort était également dans le corps. Depuis, il traînait sa peine et nous avec lui puisqu’il donnait le la.

       C’est dans ce contexte que nous avions choisi de partir vagabonder en Bourgogne. Ce jour-là, nous faisions étape à Tournus. Nous venions de passer une bonne heure à déambuler, chacun à sa guise, au sein de l’abbaye Saint-Philibert. Nous faisions bloc dans l’épreuve et pourtant nous cherchions une forme d’isolement et de recueillement. Au fil de mes pérégrinations, j’avais découvert que les reliques qui ont donné son nom à cet ancien monastère bénédictin étaient celles du moine qui avait fondé Jumièges, ce qui m’avait ramené aux racines normandes de la famille, à la part havraise de mon enfance. J’y voyais un signe, comme un cercle qui se refermerait. La nef de Saint-Philibert, avec sa voûte en berceaux transversaux et ses arcs à deux couleurs, avait produit sur chacun de nous l’effet habituel. Nous avions échangé quelques banalités sur le choc esthétique ressenti et, tournant le dos à ce chef-d’œuvre de l’art roman bourguignon, nous parcourions le centre historique de Tournus à la recherche d’une table sympathique. Miguel décida de rompre avec le non-dit qui pesait sur nous depuis des heures et même quelques jours. Puisque la situation était officielle, confirmée par les analyses, autant la regarder en face : nous étions contaminés tous les trois et nous allions mourir. Au cœur de la quarantaine, c’est tôt.
– 
Ne vous inquiétez pas, je partirai le dernier. Vous ne serez pas seuls, je vais vous accompagner.

       Ma déclaration était irréfléchie. Elle ne reposait sur aucune base rationnelle. Je ne me fondais pas sur une comparaison des taux de T4 (1) ou autres éléments plus ou moins scientifiques. Pourtant, ce n’était pas un simple pressentiment, j’en étais intimement convaincu. Je n’ai jamais douté du bien-fondé de mon affirmation. Pour le coup, nécessité devait faire loi. Je savais ce qu’ils redoutaient, avant la mort elle-même. C’est ce que Miguel avait avoué pour justifier son long silence à propos de sa séropositivité : l’abandon, la solitude. Ils avaient besoin d’affection, d’amour. Moi aussi. Après une décennie de vie de couple, une autre en trio, j’allais vivre dix années d’accompagnement de grands malades. Accompagner, c’est aimer.

Notes

1. Les leucocytes, ou globules blancs, sont un maillon essentiel dans la lutte de l’organisme contre les infections. Les lymphocytes sont une variété de globules blancs et, parmi eux, les T4 deviennent déficients en cas d’infection par le VIH. Avant les années 2000, les premiers traitements n’étaient administrés que lorsque le taux de T4 était tombé sous un certain seuil. Dans mon cas, par exemple, il s’est écoulé six ans entre la détection de l’infection et la mise en place du traitement. Ce n’est plus la situation aujourd’hui puisque les trithérapies peuvent être prescrites même à titre préventif.

 

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