12 – La Quête

 Vous n’êtes pas des brêles, camarades rescapés de l’espèce. Je m’en porte garant. Vous ne seriez pas en train de lire ce propos. Pour ma part, je serais plutôt un Jacques. Du moins, il m’arrive de le faire.  #RescapesdelEspece

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         Les amateurs se désolent, non sans raison, que l’interprétation de L’Homme de la Mancha (1) par Jacques Brel, sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées en décembre 1968, n’ait jamais été filmée en intégralité. De manière égoïste j’en conviens, je m’en réjouis. Je conserve précieusement dans un repli de ma mémoire de midinette ce souvenir d’autant plus précieux qu’il a correspondu à l’épanouissement d’une relation qui ne s’éteindrait que trente années plus tard avec le décès de Michel Faucher. Durant cette représentation, je baignais dans une ivresse amoureuse. Elle s’était prolongée, puisque j’avais été reconduit par Michel jusqu’à ma chambre de bonne de l’église d’Auteuil dans la fameuse « Simca 1000 » immortalisée par « les Chevaliers du fiel ». Pour le coup, elle ne venait pas « du côté de Narbonne ». Notre histoire en était à son amorce et si l’« étoile » chantée devant nous par Brel ne m’était plus « inaccessible », nous n’étions pas pressés. Inutile de jouer les bonobos, les enjeux étaient autres. La tête posée sur les genoux du conducteur, je sentais son bras m’effleurer à chaque intervention sur le levier de vitesses. J’étais heureux. Aimer, c’est se placer en situation de vulnérabilité, c’est permettre à l’autre d’avoir prise sur vous. Si accompagner c’est aimer, aimer c’est s’offrir. À l’autre d’être attentif, plus encore curieux. L’amour est comme une bulle de savon, fascinant et instable, changeant de forme et de dimension et toujours au seuil de la rupture. Il ne faut ni vouloir s’appuyer dessus ni prétendre le percer. Son mystère doit demeurer, sa légèreté être préservée, pour qu’il dure, dure, dure. Dès lors, effectivement Michel et moi nous sommes aimés. Nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons accepté une dépendance mutuelle que seule la mort est venue lever. Je viens de parler du début de notre vie commune et déjà j’évoque sa mort. Sans doute que, dès le premier jour de notre découverte, j’ai su qu’il n’y aurait pas d’autre issue.

           Comme pour chacun, une chanson résume cette aventure. Sans grande originalité, il s’agit de La Quête (2). « Aimer, même trop, même mal » ne m’est pas étranger. Je comprends que Brel, lorsqu’il a découvert à Broadway la comédie musicale composée par Mitch Leigh, ait souhaité en acquérir les droits avant de réaliser lui-même l’adaptation française. C’est pourquoi, après la mort de Michel, j’ai embarqué pour les Marquises, et plus précisément pour le cimetière d’Atuona sur l’île d’Hiva Oa, afin de boucler notre itinéraire. Plusieurs mois après mon retour, un jour que je déjeunais avec ma mère, Técla, dans sa maison de retraite, elle m’avait, de manière impromptue, lâché cette confidence : « Quand tu es parti aux Marquises, j’ai eu peur. Peur de ne jamais te revoir. » Je n’ai pas commenté et nous nous sommes laissé la liberté de compléter, chacun à notre gré.

           Les non-dits, nous avions l’habitude. Alors que mon père et elle s’étaient retirés à Saint-Jean-de-Luz, j’étais venu passer quelques jours en leur compagnie. Lassé par les insipides programmes de la télévision, je les avais abandonnés, un soir, pour descendre me promener en ville et profiter de l’animation des estivants. Le lendemain matin, durant le petit déjeuner, j’entreprends de raconter comment j’avais passé une partie de ma soirée au commissariat central parce que des militants indépendantistes basques avaient tenté de subtiliser mes documents d’identité en se faisant passer pour des policiers effectuant un contrôle. Avant que j’aie pu développer, dès la mention d’un séjour dans des locaux de police, un cri d’effroi avait jailli de la cuisine où Técla était partie rechercher du café. Je sais ce qu’elle avait imaginé et qu’elle devait redouter depuis des années. La drague homosexuelle nocturne peut être périlleuse. Tel n’avait pas été l’emploi du temps de cette soirée. Je ne lui ai jamais parlé de sa réaction, qu’aucun des protagonistes n’a relevée.

          Une situation qui n’avait rien d’exceptionnel. Michel était reçu sans réserve dans ma famille, comme une des composantes. Pourtant, je me souviens d’un séjour à Saint-Jean-de-Luz durant lequel j’étais venu seul. Après le repas, mes parents et certains de mes frères et de leurs épouses bavardaient au salon. J’ai oublié la teneur des propos mais pas l’incident que j’ai provoqué par inconscience. Je me tenais derrière un canapé, légèrement en retrait du cercle familial. Au fil de leur débat, que je suivais sans y participer, l’un des protagonistes usa du verbe aider dans l’une de ses acceptions. Incapable de résister à une boutade, j’avais ponctué d’un : « On n’est jamais trop aidé (3)! » Le silence se fit aussitôt. Je m’apprêtais à rire de ce jeu de mots éculé – danger, encore un piège du vocabulaire – disons rebattu. Face à l’ampleur du blanc, j’ai senti monter une boule d’angoisse. Qu’avais-je généré ? Allais-je gâcher la journée ? Personne n’a bronché, personne n’a verbalisé. Après cette brutale interruption, sans cause ni signification donc, leur conversation a repris. Silence sur le silence. Un comportement analogue à celui qui est de règle au chevet des grands malades dont le proche avenir est connu de chacun mais tu par tous, y compris le patient. L’usage veut que nous les préservions en ne parlant jamais de l’essentiel. Une manière de se préserver, pour l’un comme pour les autres. Jean XXIII a collationné, de l’âge de quatorze ans à sa mort, des notes sur ses retraites et ses exercices spirituels (4). Il explique en particulier comment tous ces jeunes ecclésiastiques se sont protégés des femmes et de ce qui les entoure : « Jamais un mot, jamais ; c’était comme s’il n’existait pas de femmes dans le monde. Ce silence absolu, même entre amis proches, sur tout ce qui a trait aux femmes, a été l’une des leçons les plus profondes et durables de mes jeunes années de prêtre. »

        Éditeur, j’ai beaucoup lu et parfois publié des témoignages sur des dialogues entre vivants et morts, Didier Van Cauwelaert étant, dans ce domaine, un pourvoyeur inépuisable. J’ai reçu ces textes avec détachement, je les ai découverts non sans amusement le plus souvent et parfois avec étonnement voire une certaine émotion. En dépit des deuils que j’ai connus, jamais pareil échange ne s’est produit pour ce qui me concerne. Et pourtant, dans les premières semaines après le décès de Michel, seul dans l’appartement je ressentais physiquement sa présence, au point d’en être mal à l’aise. Ma raison récusait l’idée de retrouvailles dans un hypothétique au-delà, mais mon être n’aspirait qu’à cet instant. Puis, les contours de ces chimères sont devenus plus imprécis. L’illusion d’une éternité à deux s’est muée en tendre nostalgie. Je ne pense pas abuser de Verlaine et de ses licences poétiques en m’abritant derrière ses songes dont nous devons avoir les mêmes supports en partage :

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
  D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
  Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même,
  Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. (…)
  Son regard est pareil au regard des statues,
  Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
  L’inflexion des voix chères qui se sont tues (5). »


Notes :

  1. Jacques Brel, Joan Diener, Barclay, 1968.
  2.  Jacques Brel, op. cit.
  3.  Prononcez « trop pédé ».
  4.  Journal de l’âme, Dans le secret des jours d’un pape, éd. du Cerf, 2014.
  5.  Poèmes saturniens. « Melancholia. VI : Mon rêve familier ».
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