15 – Préjugé (3/3)

Puisque nous parlons couples depuis un moment, il va bien falloir aborder la question du mariage. Elle est plus politique qu’elle n’en a l’air. Et cela bien avant que ne déferlent les débats autour du « mariage pour tous » qui vous ont peut-être mobilisés, rescapés de l’espèce !  #RescapesdelEspece

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       Il y avait un autre respect de la femme – et, comparé à Mitterrand, une autre culture littéraire (1) – chez le jeune Léon Blum lorsque, âgé de 35 ans il réfléchissait sur l’institution maritale, déclenchant par ses audaces une haineuse campagne antisémite à son encontre. Dès 1907, il écrivait (2) : « L’homme et la femme sont d’abord polygames puis, dans l’immense majorité des cas, parvenus à un certain degré de leur développement et de leur âge, on les voit tendre et s’achever vers la monogamie. Les unions précaires et changeantes correspondent au premier état ; le mariage est la forme naturelle du second. » Encore que, dans sa vie personnelle, ces préceptes aient été adaptés. Après leur rencontre à Saint-Jean-de-Luz en août 1911, Thérèse Pereyra fut sa maîtresse durant vingt ans alors que tous deux étaient mariés. Elle ne devint sa deuxième épouse qu’après le décès, en 1931, de Lise Bloch. « Par son énergie et sa simplicité, elle lui a apporté une vraie touche d’humanité, de proximité et de modernité, note l’historienne Dominique Missika (3). Elle n’a pas cherché à se mêler de ses idées, mais elle était tout sauf une potiche. Au contraire, c’est sans doute la première first lady de l’histoire de la République. » Une première dame qu’à l’époque du Front populaire on nommait « la citoyenne Blum ». C’est elle qui géra, dix années durant, la circonscription de Narbonne où Blum était allé se faire réélire après son échec dans le onzième arrondissement de Paris lors des élections législatives de 1928.

         François Mitterrand, de la manière la plus orthodoxe qui soit, a emprunté un cheminement différent. D’abord le mariage afin de préserver la façade sociale. Puis ce que Léon Blum décrit de manière clinique : « L’essence même du mariage, tel qu’il est institué dans nos mœurs, est d’unir une jeune fille vierge à un homme déjà fait, et de remettre à l’expérience de l’homme l’éducation de la vierge. À la base du système se trouve le principe ou, selon moi, le préjugé de la virginité des filles. » Un schéma qui correspond à l’itinéraire emprunté par le franc-maçon Jules Ferry. Il avait attendu d’avoir quarante-trois ans pour épouser une jeune fille de dix-huit ans sa cadette et ne pouvant enfanter. Il est vrai qu’elle était l’héritière d’une riche famille protestante alsacienne. Convient-il de se louer de voir l’enfant qu’Anne Pingeot a imposé à Mitterrand afin de trouver une consolation dans la vie de recluse qu’il lui imposait, célébrer avec tant de fougue l’homme qui a soumis sa mère au joug ? Certes, elle respecte la tâche que son père lui a fixée en l’instituant son héritière et en lui confiant la gestion de ses archives et de son image. Certes, comparée aux nombreuses autres qui furent séduites puis abandonnées, sa mère a été conservée par son séducteur. À quel prix !

           Si en lieu et place des écrits de François Mitterrand c’était la correspondance entre les amants qui avait été publiée, nul ne peut douter que la partition d’Anne Pingeot se résumerait à un long et douloureux gémissement. Ces lettres constituent une de ces impostures dont trop de plumes serves se sont rendues complices. L’habituel quarteron a repris du service pour chanter la gloire de l’illustre prosateur. En tête, marchait l’ancien guérillero de salon Régis Debray qui ne craignait pas de célébrer dans le quotidien de la bourgeoisie le conformisme de son ancien employeur. Dans un seul article (4), il est parvenu à le comparer à Guillaume Apollinaire, Benjamin Constant, Jules Renard, Francis Ponge et Jacques Prévert… sans oublier quelques autres parallèles, avec André Malraux notamment. Debray était vraiment façonné pour bâtir une carrière aux côtés d’un dirigeant de démocratie populaire. Il aurait fait merveille et connu un destin prestigieux d’auteur national, avec un « prix Lénine » en sautoir. Au chevet de Mitterrand, il se compare aux « enfants de la télé » qui étalent leur inculture avec un narcissisme confondant. Si le niveau baisse, ce phénomène n’est pas apparu d’un coup et sur une génération. Pourquoi ne pas élargir le spectre de l’analyse ? Craignent-ils qu’en se tournant vers les prédécesseurs la comparaison soit trop cruelle pour eux ? Je ne suis pas seul à le suggérer. J’ai constaté que le sénateur socialiste de la Nièvre, Gaëtan Gorce, avait obtenu une mention au « prix de l’humour politique » pour avoir déclaré : « En cent ans, le monde sera passé du ballon dirigeable au supersonique ; et le PS de Jean Jaurès à Harlem Désir. » Parole d’expert.


Notes :

  1. C’est une passion pour Stendhal qui m’a poussé vers Blum (cf. Stendhal et le beylisme, Albin Michel, 1930) et m’a préparé à rallier la SFIO.
  2. Repris en 1937, Du mariage, Albin Michel. 
  3. Thérèse le grand amour caché de Léon Blum, Alma éditeur, 2016. 
  4.  Le Figaro littéraire, 13 octobre 2016.
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