38 – La parenthèse miraculeuse

Ma mère n’allait à l’église ou au temple qu’à l’occasion de cérémonies relevant d’un rituel familial : baptême, mariage, décès… Elle portait dans ce cas chapeau et voilette. La pudeur religieuse et la règle sociale l’exigeaient. Pourquoi aujourd’hui un voile, qui remplit la même fonction, deviendrait-il une provocation ? Le corps et les religions ne font pas bon ménage. Salut, les rescapés de l’espèce !  #RescapesdelEspece

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       Les pratiques ayant cours dans les territoires bonobos ou ailleurs constituent un vecteur infectieux privilégié. Une forme de mélancolie s’est abattue sur un large pan du monde homosexuel avec la pandémie de sida. Elle a succédé à la sidération provoquée par l’hécatombe initiale. Elle résulte de l’entrave mise à cette recherche de la jouissance qui est l’une des constituantes de la culture gay. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre les débats qui agitent l’univers homosexuel à propos du bareback, le fait de monter à cru, c’est-à-dire une pratique non protégée du sexe.

        Notre génération, par bonheur, a bénéficié d’une de ces parenthèses miraculeuses qui existent parfois au fil de l’Histoire. L’explosion de nos pulsions personnelles a coïncidé avec une exceptionnelle période de libération des comportements sexuels. Le mouvement avait été enclenché trente ans plus tôt, lorsque le gouvernement de Front populaire avait instauré les congés payés.

       Comme l’a relevé le sociologue Jean Viard (1), après avoir assimilé le phénomène des vacances à une démocratisation de la cour de Versailles où culture et loisirs primaient : « La vraie misère des banlieues c’est le sexe et les voyages. Il n’y a aucune vie érotique dans les banlieues. Dans certains quartiers populaires de Marseille, les jeunes n’ont pas de chambre à eux. Dans ce contexte, la vie sentimentale est très pauvre. Et je pense que cette misère sentimentale et sexuelle vient aussi du fait que l’essentiel de la jeunesse est initié au sexe pendant les vacances. Le grand moment de l’érotisation de la jeunesse, ce sont les congés payés. » Ceux qui, debout sur les freins, clamaient « plutôt Hitler que le Front populaire », comme ceux qui se bornaient à le grommeler ou à simplement le penser, percevaient, même de manière confuse, que cette coalition de « partageux » était en train de saper les fondements moraux de l’ordre social.

         Ils n’imaginaient pas en revanche que, lorsque leurs vœux seraient exaucés, cette érotisation de la jeunesse allait franchir une nouvelle étape. Patrick Buisson l’a mis en évidence avec pertinence dans ses Années érotiques (2) en décrivant le choc que représenta l’arrivée dans les campagnes française, d’où le nu était banni, de jeunes Teutons qui se lavaient à grande eau dans la cour des fermes. La pratique sportive de masse, initiée tant pour les garçons que pour les filles sous le Front populaire, se trouva relayée par le régime de Vichy, sur le modèle du Reich allemand, en dépit de l’émoi et des protestations auprès du maréchal Pétain de la hiérarchie catholique. Une réaction guère différente des pétitions en faveur de la « pudeur » qui sont aujourd’hui reprochées à certains imams.

       Les trois monothéismes, qui sont sortis les uns des autres tels des matriochkas, des poupées gigognes, ont une relation difficile tant avec la femme qu’avec le corps, en raison de l’interdit mosaïque de l’image. Freud avait établi un lien entre cette exclusive et l’origine des refoulements pulsionnels. Il a expliqué que « la religion qui a commencé par l’interdiction de se faire une image de Dieu se développe toujours plus au cours des siècles dans le sens d’une religion des renoncements aux pulsions (3). » « Cet interdit est immédiatement suivi d’une restriction quant à l’usage du nom de Yahvé, puis des huit autres “commandements“, eux-mêmes suivis d’un interdit concernant l’architecture de l’autel dédié à Yahvé, où il ne faudra pas que l’on accède par des marches, afin que Moïse ne « découvre pas son sexe », commente Frank Rollier. Ce qui est ici proscrit, c’est le couple exhibitionnisme-voyeurisme et le risque que le prêtre [Moïse] ne devienne un objet de désir sexuel. Freud a rappelé que la pudeur constitue la force opposée à ces perversions. (…)  Ce que la Bible prescrit est le renoncement à la pulsion et plus précisément au regard, pour passer un pacte de parole. (4) »

         Comme le corps a imposé sa présence au cœur de la civilisation occidentale durant la seconde moitié du XXe siècle, l’image est désormais à tout moment associée au nom. « Aujourd’hui, relève Frank Rollier dans Ironik !, l’adoration de l’apparence du corps humain, que soulignait Lacan (5), prend une forme nouvelle : avec la montée du surmoi et de l’ego, chacun peut prétendre devenir une self-icône qu’il est impatient d’offrir au regard de ses semblables, assortie d’un tweet riquiqui. » Lacan, d’une lucidité visionnaire, en mesurait les effets politiques, lorsque en 1947 il notait que « le développement qui va croître en ce siècle des moyens d’agir sur le psychisme, un maniement concerté des images et des passions […] seront l’occasion de nouveaux abus du pouvoir. » Jamais sans doute le couple exhibitionnisme-voyeurisme ne s’était imposé à ce point. Les pratiques de harcèlement qui peuvent en résulter relèvent de ces « nouveaux abus de pouvoir (6) » dont parlait Lacan.

        L’évolution sociale sape les normes héritées d’une interprétation séculaire du texte biblique, de récits qui peuvent être contradictoires. Si les religions prohibent les relations entre personnes de même sexe, nos monothéismes colportent des épisodes qui laissent affleurer la complexité des sentiments et des passions humaines. L’Ancien Testament porte condamnation (7), mais il sublime le lien affectif entre Jonathan, fils du roi d’Israël Saül, et David, comment il « l’aima comme lui-même (8) » et comment, à la mort de Jonathan, David pleura car son amitié était pour lui « plus belle que l’amour des femmes (9) ». Le Coran ne se borne pas, dans des sourates antérieures à l’hégire, dites sourates mecquoises, à évoquer les houris, ces vierges promises aux bienheureux lors de leur arrivée au paradis. Il parle aussi des éphèbes qui attendent le croyant (10).

           Aurélie Godefroy, qui sur France 2 présente Sagesses bouddhistes, se réfère à un maître chinois, Hanshan, qui aurait rêvé avoir été invité à se baigner par le bodhisattva Manjushri, parfois présenté comme celui qui aurait répandu l’homosexualité en Inde. Une femme est déjà dans l’eau et Hanshan se prépare à se retirer avec dégoût mais il constate qu’il s’agit d’un homme. Il se ravise et accepte d’être lavé par celui-ci. Il se réveille propre et détendu (11). Quant à la pédérastie ayant régné dans les monastères japonais, les « histoires de novices » colportées par la tradition bouddhiste comme les cris d’orfraie des missionnaires jésuites lorsqu’ils débarquèrent en attestent. Et que dire, sur ce registre, du soufisme et de la relation amoureuse nouée, au XIIIe siècle, entre un étudiant d’une madrassa de Damas, Roumi, et le derviche Shams ou, auparavant, de la passion du mystique persan Mansur Al-Hallaj et sa relation homosexuelle avec Ibn Dawoud, auteur de la fatwa qui signa son arrêt de mort ?

buisson


Notes :

  1. L’Obs, 9 août 2016.
  2.  1940-1945 Années érotiques (2 volumes, Vichy ou les infortunes de la vertu et De la Grande Prostituée à la revanche des mâles), Albin Michel, 2008 et 2009.
  3. Sigmund Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, 1986. 
  4. « Représenter l’irreprésentable ? », Ironik!, bulletin de l’Union pour la formation en clinique analytique (Uforca), n° 24, juin 2017.
  5. Jacques Lacan, « Conférences nord-américaines au MIT », Scilicet 6/7, Seuil, 1976.
  6. Jacques Lacan, « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, Seuil, 2001.
  7. « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme ; ce serait une abomination » (Lév., 18, 22).
  8. 1 Samuel 18, 3.
  9. 2 Samuel 1, 26.
  10. Notamment, sourates 52, v. 24 : « Et parmi eux circuleront des garçons à leur service, pareils à des perles bien conservées. » ; et 56, v. 17-18 : « Parmi eux circuleront des garçons éternellement jeunes, / avec des coupes, des aiguières et un verre [rempli] d’une liqueur de source. »
  11. Les Religions, le sexe et nous, Calmann-Lévy, 2012.
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