43 – Inné ou acquis (1/2)

Je vous dois un aveu, amis rescapés de l’espèce, les Labdacides qui régnèrent sur Thèbes durant la Grèce antique me gonflent. Et plus particulièrement cet Œdipe aux pieds enflés. Il me file un complexe. Pas comme Freud le pense en raison de sa démarche incestueuse et parricide. Simplement parce qu’il a été capable de résoudre l’énigme du Sphinx. Les énigmes, je m’y casse les dents.  #RescapesdelEspece

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Serge et Bacchus, icône du monastère Sainte-Catherine

        À l’inverse de Jean-Marie Le Pen, je ne suis pas capable de trancher entre les diverses théories, qui se succèdent décennie après décennie, pour déterminer l’origine de cette orientation minoritaire. Pour expliquer sa sexualité, Pierre Bergé se référait à la psychanalyste austro-britannique Melanie Klein, celle que Lacan nommait « la tripière de génie ». Pionnière de la psychanalyse des enfants, elle s’est démarquée de la théorie initiale. Dans le kleinisme, le personnage déterminant n’est pas le père mais la mère. Un affront que Freud n’a pas pardonné. Pierre Bergé en appelle à Melanie Klein pour affirmer que l’orientation sexuelle est inscrite dans le fœtus. « Une théorie, d’après moi, bien plus audacieuse et innovante que celle de Freud », insistait-il. On connaîtrait donc son orientation depuis l’éveil même de la sexualité, poursuivait-il sur la base de son expérience personnelle : « Je sais que je l’ai toujours su. Mes premières relations sexuelles, je les ai vécues très jeune et avec des femmes. Non parce que je me sentais “contraint” d’être hétéro. Simplement, ce sont ces occasions-là qui se sont d’abord présentées à moi. Mais cela sans que j’aie le moindre doute quant à ma véritable sexualité. Et même si, au cours de ma vie, j’ai eu quelques expériences hétérosexuelles, pas une seule fois je n’ai pensé devenir hétéro. Je suis bien persuadé que l’homosexualité est un fait inné (1). »

Complexe d’Œdipe

        Dans la vision psychanalytique classique, l’homosexualité masculine découlerait, à la puberté, d’un lien intense entre mère et fils. Ce dernier au lieu d’y renoncer s’identifierait à elle et chercherait un homme qu’il puisse aimer comme il le fut par sa génitrice. Ce que Freud qualifiait d’arrêt du développement sexuel. Depuis Lacan, sans être abandonnée, cette explication s’est trouvée complétée par diverses variations autour d’un complexe d’Œdipe inversé ou d’un refus de la différence des sexes. Cette orientation sexuelle résulterait d’un choix du sujet, même s’il est inconscient. Il n’existerait pas de désir inné ou d’origine naturelle.

       Bien avant que ne triomphe ce que les nazis qualifiaient de « science juive », un autre Juif, Jean (2), avait prévenu : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père » (14, 2). Sans remettre en question la notion d’inconscient, certains analystes sont loin d’adhérer à l’ensemble des concepts freudiens. Bruno Clavier (3), par exemple, explique : « Chez le garçon, Freud disait que l’œdipe reposait sur une angoisse de castration. Or je n’ai jamais, mais vraiment jamais, entendu un patient évoquer cela en séance. Quant à l’œdipe lui-même, effectivement il existe mais n’est pas du tout central. » Reste à savoir si le « tout-sexuel » freudien serait une conséquence du fait que le père de Freud avait abusé de certains de ses enfants, et peut-être de Sigmund lui-même. Comme dit Bruno Clavier, « celui-ci ne fera plus son coming out » et en conséquence « cette ombre qui pèse sur la psychanalyse ne peut être pleinement levée (4) ».

       Cette vieille thèse d’un complexe d’Œdipe mal résolu a été récupérée par l’Église catholique qui ne peut plus s’en tenir à la seule action de Satan. Par ailleurs, des causes biologiques la placeraient en porte-à-faux avec un Créateur dont la responsabilité se trouverait engagée. À l’inverse de la théologie queer (5) des États-Unis ou de la notion d’inclusivité, évoquée à propos de la pastorale LGBT-friendly, qui considèrent l’homosexualité comme un élément de la Création devant être accueilli comme tel, Freud sauve la mise à la théologie catholique et justifie sa réprobation — l’heure n’étant plus aux condamnations et autres excommunications, sans parler des flammes du bûcher – d’une orientation sexuelle si présente dans ses rangs.

       L’Église gagnerait à s’interroger sur la nature réelle des représentations de saint Sébastien et du culte qui lui est voué. Ou expliquer, en termes contemporains, le lien qui aurait existé entre saint Serge et saint Bacchus, deux officiers romains, secrètement chrétiens, martyrs du IVe siècle, qu’une icône du VIIe siècle détenue au monastère Sainte-Catherine, sur le mont Sinaï, représente en habits de cérémonie, avec comme témoin le Christ lui-même (6). Selon la légende, Bacchus, après son décès sous la torture, serait apparu à Serge, pendant qu’il était torturé à son tour, pour l’encourager à résister car ils se retrouveraient ensemble au paradis. Ils furent, par la suite, vénérés comme protecteurs de l’armée dans l’Empire byzantin.

        Les historiens parlent, pour les uns d’une forme d’union homosexuelle, pour les autres d’une fraternité adoptive, ou adelphopoiia, relation spirituelle entre deux individus, non reconnue en droit canon mais qui existait dans l’Empire byzantin et témoignait publiquement d’une amitié. Elle entraînait une obligation de soutien mutuel. Alain Dag’Naud préfère placer l’homosexualité sous le patronage de saint Achaire qui fut évêque de Noyon au VIIe siècle. « Caire, en vieux français, désigne précisément une verge en érection à la vue d’un beau garçon, explique-t-il. Dans son Jeu de la feuillée, le poète médiéval Adam le Bossu prie Acaire de l’aider dans sa quête : “Saint Acaire, donne-moi assez de pois pilés car je suis, vois, un sot clamé.” Les pois sont les culs des damoiseaux, pilés car prêts à recevoir un pilon. Quant au sot, c’est, au Moyen Âge, celui qui hante les ruelles et les coupe-gorge pour dénicher de beaux garçons (7). »

        J’ai en mémoire ce propos d’un rédacteur en chef de l’Agence France-Presse qui me disait : « Je ne peux nommer au bureau du Vatican qu’un homosexuel, sinon il ne pourra pas travailler. » Et dire que c’est sur ce motif que le pape François aura récusé un ambassadeur de France. Dieu reconnaîtra les siens (8) ! La diplomatie vaticane et le souverain pontife prenaient, par ce refus, le contrepied de leur nouvelle pastorale officielle qui condamne l’acte homosexuel mais prétend accueillir la personne. C’est dire l’hypocrisie du propos, dans son application comme dans son contenu. Déjà victime de la castration symbolique à l’origine de la pensée psychanalytique, la personne homosexuelle se retrouve, face à la nouvelle « mansuétude » des grandes institutions occidentales, victime d’une seconde castration, sociale celle-ci : celle de sa sexualité. Elle est admise en tant qu’individu mais sa pratique sexuelle demeure sinon condamnée, du moins invitée à demeurer dans des limites socialement prédéterminées. Des Églises aux forces armées, qui acceptent la recrue à condition qu’elle demeure discrète sur son orientation, l’homosexuel ne serait qu’une victime digne de compassion, un « blessé de la vie » comme l’affirme la nouvelle doxa catholique, mais pas un libre citoyen disposant des mêmes droits que les hétérosexuels, et d’abord celui de l’usage de son corps. Celui, pour un couple de même sexe – et surtout pour les hommes – de se tenir par la main en public, de s’embrasser. À la décharge du catholicisme, les courants dominants des trois monothéismes ont, sur ce sujet, des positions équivalentes, voire plus intolérantes et répressives dans le cas de l’islam.


Notes :

  1. Psychologies, op. cit.
  2. Que je ne qualifierai pas afin d’éviter les exégèses sans fin pour savoir si l’apôtre et l’évangéliste étaient ou non une seule et même personne.
  3. Psychanalyste et psychologue clinicien, auteur de Les Fantômes de l’analyste, Payot, 2017.
  4. Le Figaro, 13 mars 2017.
  5. En anglais, le terme queer signifie étrange, singulier, louche pour un individu, mais il est aussi l’équivalent du français « pédé ».
  6. Cet épisode a été récupéré pour défendre le mariage pour tous, notamment par le site Care2.com, 14 mars 2012, puis dans une synthèse The forgotten history of gay marriage, 15 mars 2015.
  7. Les Dessous croustillants de l’Histoire de France, Larousse, 2017.
  8. « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » est le mot d’ordre que, selon la tradition, le chef de la croisade des Barons, Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux et légat pontifical, aurait lancée le 22 juillet 1209 lors de la prise de Béziers. Le chroniqueur cistercien Césaire de Heisterbach, seul à rapporter le propos, lui fait dire en réalité : « Massacrez-les, car le seigneur connaît les siens. »

 

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