44 – Dans l’embryon (2/2)

Si vous croyez, rescapés de l’espèce, que je vais me gêner pour parler génétique, c’est que vous témoignez d’un excès d’optimisme. À partir d’un certain âge les inhibitions tendent à s’estomper et à disparaître. Faut faire avec. C’est génétique.  #RescapesdelEspece

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       Face à ces théories psychanalytiques et à leurs conséquences, à ce qu’il présente comme « la pensée réflexe du lacanisme ordinaire », le sociologue Didier Eribon s’insurge et dénonce « les notions fabriquées par l’idéologie du « psychanalisme » et ressassées, ânonnées par les propagateurs de celle-ci (1) », dans lesquelles il voit une violence homophobe. Il emboîte le pas aux tenants de l’antipsychiatrie qui, comme Foucault, ont soutenu que la maladie mentale était un mythe et la psychiatrie une auxiliaire de l’État chargée de placer sous contrôle les individus non conformes. Pourtant, la démarche de Freud avait pour ambition de démédicaliser une homosexualité que l’aliéniste austro-hongrois Richard von Krafft-Ebing, fils de magistrat et très attaché aux élites sociales, avait voulu expliquer par des phénomènes héréditaires en l’intégrant dans une pathologie de la dégénérescence. Ne prétendant s’adresser qu’à ses pairs, comme si le sujet n’était pas à la portée du commun, il avait développé, en 1886, ses « études de cas » de « perversions sexuelles » dans Psychopathia sexualis : Étude médico-légale à l’usage des médecins et des juristes (2). Le caractère transgressif du sujet provoqua un succès de librairie insoupçonné. Krafft-Ebing a popularisé également les notions de masochisme et de sadisme dans une époque très portée sur les propos savants et les explications à prétentions scientifiques concernant la sexualité en général, la masturbation, la sodomie, la pédérastie et l’uranisme (3) (pour conserver la terminologie du temps) en particulier, bref toutes les sexualités non destinées à la reproduction de l’espèce.

        Pour louable que pouvait être le projet freudien, l’œdipe normatif brandi n’est pas sans évoquer cette psychiatrisation des minorités sexuelles au tournant des XIXe et XXe siècles, leur classement au nombre des dérèglements médicalisés et la prétention de certains à « guérir » des patients désignés par un terme forgé sinon pour l’occasion du moins à l’époque : homosexuels. Le rejet de ce type de démarche affleure dans tous les ouvrages d’Eribon. Dans le sillage du Foucault de l’Histoire de la folie (4) mais surtout de La Volonté de savoir (5), dont il a effectué une lecture critique attentive, il a mis l’accent sur le fait qu’en devenant une catégorie médico-psychiatrique, le sodomite n’est plus considéré pour ses actes mais assimilé à une pathologie qui se résumerait à une forme d’hermaphrodisme.

       Du refus de cette mainmise « scientifique », Didier Eribon s’est expliqué de manière détaillée dans Une morale minoritaire (6), au fil de plusieurs chapitres intitulés « Homophobie de Jacques Lacan » et « Pour en finir avec Jacques Lacan ». Il lui reproche de demeurer englué dans les concepts de l’entre-deux guerres et de prétendre, lui aussi, pouvoir « guérir (7) » les homosexuels de leur « perversion (8) ». À condition qu’ils y mettent du leur, ce qui n’est pas le cas déplore le maître. « De quel droit, s’indigne Eribon, se donne-t-il pour projet de soigner les homosexuels ? Et de quel héritage idéologique, culturel, politique lui viennent de tels désirs thérapeutiques ? Et de quel droit, ou s’appuyant sur quelles forces sociales, peut-il présenter ces pulsions éradicatrices pour de la science ? » L’île de Malte, bien que le catholicisme y soit religion d’État, a été le premier pays européen à interdire toute thérapie « qui vise à changer, à réprimer ou à éliminer l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou l’expression sexuelle d’une personne ».

      Des États-Unis sont venues les études toujours partielles et souvent fumeuses défendant, à l’inverse de la vision psychanalytique, la théorie d’un déterminisme génétique dans notre sexualité : à partir de l’hypothalamus selon l’un, ou d’une particularité du chromosome X (appelée Xq28) selon l’autre, en passant par la comparaison de la longueur de l’index et de l’annulaire. L’objectif consistait à en finir avec la notion de maladie mentale associée à cette orientation sexuelle. Si en France, cette classification psychiatrique a disparu dès 1981, l’homosexualité est demeurée dans la nomenclature de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) jusqu’en 1990. Face à ces contorsions autour d’un déterminisme génétique, la communauté scientifique ricanait en notant qu’une origine de ce type remettrait en cause la théorie de l’évolution. La sélection naturelle et l’absence de reproduction entre homosexuels auraient dû faire disparaître toute disparité génétique.

       Un Canadien, spécialiste des neurosciences, Paul Vasley, a tenté un premier contre-feu avec sa théorie du « helper in the nest (9) », expliquant que les homosexuels compenseraient leur absence de reproduction par une prédisposition pour les tâches éducatives. Bof… au moins je peux y trouver un justificatif au fait que ma petite-nièce Yaël se plaît à me moquer en me qualifiant de « mother man ». Une nouvelle théorie a été popularisée par le Pr Jacques Balthazart, de l’université de Liège, spécialiste en neuroendocrinologie du comportement (10). Elle attribue l’origine de l’homosexualité à une interaction entre des facteurs génétiques et hormonaux dans l’embryon. Cette hypothèse a été, en partie, corroborée par les travaux de l’Américain William Rice, de l’université de Californie, et du Suédois Urban Friberg, de l’université d’Uppsala. Elle offre l’avantage de contourner l’obstacle darwinien en se fondant sur l’épigénétique, c’est-à-dire les marqueurs qui activent nos gènes.

        Le code génétique de l’ADN est interprété de manière variable par nos cellules. Certains de ces marqueurs sont spécifiques à un sexe et agissent dès la période fœtale. Durant cette phase, d’importantes variations d’hormones androgènes sont observées. « Tout se jouerait à ce moment précis, explique Stanislas Kraland (11), lors du renouvellement des marqueurs épigénétiques du fœtus. Selon les chercheurs, le fait qu’un futur petit garçon hérite accidentellement de marqueurs de sa mère, ou la petite fille de son père, modifie la réaction de celui-là ou de celle-ci face aux androgènes. » Pour Jacques Balthazart, ces changements accidentels résulteraient d’un stress majeur chez la mère. Une thèse soutenue par Sergey Gavrilet, directeur à l’Institut national de recherche mathématique et biologique (NIMBioS). À l’aide d’un modèle mathématique, les tenants de l’épigénétique ont établi que « les marqueurs propres à un sexe et qui s’expriment dans un autre sont aussi ceux qui déterminent la résistance d’un parent (12). » Cette résistance justifierait le contournement de la sélection naturelle. À suivre.


Notes :

  1. Retour à Reims, Fayard, 2009.
  2. Édition française : Psychopathia sexualis, éd. Camion blanc, 2012.
  3. De l’allemand « Uranismus », terme créé par Karl Heinrich Ulrichs (1825-1895), dans un ouvrage, publié en 1864 sous le pseudonyme de Numa Numantius, Recherches sur l’énigme de l’amour entre hommes. Le terme tire sa racine de « Ourania » (« Uranie » d’un adjectif grec qui signifie « la céleste »), surnom de la déesse Aphrodite. Ulrichs nomme « Urninge » (« uraniens ou uranistes » en français) les hommes qui aiment les hommes, « Dioninge » les personnes qui aiment le sexe opposé, et « Urninden » les femmes qui aiment les femmes. (Source : wiktionary)
  4. Histoire de la folie à l’âge classique, Folie et déraison, Plon, 1961, rééd. Gallimard, 1972.
  5. Histoire de la sexualité, vol. 1, La Volonté de savoir, Gallimard, 1976.
  6. Sous-titré Variation sur un thème de Jean Genet, Fayard, 2001.
  7. Cf. Le Séminaire, V, 1957-1958, Les Formations de l’inconscient, Seuil, 1998.
  8. Cf. Le Séminaire, VIII, 1960-1961, Le Transfert, Seuil, 1991.
  9. « L’aide au nid ».
  10. Biologie de l’homosexualité. On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être, éd. Mardaga, 2010.
  11. Huffpost, 13 décembre 2012.
  12. Op. cit.
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