45 – Le pape n’est pas infaillible (1/3)

À leur âge, est-il raisonnable de laisser les papes faire des bulles ? Ne devraient-ils pas se consacrer à des activités moins futiles ? Je vous pose la question, chers rescapés de l’espèce.  #RescapesdelEspece

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Le groupe chinois Acrush

       Contrairement aux propos tenus devant des journalistes, en octobre 2016, par Jorge Mario Bergoglio, une « théorie du genre (1) », fondée sur l’hypothèse que les identités sexuelles seraient socialement construites, et non déterminées de manière biologique, n’est qu’un fantasme des adversaires des « études de genre » ou « études sur le genre ». « Cada loco con su tema (2) » comme on dit dans son pays, l’Argentine. Le pape François n’est pas infaillible. Dans son sillage, afin de contrer une « théorie » qui n’existe pas, des mouvements se réclamant du catholicisme élaborent un monde qui, lui, est théorique. Selon leurs critères, les normes sexuelles sont simples. Elles reprennent la classification exposée, au milieu de ses délires eugénistes, par le prix Nobel de médecine Alexis Carrel : « Il importe que chaque individu soit, sans équivoque, mâle ou femelle. Que son éducation lui interdise de manifester les tendances sexuelles, les caractères mentaux et les ambitions du sexe opposé (3). »

         Un reportage sur un stage « masculiniste » en a proposé l’illustration. Il existe une contradiction entre le fait de prétendre enseigner à réaffirmer sa virilité et la négation du genre, mais convient-il de s’arrêter à ces incohérences ? Des journalistes de France 2 (4) ont proposé une réponse à la question « C’est quoi être un homme ? » à partir d’une formation organisée en Isère. Le présentateur, David Pujadas, a lancé le sujet sur « le mouvement viriliste » en expliquant que « beaucoup d’hommes seraient en proie à un doute existentiel ». Selon les canons en vogue dans cette institution qui se réclame de la catholicité, pour être viril il conviendrait de crier, de montrer ses muscles, par exemple en poussant une voiture avec ses camarades masculins, et de se poser en guide. Difficile de faire mieux comme clichés

     Ils auraient pu demander conseil aux autorités de Malaisie qui, dans leur traque aux homosexuels, ont établi des critères d’identification. Chez les garçons, la préférence pour les chemises serrées, avec des cols en V, et les grands sacs à main. Chez les filles, rester et dormir en compagnie de femmes. Sur ces bases, dès 2011 des camps destinés à « apprendre à devenir des hommes » avaient été organisés afin de rééduquer les « garçons efféminés ».

       À l’inverse, il existe le boys band chinois Acrush qui, depuis la fin 2016, croule sous les déclarations d’amour d’admiratrices passionnées et rassemble un million de fans sur Weibo. Les cinq « beaux jeunes », selon le terme choisi par l’agent, qui font fantasmer les adolescentes est composé en réalité de filles habillées comme des petits mecs. Un détail qui n’entre pas en ligne de compte à l’heure où triomphe une mode unisexe. Ces artistes au look résolument androgyne sont nommés husbands par leurs admiratrices dans la mesure où le groupe est identifié par leur public de jeunes filles à la catégorie des séducteurs mâles, donc des maris souhaités. La seule limite imposée à leur sujet par les gestionnaires de l’industrie du spectacle consiste à ne pas parler d’orientation sexuelle. Pas question de risquer de perdre une fraction du public. Deux faces de notre réalité contemporaine.

       Pas question, également, de se fier sur cette question de genre à l’expertise du consulat français de Sainte-Hélène, où Napoléon a rendu le dernier soupir. Sur l’île vit Jonathan, une grosse tortue comme on en trouve aux Galapagos. Elle y a été amenée en 1880 et continue de bien se porter, ce qui lui vaut le titre de plus vieil animal du monde. C’est du moins ce qu’a édicté National Geographic.  Elle serait âgée de 186 ans. Approximativement. Il y a une trentaine d’années, le consul de France en charge de veiller sur Longwood, la dernière demeure de Napoléon, a cru bien faire en offrant une autre tortue, Frederica, de manière à favoriser la vie sexuelle de Jonathan et des accouplements prometteurs. Le temps passant, en dépit des efforts du couple aucune descendance n’a pu être programmée. Ce n’est que de manière récente qu’il a été établi que ces diables de Français avaient des problèmes de genre et que leur Frederica était en réalité un Frederic.

       Juliette Rennes, qui a dirigé une encyclopédie consacrée au genre (5), explique que cette notion est d’abord d’une « question de recherche ». « N’importe quel domaine du monde social peut être interrogé sous l’angle de ce qu’il nous apprend sur les relations concrètes entre les sexes, sur les normes qui les régissent, sur les éventuelles transformations ou subversions de ces normes selon les situations et les périodes historiques ; cela peut signifier aussi d’interroger le système symbolique de différenciation et de hiérarchisation du masculin et du féminin, la façon dont ce système régit les usages de l’espace, d’un produit culturel, d’une technologie, d’un objet quelconque… Le genre désigne donc moins un objet empirique de recherche qu’un certain regard sur tout objet empirique (6) », résume-t-elle. Ce qu’Éric Macé illustre, dans L’Après-Patriarcat (7). Il montre qu’en dépit d’un égalitarisme revendiqué entre les hommes et les femmes, nous fabriquons collectivement des inégalités de genre. C’est vrai dans le domaine des carrières, des salaires, des charges parentales et domestiques… Refusant de se borner à pointer du doigt la survivance d’un patriarcat, il s’est attaché à réinscrire les rapports de genre dans leurs contextes historiques et sociaux. Sa conclusion est qu’aujourd’hui la tension entre un principe d’égalité partagé et la fabrique collective d’inégalités exprime les ambivalences d’un « arrangement de genre » instable et provisoire.

       Le moule est en place dès le berceau et l’imprégnation s’effectue pas à pas. Le sociologue Michel Bozon, auteur de Pratique de l’amour : le plaisir et l’inquiétude (8), en propose un exemple : « Un jeune chercheur, Kevin Diter, a écrit un article intitulé “Je l’aime, un peu, beaucoup, à la folie… pas du tout !” Il observe comment, dans les cours de récréation à l’école primaire déjà, on apprend aux garçons qu’il vaut mieux ne pas se référer à l’amour parce que c’est quelque chose de féminin et qu’il faut éviter de ressembler aux filles. On dit aussi que c’est pour “les bébés”. Un des objectifs assignés aux garçons est de devenir des grands et l’amour n’est pas central pour cela. Chez les filles, c’est un peu différent : ce qu’on attend d’elles, c’est qu’elles deviennent des femmes “complètes”, et l’amour joue un rôle là-dedans. Il faut une relation (sous-entendu, hétérosexuelle) pour les compléter, et ensuite un enfant. Comment l’entrée dans la sexualité est-elle vue alors ? Elle est soumise à une norme relationnelle. Elle n’est acceptable que si l’on se montre capable d’entamer une relation durable. Entrer dans la sexualité trop tôt, sans partenaire stable c’est être une “salope”. Inversement ne pas réussir à attirer de partenaire, c’est déjà être une “vieille fille”. Ce schéma traditionnel a été critiqué par les féministes. La sociologue Sonia Dayan dans un article publié en 1982 (« Production du sentiment amoureux et travail des femmes ») montre que l’éducation donnée aux petites filles les pousse à se voir comme des êtres incomplets, et à attendre la venue d’un homme miraculeux qui seul peut compléter leur construction comme femme (9). » Ces travaux ne relèvent en rien d’une théorie mais d’observations et d’analyses de nos comportements, nos attitudes, nos références qui modifient le regard que nous portons, de manière souvent inconsciente, sur nos sociétés et le monde qui nous entoure.

       Certaines de ces études, parmi les plus mobilisées dans les polémiques partisanes, s’attachent à montrer – ce qui me paraît relever de l’évidence – que le genre social d’un individu n’est pas déterminé seulement par son sexe biologique mais surtout par l’histoire de sa vie et son environnement social et culturel. Demandez à Monsieur, Philippe de France, duc d’Orléans, le frère de Louis XIV. Mazarin, très marqué par la Fronde, avait cru subtil de le faire habiller et élever en fille depuis son plus jeune âge afin d’éviter une lutte pour la domination entre les deux garçons et préserver le pouvoir pour la suite. La sexualité du jeune prince en fut orientée et la Cour ne l’appela, dans son dos, que Madame. Comme, à l’inverse, Christine de Suède, élevée en garçon et qui n’est jamais parvenue à se marier. Elle a multiplié les amours lesbiennes comme les amants. Ou alors, interrogeons le chevalier d’Éon qui serait né « coiffé », c’est-à-dire de sexe indéterminé, bien qu’à sa mort les médecins le définirent comme de sexe masculin, sans ambiguïté. Devenu agent de renseignement pour le compte du « cabinet noir » de Louis XV, il agissait à Moscou puis à Londres sous une identité féminine. De retour à la Cour de France, il reprit une apparence masculine comme capitaine de dragons. L’éonisme est devenu une catégorie psychologique assimilée soit à un besoin de travestissement, soit à la première étape d’un changement d’identité sexuelle.

    La situation inverse existe puisqu’au XVIIIe siècle l’Irlandaise Anne Bonny et l’Anglaise Mary Read s’habillaient en hommes pour servir sur un navire pirate. On pourrait proposer le contrepoint à Philippe de France avec le roman d’Emmanuelle Favier, Le Courage qu’il faut aux rivières (10), qui se déroule dans l’Albanie contemporaine et traite d’une réalité locale : les vierges sous serment. Elle met en scène l’une de ces femmes ayant juré de demeurer chaste et vivant comme un homme. Et que dire des sœurs Brontë, Anne, Emily et Charlotte, contraintes de publier comme si elles étaient les frères Bell ? Et George Sand ? Certes elle s’était dotée d’une personnalité virile par son pseudonyme comme par son apparence physique mais, plus significatif, elle était parvenue à être traitée par la critique sur ce registre masculin. Ce qui n’affectait en rien son hétérosexualité. À la même époque, et elle aussi afin de pouvoir exercer une profession réservée aux hommes, Margaret Ann Bulkley avait dû se métamorphoser en James Barry pour exercer comme chirurgien. Comme la journaliste Dorothy Lawrence pour avoir accès au front durant la première guerre mondiale. Comme l’Américaine Rena Kanokogi, dans les années 1950, pour pouvoir participer aux compétitions de judo. Ces temps ne sont jamais révolus. L’univers contemporain de l’électro est à ce point machiste que le DJ Matt Muset, connu sous le nom de scène Musikillz, s’est révélé être une femme californienne, Tatiana Alvarez. Elle avait été obligée de se travestir pour avoir accès à la scène et y prouver son talent.


Notes :

  1. Les gender studies se sont développées aux États-Unis, à partir des années 1970, dans la lignée des travaux des Français Michel Foucault, Jacques Derrida, Roland Barthes et Jacques Lacan. Au fil des confrontations universitaires puis idéologiques qui se sont déroulées à leur propos, l’affrontement s’est peu à peu polarisé entre les tenants d’une explication d’ordre psychanalytique, adeptes des études de genre, et leurs adversaires (je ne parle que des contestations universitaires fondées et non des polémiques politiciennes de bas étage) qui dénoncent un refus de fait des recherches d’ordre biologique. Dans le prolongement de ces études de genre, se sont imposées, à partir des années 1990, les queer studies qui se concentrent sur le non-dit de la sexualité, en particulier la prostitution et la pornographie.
  2. « À chacun sa folie. »
  3. L’Homme cet inconnu, publié en 1935. Plon, 1999.
  4. « 20 heures » du 29 mars 2017.
  5. Encyclopédie critique du genre, La Découverte, 2017.
  6. Les Inrocks, 12 mars 2017.
  7. Op. cit.
  8. Payot, 2016.
  9. Rue89-l’Obs, 28 mai 2017.
  10. Albin Michel, 2017.

 

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