46 – Le sexe des anges (2/3)

Avouons-le, nous ne sommes pas des anges. Ni vous, ni moi, compagnons rescapés de l’espèce, ne vous en déblaise. Car, comme dirait Pascal, à force de vouloir faire les anges nous nous retrouvons à faire les bêtes, bonobos ou chimpanzés c’est selon. #RescapesdelEspece

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Ingres, Le vœu de Louis XIII

        Les questions de genre se retrouvent dans toutes les cultures et religions. Dans le shintoïsme, par exemple, le kami de la croissance du riz, c’est-à-dire la divinité des céréales — qui est devenue celle du commerce –, se nomme Inari. Elle est souvent symbolisée par une renarde, ou alors un renard lui sert de messager. Elle est si populaire au Japon que le bouddhisme l’a récupérée et mise à sa sauce. Son genre n’est pas défini. Elle est le plus souvent femelle mais peut être mâle, comme elle est tantôt bénéfique mais aussi maléfique. Peut-être faut-il y voir l’origine du fait qu’elle soit devenue la protectrice des prostituées. Mais aussi des… pompiers.

        Le genre fait également problème chez le mystique hindou Râmakrishna (1), qui s’est frotté au soufisme et au christianisme et dont Romain Rolland comme Sri Aurobindo étaient des admirateurs. Il se travestissait en femme et adorait une déesse, Kali, au fil d’extases à dimension sexuelle. Rien de révolutionnaire dans une Inde qui reconnaît officiellement, à côté du masculin et du féminin, le transgenre mais continue de condamner l’homosexualité. Une situation qui se retrouve dans d’autres cultures. En Polynésie, le raerae est un travesti, en femme pour les hommes, en homme pour les femmes. Avec la colonisation, et surtout la christianisation, ils ont été marginalisés socialement et souvent réduits à la prostitution, ce qui n’était pas le cas aux origines puisqu’ils assumaient l’éducation sexuelle des jeunes, avec pour seule limite l’inceste qui a toujours été tabou.

       Ce terme, emprunté aux Polynésiens, a vu sa signification généralisée de manière abusive dans les langues européennes qui l’assimilent à interdit. C’est ainsi que je l’ai utilisé au fil de ce blog. Or, à l’origine, tapu est une notion religieuse. Elle exprime l’inverse de sacré et correspondrait plutôt au terme « impur ». La distorsion d’un vocabulaire religieux étranger à notre culture initiale n’est pas rare et s’observe avec l’islam. Des termes comme charia (loi divine et non code humain), jihad (effort spirituel et non guerre sainte), ou fatwa (avis religieux et non condamnation) en offrent des exemples. Quant à la fonction d’initiatrices sexuelles des transgenres, on la retrouve aussi dans la civilisation matriarcale zapotèque, peuple amérindien installé dans la vallée d’Oaxaca sur la façade pacifique au sud du Mexique, avec les muxhe (2). Ces hommes sont considérés comme ayant un «cœur de femme» et relèvent socialement d’un genre particulier, d’un « troisième sexe ».

       Râmakrishna n’a jamais honoré la couche de son épouse et a manifesté une véritable phobie à l’égard des femmes. Même mise à l’écart de la femme chez les moines bhakats qui, dès leurs plus jeunes années, entre trois et cinq ans en général, rejoignent les satras, des monastères krishnaïtes situés dans l’Assam, pour jouer les grandes épopées de l’hindouisme que sont le Mahabharata et le Ramayana. Ils célèbrent par leurs danses et leurs chants le dieu Vishnou, et son principal avatar, Krishna. Afin d’exprimer leur amour pour Krishna, un sentiment dénommé la bhakti, ils tendent à imiter son apparence féminine et deviennent ses épouses. Ce qui s’exprime par le fait de ne pas se couper les cheveux. Dans cette communauté monacale androgyne, les adeptes vivent dans des maisons distinctes abritant trois ou six occupants répartis sur trois générations : le vieux sage, le grand frère et le moinillon adopté, souvent déposé par la famille. Au fur et à mesure des décès, chacun reprend le rôle de celui qui se situe au-dessus de lui. Seuls les moines ont des contacts physiques entre eux : enlacements, caresses, sommeil conjoint. Personne d’autre n’est autorisé à les toucher. Ma myopie d’Occidental matérialiste pouvant me faire douter de l’abstinence proclamée, je m’abstiendrai d’évoquer une dimension sexuelle. Le berceau de cette tradition, illustrée par les moines d’Uttar Kamalabari, se situe sur l’île de Majuli au milieu du Brahmapoutre, sur ces terres oubliées situées à la charnière du Bhoutan, de la Chine et de la Birmanie qui n’ont été rattachées à l’Inde qu’après la seconde guerre mondiale.

      Au sein de la catholicité, Catherine Clément rappelle qu’en son temps Catherine de Sienne n’était pas la seule « à vénérer “Jésus-Notre-Mère”, image bisexuelle du Christ qui habita longtemps le christianisme (3). » Cette figure maternelle a été récupérée, au XIXe siècle, avec l’épanouissement du culte marial. Thérèse d’Avila se percevait en homme afin de correspondre aux préceptes de saint Jérôme pour qui servir le Christ revient à cesser d’être femme. Pourtant, c’est pour ce motif que la sainte Église a envoyé Johanne au bûcher, à Rouen le 30 mai 1431, en application du Deutéronome (22,5) : « Une femme ne portera point un habillement d’homme, et un homme ne mettra point des vêtements de femme ; car quiconque fait ces choses est en abomination à l’Éternel, ton Dieu. » Après hésitation, elle avait refusé de quitter ses habits masculins. Ce qui n’empêchera pas la même Église, après l’avoir condamnée au nom du texte saint, d’en faire une sainte.

       Une manière de se vêtir que la Cour de France reverra, non sans scandale, au XVIIe siècle lorsque la bisexuelle Christine de Suède viendra en France après son abdication. Pourtant, c’est pour répondre à l’appel de l’Église et avec sa bénédiction qu’Aliénor d’Aquitaine a participé à la deuxième croisade en compagnie de sa troupe d’amazones, toutes habillées en hommes et montant à califourchon. Mieux vaut, il est vrai, ne pas s’appesantir sur les croisades ! Lors de la troisième, conduite par les rois d’Angleterre et de France, le jeune Philippe II Auguste partageait sa couche avec Richard Cœur de Lion dont l’homosexualité affichée défrayait la chronique et mortifiait les autorités ecclésiastiques.

      Dans cette profonde confusion de genre, le sexe et la religion exercent une fascination conjointe sur de nombreux esprits. Je n’en veux pour preuve que les trois journées durant lesquelles des internautes se sont écharpés autour de l’article de Wikipédia consacré au chat Garfield, créé par Jim Davis en 1978. La controverse est partie d’une interview (4) du dessinateur qui venait de refaire surface et dans laquelle il avait justifié le caractère universel du personnage en expliquant : « En sa vertu de chat, il n’est ni un homme ni une femme. Il n’appartient à aucune nationalité et à aucune espèce. Il n’est ni jeune ni vieux. » Ce vide faisant peur, il a fallu, toutes affaires cessantes, attribuer un sexe mais aussi une religion à Garfield. Homme puis femme, musulman… La question s’est élargie au genre, certains fans affirmant que le chat est transgenre. Les changements se sont succédé sans interruption dans l’article de Wikipédia, jusqu’à ce qu’un administrateur de l’encyclopédie en ligne tranche pour la masculinité en se fondant sur une autre déclaration de Jim Davis et le fait que Garfield a une petite amie, Arlene (5). Le dernier argument pourrait ouvrir un autre débat, mais restons-en là.

      L’épisode montre à quel point ces questions demeurent sensibles. Les discussions byzantines puis les controverses médiévales autour du sexe des anges ne sont pas closes. Elles découlaient d’un propos évangélique disant : « Car, à la résurrection, les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris mais ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel » (Matthieu 22, 30). Certains ont pensé trouver la réponse à cette angoissante question du sexe des anges dans le mouvement de recul que Marie aurait eu, lors de l’Annonciation, quand l’archange Gabriel lui serait apparu. « Salut, pleine de grâce ! Le Seigneur est avec vous […]. Mais à cette parole elle fut fort troublée, et elle se demandait ce que pouvait être cette salutation » (Luc 1, 26-38). Le fait qu’elle ait été rassurée a été utilisé comme argument en faveur de la masculinité des anges. Le Coran, sans réelle surprise, paraît incliner vers le même genre avec des sourates comme « Demande aux Mecquois qu’ils te disent si Dieu a des filles, pendant qu’ils ont des fils ? Aurions-nous par hasard créé des anges femelles ? En ont-ils été témoins ? » (37, 143-144) et « Ils assimilent les anges, qui sont des serviteurs de Dieu, à l’aspect extérieur des femmes. Ont-ils été témoins de leur création ? » (43, 18). À l’inverse, la façade de la cathédrale de Montauban a proposé une réponse, en 2009, grâce à une œuvre d’un plasticien que Michel Faucher comptait au nombre de ses relations, Ernest Pignon-Ernest. Pour lui, la question était tranchée. Ses anges étaient des femmes, et nul ne pouvait s’y tromper en contemplant, sur la façade de l’édifice religieux, ses deux œuvres inspirées de l’étude préparatoire du Vœu de Louis XIII, le tableau géant d’Ingres qui est le joyau de la cathédrale.

      « Ces angelots dont la nudité sexuelle irrita la sensibilité morale de trois jeunes intégristes pudibonds furent “souillés”. De nuit, le trio recouvrit fin juillet les parties intimes de ces anges avec du papier journal, et déclencha une polémique des plus nourries (6). » Ils étaient membres d’une famille catholique traditionaliste montalbanaise, militante anti-avortement. Je comprends mieux que Sa Sainteté François consacre une part de ses méditations à ces questions. Le musée Ingres a recueilli l’œuvre saccagée d’Ernest Pignon-Ernest.


Notes :

  1. Shrî Râmakrishna, L’Enseignement de Râmakrishna, traduction Jean Herbert, Albin Michel, 2005.
  2. Prononcer « mouché ».
  3. Op. cit.
  4. Mental Floss, 3 novembre 2014.
  5. Cf. Avi Selk et Michael Cavna,Washington Post, 1er mars 2017.
  6. La Dépêche, 22 octobre 2009.

 

 

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