49 – Le prisme de l’idéologie (2/3)

La pudeur musulmane stigmatisée de nos jours n’est pourtant pas différente de celle que les chrétiens respectaient dans les années 1950. Un peu de compréhension ne serait-il pas légitime, chers rescapés de l’espèce ? Quant au respect des règles républicaines du vivre-ensemble, le discours des imams n’est pas le seul à l’écorner. Des officiels catholiques, prêtres de surcroît, y vont aussi gaiement. Mais pas gayment. #RescapesdelEspece

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      Quelques semaines après ses obsèques, en présence de l’ancien président de la République François Hollande, le mariage posthume du policier assassiné et de son compagnon était célébré. L’exploitation politico-symbolique de la notion de mariage atteignait un sommet. Cette forme d’union posthume peut avoir du sens soit pour légitimer une descendance en cours de conception, soit pour des intérêts matériels. Dès lors que les deux hommes étaient pacsés, cette étape supplémentaire relevait surtout de l’affichage et d’une forme de réponse aux attaques homophobes ayant suivi les obsèques.

       Quant à la présence, lors de la cérémonie, d’un homme qui symbolise l’inverse de la notion du mariage, qui a fondé une famille en se tenant avec soin hors de ce type de lien, son parrainage renforçait la dimension de manifeste politique. Il y a dans ces formes d’exploitation de quoi révulser et révolter la part de la population qui perçoit le mariage comme un sacrement. Elles relèvent de l’idéologie et d’une forme d’aveuglement. Comme il en va, en face, du combat contre une « théorie du genre ». L’effet produit est aux antipodes de celui qui était escompté.

       Ces démarches témoignent de la même forme de cécité militante que, par exemple, la mobilisation du centre Simon-Wiesenthal (1), en 2014, à propos d’un hameau du Loiret. Les élus avaient résisté avant de céder aux injonctions du ministère de l’Intérieur qui, sous la pression de l’ONG américaine, demandait au conseil municipal de modifier le nom du lieu : La Mort-aux-juifs. En pratique, selon les étymologies les plus couramment admises, « mort » est une déformation de mare qui, en dialecte, se prononçait more ou maure. Quant à juif le terme provient lui aussi du parler vernaculaire et dérive du latin suinus, porcin. Il désigne le déchet liquide produit par les animaux et se nommait juin, qui se prononçait jui. Une banale mare à purin était devenue, au fil des siècles, un slogan antisémite. Le centre Simon-Wiesenthal aurait mieux fait, sur ce sujet, d’adopter la position du directeur de son antenne de Jérusalem qui, après les manifestations de l’alt-right antisémite et néonazie à Charlottesville en août 2017, avait félicité le Premier ministre israélien de « ne pas s’être précipité » pour dénoncer.

       Nos perceptions, ce que nous croyons voir et entendre, ce que nous pensons exprimer, ne résultent pas de vérités objectives mais de reconstitutions arbitraires qui passent par le prisme de nos options idéologiques. La démarche du centre Simon-Wiesenthal a offert une illustration du caractère caricatural de certaines pressions. Dans le cas d’espèce, elles s’exerçaient par référence à un régime de Vichy hors sujet, en ignorant le contexte local et l’histoire médiévale.

       Une autre forme de cette myopie culturelle avait été offerte, alors que Bertrand Delanoë était maire de Paris, par une entreprise américaine. Elle avait demandé que soit modifié le nom de la rue dans laquelle son antenne française était installée. Dans la capitale, ses bureaux se situaient rue Gay-Lussac dans le cinquième arrondissement. Au-delà de l’inculture concernant les recherches physiques sur les propriétés des gaz révélée par cette demande incongrue, la gêne des dirigeants du groupe résultait du fait de se trouver associés aux trois premières lettres de ce nom propre. Après la cinglante réplique du maire de Paris, les Américains avaient présenté des excuses.

       Un épisode comparable, illustrant la persistance d’attitudes de rejet et d’exclusion de l’homosexualité sur la base d’une conception traditionnelle des valeurs religieuses, s’est déroulé aux États-Unis. À New-York, lors du Vendredi saint 2017, une croix de deux mètres avait été enchaînée à un portail de Gay Street (2). Faute de parvenir à se débarrasser de cette objurgation, un groupe d’habitants avait pris l’initiative de repeindre la croix aux couleurs arc-en-ciel LGBT.

       Pour apprécier le caractère moteur de ces références religieuses dans le rejet des évolutions contemporaines concernant le corps, la sexualité et les formes de procréation, il suffit d’observer ce qui se produit, en Occident, avec l’interruption volontaire de grossesse. Ce droit des femmes à disposer de leur corps est remis en cause par les gouvernements réactionnaires, aux États-Unis comme en Europe, avec le soutien actif du Pape, de la hiérarchie catholique et des groupes religieux intégristes.

       Le lundi de Pâques 2017, à l’occasion d’un débat sur le vote des catholiques organisé par la chaîne d’information continue CNews, le prêtre aumônier de l’Assemblée nationale, Laurent Stalla-Bourdillon, a affiché sans complexe la volonté de reconquête de la droite catholique. Lorsque l’avortement a été évoqué, il a affirmé : « Ma position est celle de la doctrine de l’Église catholique : l’IVG est un crime. » Qui osera reprocher à des imams des prêches non conformes aux lois de la République ? N’est-ce pas François Baroin qui disait à propos des militants les plus radicaux de la Manif pour tous, engagés derrière François Fillon : « Si on est animé par une espérance religieuse, on peut être un profond laïc et être animé de cette espérance. C’est ça, la force de la République, ils se rejoignent dans l’acceptation du principe simple qui est qu’on ne place pas les lois de la religion au-dessus des lois de la République. Tant qu’on reste dans ce cadre-là, il n’y a aucune difficulté à vivre ensemble, à travailler ensemble et peut-être même à gouverner ensemble (3). » L’aumônier de Mesdames et Messieurs les députés qui se réclament du catholicisme ne semble pas partager cette règle républicaine.

       L’argument religieux de la « liberté de conscience » sert d’alibi pour refuser de prêter la main au respect des droits d’autrui. C’est vrai pour le recours à l’avortement comme pour le mariage entre personnes de même sexe. Lors de l’adoption de la loi Taubira, certains élus avaient demandé à pouvoir bénéficier d’une sorte de droit de retrait afin de ne pas avoir à célébrer ce type d’union. Avec son habituelle maladresse et son absence de vision de long terme, François Hollande avait commencé par dire oui avant de se rétracter, son entourage lui ayant probablement expliqué la teneur du piège.

       C’est ce biais qu’avait utilisé, en 2015, le gouverneur de l’Indiana Mike Pence, aujourd’hui vice-président des États-Unis, en tentant de faire passer un texte de loi sur la « liberté religieuse » qui témoignait de son hostilité à la reconnaissance des valeurs humaines LGBT. Le projet devait permettre aux employeurs et aux commerçants de refuser d’embaucher ou de servir des homosexuels, des Juifs ou des musulmans. Il n’avait oublié que les coiffeurs (4). Cet aveuglement de Mike Pence s’étend jusqu’à la défense des théories créationnistes. Lors de l’investiture du quarante-cinquième Président américain, à l’initiative de Werk for peace (5), un groupe créé après la fusillade dans un club gay d’Orlando (6), des manifestants ont tenté d’aller faire la fête sous ses fenêtres à Chevy Chase dans le Maryland, en rappelant qu’il avait soutenu par des financements publics des thérapies devant « guérir » les homosexuels. Outre le vice-président, le secrétaire d’État au logement et au développement urbain nommé par Trump, l’Afro-Américain Ben Carson, est lui aussi homophobe de manière assumée.

        La nouvelle administration a aussi provoqué la reprise de la « guerre des toilettes » qui avait été déclenchée par le gouverneur de Caroline du Nord, Pat McCrory. Il avait imposé au sein du système éducatif l’usage des toilettes en fonction de l’identité sexuelle et non du genre, ce qui signifiait que les transgenres scolarisés n’avaient plus accès aux toilettes féminines et se trouvaient en butte aux insultes et vexations des garçons – il s’agit de la situation la plus tendue –, quand les brimades ne provenaient pas de l’administration elle-même. Des textes similaires étaient en discussion dans d’autres États, comme le Dakota du Sud par exemple, au prétexte que ces mesures seraient nécessaires pour protéger les femmes des prédateurs sexuels. Plusieurs groupes multinationaux avaient annoncé leur intention de ne plus s’implanter dans cet État en raison de la promulgation de cette loi (7).

       Dans le cadre de la lutte contre les discriminations, Barack Obama, afin de protéger cette population fragile, avait recommandé que ces élèves et étudiants soient libres de choisir les toilettes et les vestiaires du genre auquel ils s’identifiaient. Cette décision avait mobilisé contre elle une dizaine d’États conservateurs comme le Mississippi et la Géorgie qui, emmenés par le procureur général du Texas, avaient attaqué en justice la circulaire gouvernementale. À première analyse, et conformément à ses promesses de campagne électorale assurant qu’il garantirait les droits de la population LGBT, Donald Trump aurait dû poursuivre dans la voie tracée par Obama. Son gendre, Jared Kushner, l’époux de sa fille Ivanka, n’a-t-il pas malencontreusement figuré durant huit ans sur les listes électorales de l’État de New-York en tant que femme? Le Président a pourtant laissé les conservateurs chrétiens qu’il a installés à la tête des ministères de la Justice et de l’Éducation revenir sur cette avancée. Un mois à peine après leur prise de fonction, ils ont annulé la recommandation fédérale et laissé les États libres d’arbitrer sur ce point. Comme s’il y avait urgence. La chrétienté militante demeure polarisée par ce sexe qui la hante.

       Dans la même logique, Trump est revenu sur la décision d’Obama d’ouvrir les portes de l’armée américaine aux transgenres. Une mesure réactionnaire qui a été « saluée » par les voisins canadiens en faisant participer le chef d’état-major, en compagnie de hauts responsables militaires en uniforme, à la gay pride dans la capitale Ottawa. Selon le ministère américain de la Défense, il y aurait entre 2500 et 7000 personnes concernées par le décret présidentiel sur le million trois cent mille militaires en activité. Les forces armées seraient le principal employeur de cette catégorie de citoyens. Cinq femmes transgenres ont lancé des poursuites devant un tribunal fédéral contre le Président et contre le Pentagone. Elles mettent en avant les incertitudes qui pèsent sur leur avenir, concernant un éventuel renvoi ou leurs droits à la retraite notamment, alors que le précédent chef de l’exécutif avait invité les militaires à effectuer leur coming out. Le statut des minorités, en l’occurrence sexuelles, demeure sans garantie sur la longue durée et alimente les réflexes de repli.

    On peut estimer ces aspects marginaux, mais ce n’est qu’un des effets d’une politique globale qui a conduit six membres d’un comité officiellement chargé de conseiller le Président américain sur la lutte contre la pandémie de sida à remettre leur démission et à s’en expliquer dans Newsweek (8). Ils estiment que la nouvelle administration élabore des lois « qui vont nuire aux personnes atteintes du VIH et vont interrompre ou revenir en arrière sur des progrès importants réalisés dans la lutte contre la maladie ». « Nous ne pouvons pas ignorer les nombreux signaux envoyés par le gouvernement Trump montrant qu’il ne prend pas au sérieux l’épidémie actuelle et les besoins des personnes atteintes du VIH », ajoutent-ils. Aux États-Unis, une minorité des personnes affectées bénéficient des traitements disponibles, de l’ordre de 40% des séropositifs. Comme quoi, s’intéresser à la politique n’est pas un luxe mais une nécessité car, en toute hypothèse, la politique s’intéresse à nous et pèse sur nos destinées individuelles et collectives.


Notes :

  1. Créée en 1977 et basée à Los Angeles, cette ONG tire son nom d’un architecte autrichien dont la famille a, pour l’essentiel, disparu durant la Shoah et qui a consacré sa vie à traquer les anciens nazis. Elle lutte contre le racisme et l’antisémitisme.
  2. Comme pour la rue Gay-Lussac à Paris, cette petite rue de Greenwich village qui donne dans Christopher Street ne fait pas référence à la sexualité mais porte le patronyme d’un ancien propriétaire du XVIIIe siècle. Le quartier est, depuis, devenu à dominante LGBT.

  3. BFMTV, 18 avril 2017.
  4. Référence à la vieille blague sous forme de dialogue : « Il faudrait tuer les Juifs et les coiffeurs ! » « Pourquoi les coiffeurs ? »
  5. Mouvement queer qui utilise la danse pour promouvoir la paix.
  6. Un an après la fusillade au Pulse, le 12 juin 2016, qui avait fait quarante-neuf morts, le corps de l’une des victimes, un jeune gay originaire de Porto Rico, n’avait pas été réclamé par sa famille. Le père avait découvert l’orientation sexuelle de son fils à cette occasion et, selon Orlando Latino et The Advocate, il aurait refusé de se rendre à la morgue pour identifier le cadavre.
  7. Dite « HB2 », en mars 2016.
  8. 16 juin 2017.
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