50 – De l’eau a coulé sous les ponts (3/3)

Edgar Faure le répétait avec humour, entre deux bouffées de sa pipe : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. » En effet. En revanche, retourner une veste demande une action concrète de celui qui la porte. Nous avons en ce domaine, chers rescapés de l’espèce, quelques experts patentés : Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, ou Jacques Attali, Eric Besson… Arrêtons là. La liste est trop longue pour une accroche de post.  #RescapesdelEspece

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Gérald Darmanin (photo sur Facebook)

       Les responsables politiques demeurent hésitants sur ces sujets, du genre aux unions entre personnes de même sexe. À l’heure actuelle, ils n’ont pas emboîté le pas aux forces religieuses qui combattent l’ensemble des évolutions engagées. La question devient plus complexe lorsque les deux statuts se mêlent, comme à Rio de Janeiro où, depuis janvier 2017, un pasteur évangéliste est devenu maire. Connu pour des propos homophobes, il se refuse à contribuer au financement d’une gay pride qui avait rassemblé, en décembre 2016, quelque six cent mille personnes. Le retour en arrière qui s’observe au Brésil a été aussi symbolisé par l’autorisation accordée par la justice à certains psychologues de proposer des « thérapies de réorientation sexuelle » aux homosexuels. Une mesure dénoncée par le conseil national brésilien de la psychologie qui y voit la résurgence des exorcismes moyenâgeux. Ces pratiques, souvent imposées par des parents à leurs enfants et rarement demandées par ceux qui les subissent, avaient été interdites en 1999 en raison des ravages qu’elles provoquent dans le psychisme des patients.

      En France, l’ancien porte-parole de Nicolas Sarkozy, Gérald Darmanin, a lancé sa carrière dans le sillage du député de la dixième circonscription du Nord, Christian Vanneste, dont il prendra la succession. Son mentor, avant de dériver vers la droite extrême, s’était fait connaître au début des années 2000 par les polémiques à répétition que ses propos sur l’homosexualité faisaient naître (1). Estimant que cette orientation sexuelle relève d’un « comportement culturel, acquis », il expliquait sur TF1 en décembre 2004 : « On peut parfaitement l’inhiber ou le rééduquer. » Un an plus tard, il jugeait les homosexuels nuisibles à l’intérêt général (2) et développait cette thèse dans la presse du Nord : « L’homosexualité est une menace pour la survie de l’humanité […]. Je n’ai pas dit que l’homosexualité était dangereuse. J’ai dit qu’elle était inférieure à l’hétérosexualité. Si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité. […] Pour moi leur comportement est un comportement sectaire. Je critique les comportements, je dis qu’ils sont inférieurs moralement (3). » Dans la lignée de son prédécesseur, Gérald Darmanin avait dénoncé avec vigueur une « théorie du genre » qu’il considérait comme « une absurdité absolue ». Il avait combattu le mariage pour tous. En 2012, il tweetait : « Incapable de redresser économiquement le pays, le PS propose de néfastes réformes de société : vote des étrangers, mariage homo, euthanasie (4). » Un an plus tard, il affirmait sur Twitter : « Si je suis maire de #Tourcoing, je ne célébrerai pas personnellement de mariages entre 2 hommes et 2 femmes (5). »

        Gérald Darmanin a été nommé, à Bercy, au poste de ministre de l’Action et des Comptes publics dans le gouvernement d’Édouard Philippe. Depuis qu’il a rallié Emmanuel Macron, il affirme l’inverse de ce qu’il disait en 2013. À la question de savoir s’il marierait des couples homosexuels, il a répondu : « Oui je le ferais. Je le ferais d’autant plus que je regrette ce tweet qui était malvenu et dont je peux comprendre qu’il ait pu blesser. Le manque d’expérience pousse parfois à dire des bêtises. Je considère que la droite a fait l’erreur de ne pas instituer un contrat d’union civile quand elle était au pouvoir. C’était pourtant dans notre projet de 2007. Mon mandat de maire m’a fait évoluer sur ce sujet. J’ai appris la complexité de la vie et à manier avec prudence les certitudes (6). »

       Un autre rallié à En Marche, Olivier Serva, vice-président du conseil régional de Guadeloupe, devenu député de la première circonscription de l’île, avait expliqué sur une chaîne de télévision locale, en octobre 2012, que pour le chrétien qu’il est l’homosexualité relevait de « l’abomination » et le mariage pour tous était un « péché ». « La Bible le dit », avait-il avancé comme argument, alors qu’en Guadeloupe les gays sont contraints de se dissimuler en raison du climat de répression local. Il estimait même que le fait d’avoir des parents homosexuels favorisait la propension au suicide des enfants. Dans un refus qui n’est pas seulement chrétien mais où l’identité culturelle africaine a sans doute sa part, il réclamait un référendum sur le mariage gay en Guadeloupe et récusait les valeurs occidentales en des termes adaptés à sa situation : « Il n’est pas question qu’en catimini quelques lobbies parisiens influent sur les députés qui ont pris des engagements lors de leur campagne électorale, pour nous faire passer une loi que nous ne voulons pas (7). »

   Lui aussi s’est vu contraint, pour sauver son investiture, à un spectaculaire rétropédalage sur Franceinfo en mai 2017. « À l’époque, j’avais fait valoir mes convictions », a-t-il plaidé, depuis « de l’eau a coulé sous les ponts, la loi est passée, je respecte le mariage pour tous. » Que diront-ils demain pour prolonger leur carrière en captant les références qui seront de rigueur, nul n’en sait rien. Eux les premiers. Darmanin se propose en modèle d’un « nouveau » monde par référence à un « ancien » où il avait pourtant fait sa pelote et qu’il a illustré. Dans le domaine commercial, pareille affirmation peut être poursuivie pour publicité mensongère.

       Laurent Wauquiez, autre opposant déclaré à la loi Taubira sur le mariage pour tous, milite pour son abrogation. Depuis qu’il a pris la présidence du conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, non content d’y installer une crèche à Noël de manière à racoler l’électorat conservateur et identitaire, il a supprimé les subventions aux manifestations culturelles gays, comme le festival Face à face de Saint-Étienne, le festival du Film gay et lesbien de Grenoble ou le festival queer des Écrans mixtes de Lyon. D’autres suivront l’exemple si les vents dominants continuent de souffler dans le même sens. Les convictions résistent rarement aux enjeux d’une possible victoire lors d’un scrutin majeur. Le véritable combat se mène dans la sphère sociale, au niveau des idées.


Notes :

  1. Entraînant des protestations souvent excessives par rapport à la liberté d’expression ou non fondées historiquement comme lorsque le député avait déclaré, à juste titre, qu’il n’y avait pas eu de politique de déportation des homosexuels à l’exception du territoire du Reich, donc l’Allemagne et les départements d’Alsace et de Moselle qui lui avaient été rattachés. À propos de ces déportations, voir le roman de Daniel Arsand, Je suis en vie et tu ne m’entends pas, Actes Sud, 2016.
  2. France 2, 27 janvier 2005.
  3. La Voix du Nord, 26 janvier 2005. Ces propos ont été attaqués par des associations gays et ont entraîné, en première instance et en appel, une condamnation pour homophobie avant que la Cour de cassation, le 12 novembre 2008, casse sans renvoi en rappelant le « principe d’interprétation stricte des restrictions à la liberté d’expression ».

  4. 18 septembre 2012, 08 :38.
  5. 2 juin 2013, 10 :17.
  6. Le Point, 26 mai 2017.
  7. Street Press, 31 mai 2017.
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