53 – Marseille mérite un homme

En ramenant ma fraise, j’ajoute mon grain de sel au débat. Convenez, rescapés de l’espèce, que la recette étonne. Pourtant le sucré-salé est à la mode. Et, contrairement à ce que certains d’entre vous insinuent, je n’en suis pas déjà à sucrer les fraises. #RescapesdelEspece

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Guy Hocquenghem

        En France, je doute qu’un jeune gay ose afficher ses choix dans les vestiaires de son usine. Et ne parlons pas de ceux des sports professionnels ou amateurs. L’ancien coureur amateur Olivier Haralambon, devenu journaliste, a porté un regard philosophique original sur le monde du cyclisme (1). Dans le domaine sexuel, il raconte les femmes qui « aiment se taper du coureur » aux étapes. « Les coureurs vivent tout le temps ensemble, explique-t-il, ils voyagent ensemble, ils bouffent ensemble. Ils dorment à deux par chambre, ou en dortoir. C’est une sorte de cirque itinérant, une course cycliste. La manifestation de la sexualité là-dedans, c’est que ça partouzait pas mal et régulièrement. J’ai vu des choses assez spectaculaires dans des chambres de Formule 1. On peut tenir nombreux, dans une chambre de Formule 1… Il faut arriver à être à l’aise avec ça, pouvoir baiser devant les copains. »

        En revanche, pas question d’homosexualité chez les rois de la pédale. « Je n’en ai pas connu, et c’est complètement tabou, précise-t-il. Ça a beaucoup à voir avec les origines populaires de ce sport, et les prétendues valeurs qu’il véhicule (2). » Le populo a bon dos. Il en va de même dans la famille royale britannique puisque Lord Ivar Mountbatten, descendant de la reine Victoria et cousin de la reine Elizabeth II, a attendu d’avoir cinquante-trois ans pour oser se mettre en ménage avec un cadre d’une compagnie aérienne, et ce après avoir été marié durant dix-sept ans et avoir eu trois filles. En faisant son coming out, en septembre 2016 dans le Daily Mail, il a avoué : « Je suis beaucoup plus heureux à présent, même si je ne suis pas encore 100% à l’aise avec le fait d’être gay. En parler en public est déjà un grand pas pour moi. » Pour moi également.

       Les professions intellectuelles semblent, en la matière, moins bornées. À première vue seulement. Les vérités des confrontations dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés peuvent s’estomper à peine les protagonistes débarqués sur la Canebière. La présidente de l’Académie Goncourt, Edmonde Charles-Roux, n’avait pas oublié que Palerme durant le trajet. Veuve depuis trois ans de Gaston Defferre, elle a cautionné, lors des élections municipales de mars 1989, la campagne menée par le professeur de médecine Robert Vigouroux autour du thème « Marseille mérite un homme ».

    De manière subliminale, les initiateurs de cette thématique jouaient sur des préjugés ancrés et la coïncidence qui voulait que, face au maire sortant, se dressent des « célibataires endurcis », Jean-Claude Gaudin pour la droite et Michel Pezet pour les socialistes, ainsi qu’un divorcé suspect, le communiste Guy Hermier. La femme « de progrès » n’hésitait pas à surfer sur les plus vieux réflexes machistes, particulièrement en vogue dans la culture méditerranéenne, pour atteindre son objectif politique.

        L’homophobie marseillaise est consubstantielle à la culture locale. Elle a entraîné le départ de la ville d’un des acteurs emblématiques de la série Plus belle la vie. Laurent Kerusoré, qui incarne un barman gay du quartier du Mistral, a expliqué : « J’en ai marre d’être parfois le punching-ball de la connerie de certains. J’ai été agressé treize fois à Marseille, surtout au moment du mariage pour tous. Un jour, je me suis retrouvé dans le coffre d’une bagnole ! J’ai cru que j’allais crever. À Paris, je veux retrouver une vie plus anonyme (3). »

        Autre exemple, le jeune chanteur Matt Pokora, qui fut coach de The Voice sur TF1, a, avant la sortie de son album de reprises de Claude François, accordé un entretien pour un numéro « collector » du magazine Podium paru en septembre 2016. Il y évoque les rumeurs sur une prétendue homosexualité qui le poursuivent depuis qu’il a accepté de faire, en 2008, la couverture du magazine gay Têtu (4). « Pour moi, explique-t-il, ça vient des mecs. Pas des gays, mais des mecs qui ne veulent pas que leur gonzesse vienne à mes concerts ou regarde mes clips. Ça les arrangerait que je sois gay. J’ai déjà fait le coup à une ex quand elle me parlait d’un autre. Alors je ne leur en veux pas ! » C’est dire combien les débats qui entourent cette question de l’orientation sexuelle demeurent piégés par des sous-entendus homophobes.

     Je n’oublie pas comment la loge de Michel Faucher au Grand Orient de France s’était divisée sur cette question lorsqu’il était devenu vénérable. « Une pincée de ces gens-là, pourquoi pas ? Il convient d’avoir les idées larges et de montrer son libéralisme. Mais que voulez-vous, Monsieur, c’est toujours la même histoire. C’est comme pour les Juifs, les Arabes, les Noirs, les Asiatiques… Vous en laissez entrer un et ils débarquent tous. On n’est plus chez soi. »  La moitié des « frères » n’acceptant pas ce discours avait préféré faire sécession et créer une nouvelle loge.

       Un comportement si habituel qu’avec son sens de la formule Jean-Marie Le Pen (5) l’a résumé en disant : « Les homosexuels, c’est comme le sel dans la soupe. S’il n’y en a pas du tout c’est un peu fade, s’il y en a trop, c’est imbuvable. » Le statut de minoritaire n’étant jamais le plus confortable, il importe que l’équilibre initial ne soit pas perturbé. Pas question d’inverser les proportions. Les invertis, ce sont les autres. Les fondamentaux de « l’ordre naturel » doivent être préservés. Comme toute espèce inférieure, il convient que cette minorité sexuelle sache demeurer à son rang, en se félicitant des évolutions si libérales des sociétés occidentales et en remerciant pour la place qui lui a été consentie. L’homophobie, même dans sa version light, n’est qu’une variante d’un phénomène plus général : le racisme.

       L’acteur Arnold Schwarzenegger aura attendu le soir de sa vie pour témoigner sur ce type de comportement. Il a raconté que ses parents le croyaient gay parce qu’il avait décoré sa chambre de posters de bodybuilders. Sa mère était allée voir un médecin et son père lui courait après avec une ceinture pour le frapper. Par la suite, comme gouverneur de Californie, il s’était opposé au « mariage pour tous » et entre 2005 et 2007 avait bloqué plusieurs lois visant à le rendre légal. Il a changé d’avis et a révélé (6) avoir, dans son bureau de gouverneur, procédé au mariage d’un des assistants de son équipe et aussi à celui de Susan Kennedy, son ancienne chef de cabinet venue des rangs démocrates, qu’il appelait, selon le Orlando Sentinel, « la lesbienne fumeuse de cigares ». Lorsqu’il a pris la succession de Donald Trump pour animer l’émission de téléréalité The New Celebrity Apprentice et que l’audience a baissé, il a eu à subir les tweets critiques en rafale du nouveau Président. Pour expliquer cet acharnement à son encontre, Schwarzenegger avait choisi l’humour. Il s’était borné à dire : « Je crois qu’il est amoureux de moi. »

     Ultime illustration. Lorsque la presse tabloïd britannique s’est déchaînée, en novembre 2016, contre la décision de la Haute Cour de justice de Londres d’imposer un vote du Parlement pour déclencher le Brexit, qu’a-t-elle reproché à l’un des trois magistrats ayant rendu cette décision ? Le Daily Mail a benoîtement expliqué que Sir Philip Sales, Lord Justice of Appeal, est « ouvertement gay ». Où est le rapport avec l’arrêt de la Cour ? La décision, qui relève du droit constitutionnel (même si, au sens propre, la Grande-Bretagne n’a pas de Constitution), serait-elle discréditée en raison de l’orientation sexuelle d’un des juges ?

Voyeurisme

        Les échanges de bonne foi ne sont, au demeurant, pas plus aisés. Lors de mes débuts au service politique du Monde, étant en charge des divers groupes gauchistes je m’étais rendu un soir à l’école des Beaux-Arts afin de suivre l’une des premières réunions du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) créé en mars 1971. Dévorant des yeux un orateur survolté à la beauté rayonnante, je me tenais sagement au fond de la salle du bâtiment préfabriqué dans lequel, chaque jeudi, se tenait leur assemblée. L’intervenant ne tarda guère à me débusquer. Il est vrai que nous n’étions pas nombreux et qu’ils devaient tous se connaître plus ou moins. Il me prit à partie, me transformant en cible de ses propos, m’accusant de « voyeurisme » — ce qui n’était pas totalement erroné – et me dénonçant à la vindicte militante comme un « agent infiltré de la presse bourgeoise », voire – sur ce point il avançait au bluff – comme « une honteuse ». Je battis en retraite et suivis le reste des débats depuis l’extérieur, bénéficiant du son mais privé de l’image.

           Cet orateur se nommait Guy Hocquenghem. Pour donner une idée plus complète de ce qu’était le ton du FHAR, rien de mieux que le manifeste qu’il avait publié en référence à celui des « 343 (7) » :

« Nous sommes plus de 343 salopes
  Nous nous sommes fait enculer par des Arabes
  Nous en sommes fiers et nous recommencerons. »

       Vite abandonné par des lesbiennes (8) lassées par la phraséologie creuse des garçons comme par leur tendance à transformer les retrouvailles hebdomadaires en bordel intellectuel, le FAHR s’éteindra trois ans plus tard. Laissés entre eux et afin de parvenir à mener une œuvre commune, les bonobos eurent recours au « lubrifiant social » dont parle David Quammen. Les assemblées générales de ces « copulateurs compulsifs », comme on dit au parti chrétien-démocrate, commencèrent à se muer en orgies, ce qui justifiera, début 1974, l’interdiction de ces réunions par la préfecture de police. Le FHAR s’éteindra dans l’indifférence.

       J’ai retrouvé, quinze ans plus tard, Guy Hocquenghem chez Albin Michel où étaient édités nombre de ses ouvrages. Comme je l’ai fait pour Jules Roy, je lui ai servi d’interlocuteur pour l’émission de France culture « À voix nue ». Lors de notre dernière rencontre, peu avant son décès en 1988, j’étais venu m’asseoir à ses côtés à l’occasion d’un ultime hommage rendu à son travail d’écriture. Les ravages du sida étaient fort avancés. Il me reconnaissait à peine. Pour tenter de le distraire, je lui ai rappelé cet épisode, notre première rencontre. Je n’ai pu lui arracher l’ombre d’un sourire. Il était déjà loin, ailleurs.


Notes :

  1. Le Coureur et son ombre, éd. Premier Parallèle, 2017.
  2. Les Inrocks, 3 juillet 2017.
  3. Public, 3 février 2017.
  4. Créé en 1995, financé durant dix-huit ans par Pierre Bergé qui l’a cédé pour un euro symbolique en 2013, disparu en juillet 2015 à la suite d’une liquidation judiciaire, il a été relancé en mars 2017.
  5. Facebook live Le Figaro, 21 décembre 2016.
  6. CBS News, 30 septembre 2016.
  7. Simone de Beauvoir, rédactrice de cette pétition, est une autre inspiratrice des études de genre avec sa célèbre formule « On ne naît pas femme, on le devient ».
  8. Elles formèrent les Gouines rouges.

 

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