60 – Existences scellées (2/2)

C’est Thomas Mann qui disait que parfois, en ouvrant un livre, nous entrevoyons une âme. La Galaxie Gutenberg, chère à Marshall McLuhan, s’éteint doucement et moi avec elle. L’objet livre va rejoindre les musées aux côtés des tablettes d’argile, des parchemins et des rouleaux. Des âmes continueront à s’ouvrir. Numériquement. C’est notre part d’humanité, amis rescapés de l’espèce.  #RescapesdelEspece

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Michel jouant aux cartes

      Au début de notre vie commune, Michel poursuivait ses parties de poker nocturnes, souvent à l’appartement, pendant que j’allais dormir. De même, lorsque nous nous trouvions près d’un casino, il m’entraînait vers les tables de jeu. J’entrais à reculons, révulsé, la peur au ventre. Depuis mes plus jeunes années, j’avais entendu Bernard raconter comment il avait perdu sa première paye dans un casino. Du récit paternel je m’étais forgé de ces lieux une image d’apocalypse. L’un flambait en s’amusant, l’autre perdait très vite en s’angoissant. Il a eu pitié et a renoncé à ces équipées, à mon vif soulagement. Restaient les plaisirs de la table.

      Pour Michel et moi, prendre place, en tête à tête, dans un restaurant n’était pas anodin. Notre histoire avait commencé ainsi. Les prédicateurs médiévaux ne s’y étaient pas trompés, eux qui avaient fait de la gourmandise le premier des péchés car il ouvrait la voie aux autres, à commencer par la luxure.

    Nous dînions pour la deuxième ou troisième fois dans ce petit restaurant de quartier, avenue de Versailles, proche de ma chambre de bonne au chevet de l’église d’Auteuil. Michel y avait déjà passé une nuit, en tout bien tout honneur. J’avais posé le matelas au sol et conservé le sommier pour moi. Les conditions moyennes de taulards dans une prison française, en somme. Nous étions heureux néanmoins d’être ensemble, de nous retrouver, de bavarder. Rien de plus.

        Ce boui-boui sympa devait se nommer le « bar des amis » ou le « café du coin » ou quelque chose dans le genre. Viande rouge (très cuite pour lui) et pommes sautées. Nous reprenons nos thématiques habituelles, la fin du service militaire, cet avenir indéfini qui nous guette. Lui ne savait trop quelle orientation donner à son existence alors que je pensais m’être défini un rigoureux plan de carrière que j’allais mener à son terme de manière scientifique, étape après étape, écoutilles fermées. J’étais un dur, un cynique. À la manière de Jean-François Copé, je tentais de m’imaginer un destin. Quos vult Jupiter perdere dementat prius (1). J’étais grotesque. Mieux aurait valu que j’écoute l’un des leitmotive de Técla :

« Non l’avenir n’est à personne !
  Sire ! L’avenir est à Dieu !
  À chaque fois que l’heure sonne,
  Tout ici-bas nous dit adieu (2). »

       Ce n’était pas un dieu dont j’avais croisé la route, ce qui ne m’empêcherait pas de le célébrer, de l’adorer. Dans notre cas, une référence à Jean Cocteau aurait été davantage de mise. D’autant que sa formule traîne partout : « L’avenir n’appartient à personne. Il n’y a pas de précurseurs, il n’existe que des retardataires. » J’allais être, en effet, confronté à des bataillons successifs de « modernes » qui, comme des écureuils enfermés dans une roue, s’époumoneraient à galoper derrière des modes successives. À peine l’une adoptée, il leur faudrait sauter sur la suivante. À chaque étape, ils prétendraient m’éclairer de leurs fulgurances de précurseurs afin de me sortir de mon obscurité de retardataire archaïque.

        Heureusement, dans quelques instants j’allais ouvrir les yeux et m’éveiller à la vie. Soudain, j’entends :
       – Je ne pourrai jamais être heureux.

La remarque de Michel m’a fait bondir. Comment pouvait-il proférer un tel propos ? Alors, lentement, avec effort, comme s’il s’agissait d’un accouchement, les mots que, pour ma part, je n’aurais jamais osé prononcer sont tombés de sa bouche :
       – Je suis homosexuel.

Il me semble que j’ai dû crier, que tout le restaurant nous écoutait. Toujours est-il que la réponse a jailli sans même que je la maîtrise :
        – Moi aussi !

      Le temps s’est arrêté. Seuls nos yeux dialoguaient. Ce qu’ils se sont dit a scellé le reste de nos existences. J’ai seulement conclu :
       – Je te rendrai heureux.
       – C’est impossible.
       – J’y parviendrai.

       Je parle trop. Seul le silence aurait été grand si nos lèvres avaient pu se joindre. Puisque, après Cocteau, j’en suis aux citations pour copie de bac, pourquoi ne pas en appeler à Maupassant : « Le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout. » C’était impensable à l’époque. Délicat aujourd’hui, sauf dans les établissements à clientèle gay. Les droits sont une chose, l’usage social une autre. Cet engagement initial, cette ambition, ne m’ont plus quitté. Jusqu’au dernier jour, je m’y suis attaché.

« Rêver un impossible rêve
  Porter le chagrin des départs
  Brûler d’une possible fièvre
  Partir où personne ne part
  Aimer jusqu’à la déchirure
  Aimer même trop, même mal,
  Tenter, sans force et sans armure,
  D’atteindre l’inaccessible étoile (3). »

       Quand je poussais la chaise roulante de Rosette, la mère de Michel, vers les figuiers de la résidence narbonnaise où elle a achevé sa vie, et qu’elle évoquait son fils en disant : « Il est parti tôt, mais il a eu une belle vie », j’avais envie de pleurer. Mais je ne suis pas « une gonzesse ».


Notes :

  1. Jupiter rend fous d’abord ceux qu’il veut perdre.
  2. Les Chants du crépuscule, Victor Hugo.
  3. Jacques Brel, La Quête, op. cit.
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