61 – Transgression

Comme vous le savez, rescapés de l’espèce, l’actuel président de la République est parfois accusé de trahir, dans son comportement ou ses propos, une forme de « mépris de classe ». Dans l’affaire du petit Grégory noyé dans la Vologne, revenue dans l’actualité à l’occasion de la mort du premier magistrat instructeur, Jean-Michel Lambert, une réaction comparable était à l’œuvre. Elle visait le père de la victime, un contremaître, « le chef » dénoncé par le corbeau du village, à qui était reprochée une forme de « mépris de classe ». Le Petit Juge, comme le surnom dont l’auteur avait été médiatiquement affublé, fut le premier livre sur lequel j’ai eu à me pencher en arrivant chez Albin Michel. Le récit du juge Lambert révèle d’autres hiérarchies sociales, internes cette fois au monde la magistrature, et leur « mépris de classe ». Les uns comme les autres, nous nous y trouvons un jour confrontés. Dans un sens. Espérons que nous ne l’exprimons pas dans l’autre.  #RescapesdelEspece

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Evelyne Baylet

       À Paris, lorsque nous invitions, nous évitions d’avoir des publics distincts mais l’osmose échouait parfois. L’ancien résistant passionné de littérature Roger Stéphane, qui avait participé à la fondation de L’Observateur, fut ainsi banni de l’appartement. À l’issue d’un dîner durant lequel il ne s’était adressé qu’à moi, il s’était levé de table en se tournant vers Michel pour lui dire : « Le repas était excellent. » Une forme de ségrégation inacceptable pour « la maîtresse de maison » qui reconduisit froidement notre hôte avant de me signifier qu’il était persona non grata. J’aurais à le traiter lors de déjeuners professionnels.

         Comme quoi, même dans un univers gay les préjugés de genre ont la vie dure. Une situation qui ne relève pas de la théorie. Elle est si concrète qu’un pape pourrait lui consacrer une bulle qui, pour le coup, n’aurait rien de libertine. Michel avait regimbé car il était habitué à mener le bal et non à jouer les figurants. C’est parce que j’évoluais dans son sillage que, nonobstant ma naïveté et mes blocages, j’ai entrevu des pans du fonctionnement social que je n’aurais pu imaginer autrement.

           Sans lui, jamais je ne me serais trouvé à la table d’un François-Marie Banier en pleine ascension, déjà possesseur d’un immeuble à deux pas du Centre Pompidou. Jamais je n’aurais été convié avenue Foch, dans l’appartement d’un riche ferrailleur abondant aux caisses de la formation gaulliste, pour un dîner entre hommes irréel. L’hôte et nous étions les seuls en couple. Les autres convives étaient des personnalités du genre ancien ministre, tel André Bettencourt, ou préfet de région en exercice comme Maurice Doublet. Un nombre équivalent de jeunes hommes étaient présents autour de la table et mangeaient en silence tandis que, complices et informés, nous débattions de la vie politique. Chacun d’eux, en un ballet aussi discret que parfaitement huilé, pourrait se faire raccompagner en fin de soirée par l’une des huiles sociales. Les apparences seraient sauves et si des suites en résultaient, elles ne relèveraient que de négociations privées.

       Une commune sexualité ne suffit pas à faire disparaître les barrières sociales, même si elle permet parfois des rencontres improbables. Les notions de démocratisation, de classes moyennes, masquent la permanence de hiérarchies pesantes. L’appartenance à un camp plutôt qu’à un autre se niche jusque dans des signes physiques variables au fil des siècles.

         J’avais été surpris, en Argentine, d’apprendre que les femmes de la haute société ne s’épilaient pas les jambes afin de montrer qu’elles n’avaient pas de sang indien dans les veines, qu’elles n’avaient pas été « contaminées » par une « race inférieure ». Un comportement guère différent du nôtre avec le bronzage. Jusqu’au XXe siècle, il était de bon ton d’avoir une peau claire et de se tenir à l’abri du soleil afin de se distinguer d’un peuple qui travaillait dehors, dans les champs ou sur les chantiers, et dont le hâle témoignait d’une condition inférieure. À présent les mêmes s’offrent des séances d’UV afin d’être bronzés à l’année. Dans le même temps, en Afrique et en Asie, les élégantes cherchent à s’éclaircir la peau.

        La permanence de ces hiérarchies peut conserver l’aspect désuet de la Bibliothèque rose de mon enfance, aux ouvrages cartonnés dont la percaline rouge de la couverture était ornée d’armoiries dorées au fer. Des récits de la comtesse de Ségur – dont je me gargarisais à répéter « née Rostopchine » — L’Auberge de l’ange gardien fut le plus marquant. Deux garçons perdus au milieu de la fureur du monde, avec la guerre dans le lointain, en l’occurrence en Crimée, mais que la bonté humaine du peuple sauve et que la générosité des puissants aide. J’allais découvrir, peu à peu, que la réalité ne correspondait pas à cette bondieuserie.

        En contrepoint, me reste le souvenir d’un tête-à-tête révélateur. J’avais demandé un entretien à Évelyne Baylet car j’effectuais, pour Le Monde, un reportage sur le Tarn-et-Garonne dont elle présidait le conseil général. En tant que radicale mais de gauche, elle se reconnaissait en principe dans le programme commun de gouvernement signé avec le PCF. Elle m’avait fixé rendez-vous en début de soirée dans la capitale, à l’hôtel Meurice. M’étant fait annoncer à la réception, j’avais été prié de patienter dans le hall. Soudain, la patronne de La Dépêche du Midi est apparue en robe du soir et parure de bijoux dans l’escalier d’honneur. Je me suis avancé. Elle s’est figée, la main posée sur la rampe, en me dévisageant avec un dédain où perçait le mépris. Une scène de série B hollywoodienne. Sa gestuelle ne traduisait qu’un seul sentiment : comment, patronne de presse, pouvait-elle s’abaisser à dialoguer avec un simple rédacteur ? Que diantre, depuis quand les châtelaines devaient-elles se prêter aux demandes des garçons vachers ? Parvenue à mon niveau, elle me signifia qu’elle n’avait que quelques minutes à m’accorder et m’entraîna vers un salon. Imaginait-elle m’impressionner ? Ce n’était pas la méthode idoine pour rendre ma plume moins acérée. Bien au contraire.

       Tout est possible si les codes ne sont pas transgressés. Ce à quoi j’ai du mal à me résoudre. J’entends que le respect de la culture de l’autre implique de prendre en compte ses normes, mais jusqu’à quel point ? L’échange n’implique-t-il pas que chacun accepte, au moins en partie, celles de l’interlocuteur ? Que les chimpanzés ne stigmatisent pas les copulations des bonobos, par exemple.

        Quelques années après l’indépendance de l’Algérie, effectuant une mission dans ce pays sous la houlette de Jean-Pierre Chevènement, j’avais été convié à déjeuner chez un haut fonctionnaire. Aucune femme à la table familiale. Seule la fillette faisait la navette avec la cuisine afin d’assurer le service. Pourtant, j’entendais la maîtresse de maison s’adresser à la gamine. À l’issue du repas, au moment de prendre congé, j’ai exprimé le désir de remercier l’hôtesse pour son repas. Gêne immédiate de mon interlocuteur. J’ai insisté et me suis dirigé vers la cuisine afin de serrer la main de l’épouse. Je mesurais la transgression mais elle me semblait nécessaire, surtout dans un pays qui n’ignorait rien de mes coutumes. Respecter le droit des femmes, c’est aussi savoir transgresser, sans excès, les normes dont elles sont prisonnières. C’est témoigner que l’on reconnaît leur existence et leur rôle social. Elles ne sont pas que ces servantes invisibles contraintes par leur culture d’origine.

       J’ai déjà évoqué combien le respect des usages m’avait coûté lorsque, durant un repas des plus formels à Kyoto, ma maladresse m’avait contraint à mastiquer longuement une mince feuille de plastique. Puisque j’avais respecté les usages de mes hôtes et comme leur fille épousait l’un de mes neveux, nos familles s’alliaient. Ne devions-nous pas chercher à nous rapprocher, à trouver des usages communs ? Après avoir assisté à la cérémonie shintoïste célébrant les épousailles, au terme d’un séjour rendu mémorable par la qualité de l’accueil, j’ai délibérément transgressé la règle qui veut qu’aucun contact physique ne se produise. J’ai pris la maîtresse de maison par les épaules pour l’embrasser sur les deux joues devant son mari et ses enfants médusés. Elle poussait de petits cris aigus face à cette barbarie d’un « long nez ».

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