63 – « De l’amour – mais pire étalon »

Au début de cette chronique, j’ai consacré, souvenez-vous, rescapés de l’espèce, quelques posts à cet univers de la baise qui est l’une des constituantes du monde gay. Pour s’en convaincre, il suffit de naviguer sur les sites se réclamant de cette culture. La plupart sont centrés sur le cul. Peut-il exister un amour homosexuel sans que le sexe en soit l’axe ?  #RescapesdelEspece

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Palo borracho d’Ein Gedi

      C’était en Irlande, à Pâques, nous étions partis de Cork en voiture de location, immatriculée localement. Le lendemain matin, après une nuit de sommeil, nous reprenons les petites routes de campagne, étroites. Un véhicule arrive en face et serre. Sur sa gauche. Instinctivement, Michel se rabat. Sur sa droite. Les deux voitures s’immobilisent face à face. Nous réalisons l’erreur et partons d’un commun éclat de rire. Avec un signe pour l’autre conducteur, nous reprenons la gauche sous son regard ahuri. Il y avait quelques années que nous vivions ensemble, cinq je crois. L’Irlande était belle, nous la découvrions au rythme de notre inspiration.

           Un soir, alors que nous faisions étape dans un vieux manoir, après avoir tenté de nous réchauffer au salon devant une maigre flambée de tourbe, Michel m’annonce, comme une évidence banale, qu’il a décidé de faire disparaître l’amour physique de notre relation. Je n’ai pas protesté mais je n’y ai pas vraiment cru. J’avais tort. Chaque vie est une énigme, chaque homme un paradoxe.

        Entre personnes de même sexe, la relation charnelle possède un statut particulier, entre jeu et simple témoignage de tendresse, ce que j’ai comparé aux mœurs des bonobos. La déconnexion entre la jouissance sexuelle et la relation affective s’opère assez vite et, le plus souvent, sans drame. Ce n’est que si une dimension amoureuse s’installe avec un des partenaires sexuels extérieurs que les tensions surgissent. Le sentiment de trahison est alors analogue à celui qui fissurerait un couple hétérosexuel.

        Par son choix d’abandonner l’éros dans notre relation, Michel avait décidé de nous installer dans l’agapè grecque. Non à la manière dont les chrétiens, par l’intermédiaire d’un saint esprit, l’envisagent avec leur dieu, plutôt au sens que lui donne le sociologue Luc Boltanski (1), celui d’un amour désintéressé mais inconditionnel. L’avais-je envisagé ? Non, puisque je n’avais rien imaginé. Je ne savais pas, je n’osais pas, et Michel et son rire ont tout permis. Seul. Il était naturel qu’il fixe les règles. Seul.

           Moi qui aime tant les déserts, j’entrais en matière sexuelle dans une de ces vastes étendues arides ponctuées de points d’eau plus ou moins pollués. Comme le véritable « poète maudit » que fut Tristan Corbière, je pourrais dire : « De l’amour – mais pire étalon. » Ou, à l’exemple de son contemporain Stéphane Mallarmé : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres (2). » Par bonheur, la seconde proposition n’était pas fondée. Je retrouvais simplement les hurlements des chacals d’El Abiodh sidi cheick, mon désert de référence, mon désert imaginaire.

        Bien d’autres sont venus enrichir la palette. Celui de Gobi, avec ses nuées de poussière, traversé en train. Le désert Simpson dans le Territoire du Nord australien, atteint depuis Adélaïde par le train là-encore, le Ghan (3). Il traverse un bush dont le hummock grassland, composé de touffes d’herbes coupantes, forme des taches argentées qui me donnaient, en défilant devant la vitre du wagon, l’illusion de pierres tombales dans un immense cimetière. Le désert du Nevada, à partir de San Francisco jusqu’à Reno dans l’un de ces immenses cabriolets américains rutilants de chromes comme on n’en voit plus que dans les films mais qui avalaient les miles à la fin des années 1960. Au point d’être intercepté par un sheriff pour excès de vitesse. Sans oublier celui de l’Arizona, ni le Néguev, la forteresse de Massada, et ce faux jardin d’Éden au milieu du désert de Judée que constitue le parc botanique du kibboutz d’Ein Gedi. Il accueille les touristes américains et européens avec la rusticité israélienne.

         C’est là-bas que j’ai découvert que mes chers palos borrachos (4), découverts le long des avenues rectilignes de Buenos Aires, sont d’origine péruvienne et se nomment bombacaceae, avec pour dénomination officielle : chorisa insignis. Les espaces vides m’attirent, m’aspirent, me charment. Qu’il s’agisse des plaines du Nouveau-Mexique, de la pampa argentine, des Highlands écossais, des pistes partant de Saint-Louis du Sénégal, des routes qui, depuis Irkoutsk, bordent le lac Baïkal en Sibérie ou de celles qui, sur les hauts-plateaux andins, mènent au lac Titicaca.

            Le désert est notre futur. Pour savoir à quoi ressemblera la Terre quand elle sera dans le même état que Mars, la « planète rouge », il suffit de se rendre dans l’outback australien, de parvenir jusqu’au « centre rouge » en négociant la chaussée avec les road trains, ces tracteurs qui tirent trois et parfois quatre remorques, de contempler le monolithe (5) d’Uluru. Vous n’y retrouverez pas seulement le symbole d’une culture aborigène issue, il y a cinquante mille ans, du « temps du rêve », vous y découvrirez la préfiguration de notre destinée.


Notes :

  1. Chef de file d’une sociologie dite pragmatique, en rupture avec la démarche de Pierre Bourdieu, à qui on doit notamment la mise en évidence de la contamination de l’ensemble des forces politiques, médiatiques et intellectuelles par les thématiques de l’extrême droite. Cf. Vers l’extrême, extension des domaines de la droite, en collaboration avec Arnaud Esquerre, éd. Dehors, 2014.
  2. « Brise marine » (Poésies, Du Parnasse contemporain).
  3. Ainsi dénommé en souvenir des caravanes de chameaux, importés d’Afghanistan, qu’il a remplacées. Train inter-États australien qui, sur un axe nord-sud, relie à travers les étendues désertiques Darwin à Adélaïde en passant par Alice Springs, ville-étape au cœur du « centre rouge ».

  4. Littéralement « bâton ivre ». Il porte aussi le nom d’« árbol botella » (arbre bouteille).

  5. Les spécialistes parlent plutôt d’inselberg, un terme dérivé de l’allemand berg et insel, c’est-à-dire montagne-île. Il désigne un relief aux flans abrupts, isolé, entouré par un glacis d’érosion, le pédiment.

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