64 – Le train des millionnaires

Le sexe peut être une forme de servitude. Elle a été évoquée, vous n’avez pas oublié, rescapés de l’espèce, à propos de Mitterrand et de sa maîtresse. Il peut être une forme d’évasion. Il en existe d’autres. Géographiques.  #RescapesdelEspece

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Le Nostalgie-Orient-Express longe le lac Baïkal

      En mai 1994, notre dernier véritable voyage, nous qui en avions vécu tant, fut une croisière ferroviaire entre Pékin et Moscou. Michel était trop fatigué pour que je puisse envisager un mode de transport plus contraignant, avec changement de logement à chaque étape. Ensuite, il n’y eut plus que des séjours à « La Chaumière », aux portes de Honfleur, avec vue sur la baie de Seine et parfois, si le temps s’y prêtait, les lumières du port du Havre à l’horizon. Pour cet ultime périple, j’avais loué au centre du wagon deux compartiments qui pouvaient s’ouvrir pour n’en former qu’un seul. Réservé sur le projet lorsque je le lui avais présenté, Michel en goûta les charmes avec une joie qui m’emplissait de bonheur.

       Après avoir visité les tombeaux de treize des seize empereurs de la dynastie Ming, puis gagné la Grande Muraille au col de Badaling, nous avons embarqué à bord du « train des hôtes » du gouvernement chinois en gare de Kangzhuang. Les voies étroites qui subsistent en Chine ne permettent pas aux convois venus de Moscou de poursuivre au-delà du kilomètre 7023 (Erenhot) du Transsibérien, d’où cette liaison effectuée dans de vieux wagons au luxe désuet avec leurs rideaux brodés, servis par un personnel vigilant au style lui aussi suranné.

       C’est à la frontière entre la Mongolie chinoise et la Mongolie, à Erlian, que s’effectue le transfert dans le Nostalgie-Orient-Express. Il stationnait de l’autre côté du quai où nous venions de nous ranger : neuf wagons-lits bleus, familiers à tout Européen, un wagon-douche, un wagon-bar, deux voitures Pullman et une voiture-restaurant. Quatre wagons russes avaient été ajoutés pour loger les 70 employés qui, durant neuf jours et autant de nuits, allaient se tenir à la disposition des 90 clients occidentaux. Les deux tiers étaient des couples suisses en goguette, tous adeptes, semblait-il, du parti populaire d’orientation démocrate-chrétienne. La société qui gère cette croisière est suisse, ceci expliquant cela. Le second contingent était constitué par des Australiens qui ont monopolisé la voiture-bar.

         Quelques passagers, très « duchesses en exil », avaient jeté leur dévolu sur l’un des salons du Pullman. Dépités et pestant contre un environnement trop rude, ils râlaient. Il s’agissait donc de Français. Ils squattaient et se relayaient dès l’aube de manière à garantir leur exclusivité sur les lieux. Ils ne parlaient que Racing et Yacht Club de Deauville, comme si ces références leur étaient indispensables pour reprendre pied dans la vie civilisée. Ce périple ferroviaire fleurait davantage le « guide du routard » que le « bal des debs ».

           Certains des wagons sont sans doute des pièces de musée mais il n’est pas d’usage d’utiliser des objets de collection dans la vie quotidienne. Dans la voiture-restaurant, les aérations laissaient pénétrer des coulis glacés. Les places concernées étaient lâchement abandonnées aux derniers arrivés. La vitre fendue de notre cabinet de toilette permettait que chaque matin le lavabo soit couvert d’une épaisse couche de poussière noire et grasse. Quant au dentifrice, il était à moitié gelé. Pourtant, nous étions à la fin du mois de mai. En résumé, les rôles avaient été attribués dès le départ : les Australiens boivent, les Français trinquent et les Suisses font de la politique.

       Après Erlian, le vent pousse sable et poussières. Accroupies sur la voie ferrée, deux femmes, un fichu sur les cheveux, gantées, enlèvent poignée après poignée le trop-plein qui s’accumule entre les traverses. Illustration de l’absurde ? Cette poussière s’infiltre partout, irrite les muqueuses. Je m’inquiète pour Michel, mais il est en forme et se détend dans son compartiment. Le lendemain, dans le hall de la gare d’Oulan-Bator, ville où se trouve rassemblé le tiers de la population du pays, un jeune Mongol s’approche de nous. Il cherche à tuer le temps. Son train ne partira que dans sept heures. Fier de son anglais sommaire, il exhibe son passeport afin de nous montrer que lui aussi a voyagé. Il est allé jusqu’à Moscou. Nous nouons le dialogue :
    – Ah, la France ! Paris, Chamonix… Vous êtes dans le train bleu ? Le train des millionnaires.

       Il n’a pas tort. Mains et dents trahissent, autour de nous, l’état sanitaire épouvantable de la population. Dans le convoi, le champagne est offert. Enfin, compris dans le tarif.

      À Dzamin Ude, la gare ressemble à une église. Sur des quais déserts, surgis des sables, les mêmes soldats mongols au garde-à-vous sont censés protéger ces riches Occidentaux des appétits de la populace. Seul l’uniforme a changé. Au chinois a succédé le russe. Les lourdes bottes ont pris le relais de l’invraisemblable variété de chaussures du soldat chinois : pantoufles noires, mocassins au cuir plus ou moins à bout de course, tennis… Manifestement, cet élément n’est pas compris dans le paquetage. Certains se couvrent la tête d’un bas pour échapper à la poussière. Nous progressons lentement entre haltes à vocation touristique et attentes en gare. Jamais nous n’étions demeurés si longtemps entre des citernes et des wagons de marchandises. Partout, le train permet de jeter un œil indiscret sur l’envers des décors. Lors d’un trajet dans l’Acela Express, de la compagnie Amtrak, entre Washington et New York, en passant au ralenti à Baltimore j’avais cru reconnaître, dans un ensemble de ruelles désertes bordées de maisons basses identiques et abandonnées, un quartier ayant servi de décor à une série télévisée que j’avais visionnée quelques semaines auparavant.

    Nous voici en Bouriatie, le centre bouddhiste de l’ex-URSS. Qui connaît cette République autonome qui n’a même pas la délicatesse de se distinguer par une touche de couleur sur la carte de la grande Russie ? À l’heure du petit déjeuner, le lendemain, le convoi s’engage à très faible allure sur l’ancienne voie du Transsibérien qui longe le sud du lac Baïkal. Je ne quitte pas des yeux « la perle de Sibérie », le plus profond des lacs d’eau douce du monde. Je comprends pourquoi il fascine tant. Nous sommes à flanc de montagne et le découvrons en contrebas, fidèle à sa réputation de puissant « père des fleuves ».

      Nous profitons des heures de liberté en bordure du lac, à Irkoutsk, pour nous éclipser et partir nous promener seuls. Nous n’évoquons pas seulement Michel Strogoff, mais aussi Rudolf Noureev qui, au hasard des haltes du Transsibérien comme celle d’aujourd’hui, est né en ces lieux. Comme nous, il a croisé la route du VIH au début des années 1980. Nous étions allés l’admirer à l’Opéra Garnier. En cheminant, nous déplorons l’état pitoyable des isbas. Nous nous arrêtons en bordure d’un cimetière avec un sourire complice. Les barrières des tombes, plus pimpantes les unes que les autres, ont été repeintes en bleu ciel, comme si les défunts bénéficiaient d’un soin que les vivants ne jugent pas nécessaire d’accorder à leurs demeures. Nous avons reparlé d’inhumation. J’ai évoqué Tristan Corbière qui s’est éteint, paraît-il, en pressant des bruyères en fleur sur sa poitrine.

« — L’amour a des ailes…
  Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
  Entends-tu leurs voix ?… Les caveaux sont sourds (1). »

       La longue, si longue traversée des immensités sibériennes, la taïga, est l’occasion de prendre quelques cours de russe avec la guide, dans l’un des salons. Quarante minutes avant Ekaterinbourg, branle-bas de combat du côté des nombreux photographes amateurs. Ils prennent place dans les couloirs donnant sur la gauche de la voie. Nous laissons faire et préférons demeurer dans notre univers, nos souvenirs. Nous évoquons la scène, analogue, qui se déroule quotidiennement, à New York, lors des traversées du ferry vers Staten Island. Les touristes se bousculent du même côté du navire, pour photographier la statue de la Liberté. Il s’agit, cette fois-ci, d’immortaliser l’obélisque qui marque la frontière entre l’Asie et l’Europe. Le chef de train donne un coup de sifflet et la motrice ralentit un peu. La moitié des passagers a laissé passer la borne dans la vaine attente de l’obélisque annoncé ! Le professeur d’Odessa, Charel Krol-Dobrov, a raison : il est bien difficile de savoir où se termine l’Asie et où commence l’Europe. Le Turco-Mongol Noureev en a été l’illustration.

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Notes :

  1. Rondel (Les Amours jaunes, Rondels pour après)
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