66 – Premiers pas de militant (2/2)

La violence politique, dans nos sociétés policées, n’est souvent perçue que comme verbale. Or, cette notion, rescapés de l’espèce, recouvre une réalité infiniment plus féroce. Nous devons nous intéresser à la politique car elle s’intéressera toujours à nous. Que nous le voulions ou non, elle pèse sur nos vies et sur nos destinées. Raison de plus pour être solidaires de ses victimes.  #RescapesdelEspece

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Miguel Olcese lors d’une rencontre des centres médicaux et psychosociaux

       J’ai pu mesurer, par la suite, ce que ce retour officiel au pays avait pu signifier. Lorsque nous sommes retournés en Argentine, tous les trois, pour des vacances et, pour Michel et moi, afin de découvrir le pays de Miguel, il n’avait eu qu’une seule exigence : réserver nos chambres à l’hôtel Alvear. L’Alvear est à Buenos Aires ce que le Ritz est à Paris, le Plaza à New York (1) ou le Raffles à Singapour (2). Cet immeuble de onze étages a été, comme une large part de la capitale argentine, bâti sur le modèle parisien et donc de style haussmannien. Il a été inauguré en 1932 et se trouve classé monument historique. À l’origine et jusqu’à la seconde guerre mondiale, la légendaire boîte située en sous-sol, qui s’appelait « Africa », a constitué le haut lieu des nuits portègnes (3). L’Alvear sert de halte aux rois et princes de passage mais aussi aux stars et autres membres de la jet set. Parti en vaincu, humilié, Miguel recevrait ses amis – ou assimilés à présent, pour une fraction de ceux dont les itinéraires politiques avaient pu flotter – en vainqueur, triomphant. Les conditions de logement durant le reste de notre voyage importaient peu, mais à Buenos Aires il n’était pas question de transiger : il fallait en jeter un maximum ! Nous nous sommes piqués au jeu et l’avons, avec un bonheur intense, regardé parader.

       Subir les interrogatoires des militaires argentins, connaître l’exil, vivre dans la précarité matérielle et administrative, avoir mesuré dans sa chair et dans son être ce que signifie, de manière concrète, la violence politique, et chercher la réponse la mieux adaptée. Pour Miguel Olcese, elle avait pris la forme de l’accueil de patients dans le cadre du Comede, le Comité pour la santé des exilés qu’il avait contribué à fonder en 1980 et qui était soutenu par la Cimade (4) notamment.

      Outre un travail de terrain dans une structure hospitalière, il multipliait les publications d’articles et de communications sur les traumatismes liés à l’exil et aux diverses formes de torture, en insistant sur le fait que l’accueil des victimes devait se garder de les enfermer dans ce statut. Il convenait de ne pas les considérer seulement comme des rescapés mais retenir leur identité originale personnelle. « Ce qui caractérise l’exil, écrivait-il peu avant son décès, c’est que le départ est imposé et le retour impossible. S’ajoute à cette situation d’angoisse, provoquée par la séparation, le sentiment de franchir une frontière entre deux mondes, celui de la mort et celui de la vie (5). »

          Il avait organisé en septembre 1987 la première rencontre mondiale des centres médicaux et psychosociaux traitant les victimes de la violence organisée. Je l’avais aidé à négocier l’utilisation du centre des conférences de l’avenue Kléber à Paris, là où, des années durant, Américains et Vietnamiens avaient, avec plus ou moins de bonne foi, cherché les bases d’un accord de paix. Durant cette assemblée, je me suis fait petite main au service de presse pour gérer les dossiers. Le succès rencontré a incité le ministère des Affaires étrangères à lui proposer, en 1990, un poste de chargé de mission. Il était parvenu, par ses seuls talents, à retrouver en France, pays dont il avait obtenu la nationalité, un statut comparable à celui que les militaires argentins lui avaient arraché dans son pays de naissance. Il ne lui restait que deux ans à vivre.

       Le monde de l’immigration ne m’était pas inconnu. Il avait constitué le théâtre d’un engagement social, en réponse à l’appel d’un des professeurs du lycée Jean-Puy de Roanne, M. Dieudonné, qui nous avait incités, alors que la « guerre d’Algérie » s’éteignait dans la folie meurtrière de l’OAS (6), à offrir un peu de notre temps. 

         En sortant du lycée, en  mars 1963, j’avais croisé un cortège de mineurs. Ils étaient en grève depuis le début de l’année, d’abord à l’initiative des syndicalistes chrétiens de la CFTC qui avaient été rejoints par la CGT. Redoutant une pénurie de charbon alors que l’hiver était rigoureux, le premier ministre, Georges Pompidou, avait décidé de les réquisitionner et le décret avait été transmis, pour signature, au général de Gaulle qui passait le week-end à Colombey-les-Deux-Eglises. Cette localisation exotique du texte contraignant était devenue le symbole, sans fondement mais efficace, d’une forme d’abus de pouvoir. La gauche politique s’était précipitée à la rescousse. Un homme dont le nom ne me disait rien à l’époque, un certain Pierre Mauroy, après avoir constaté l’impasse politique dans laquelle se trouvait la gauche, avait développé un point de vue qu’il conservera sa vie durant : « Le social, ça c’est la gauche, ça permet de rebondir. La grève des mineurs nous apporte ça ». Sur le bord du trottoir, je regardais les gueules noires venues des bassins houillers de Saint-Etienne et de Rive-de-Gier, hésitant à rejoindre leur flot. L’un des hommes m’adressa un sourire et un encouragement : « Allez petit, avec nous ! ». Je me suis fondu dans le cortège pour ma première manif.

          J’ai effectué ensuite mes premiers pas de militant en me rendant chaque semaine dans le foyer des travailleurs étrangers, pour la quasi-totalité des Maghrébins, afin de participer à un programme d’alphabétisation. Un des très rares élèves à s’être senti mobilisé par les propos de cet enseignant qui cheminait en compagnon de route lucide du parti communiste. Mes parents avaient tiqué, grommelé mais m’avaient laissé libre.

        Le premier choc avait été l’odeur âcre imprégnant des locaux à l’hygiène douteuse. Puis le décalage d’âge entre mes interlocuteurs et moi. Des hommes et un gamin. De jeunes hommes toutefois, recrutés dans les nouveaux États indépendants sur des élèments physiques : état de santé, musculation, dentition… selon des critères immuables depuis le fond des âges et que la traite négrière a illustrés. Le patronat français des années 1960 – surtout dans les mines, le textile, la sidérurgie et l’automobile – avait effectué le choix d’une main-d’œuvre à bas coût plutôt que de la robotisation qui assurera le succès des Japonais. Une sorte d’esclavage, « humanisé » puisque les objets du troc n’étaient pas des biens personnels mais demeuraient, en principe, des êtres autonomes. Une liberté illusoire. Ils étaient rivés à leur emploi, parqués dans leurs baraquements, marginalisés à tous les niveaux.

         J’étais trop jeune pour apprécier l’ampleur de cet isolement affectif et ses conséquences. Je les ai abordés intimidé. Ils l’étaient plus encore. Les regards inquiets et craintifs ont été longs à se muer en témoignages de sympathie et, parfois, de reconnaissance. Comme il m’a fallu du temps pour regarder avec tendresse ces larges mains calleuses, écorchées, qui empoignaient avec maladresse le stylo-bille avec lequel je les entraînais à tracer leur nom ! Il convenait en premier lieu de leur expliquer comment tenir cet outil. Il m’avait fallu vite en rabattre par rapport aux illusions initiales. Il ne s’agissait pas d’apprendre à lire et à écrire mais d’inculquer une sorte de minimum vital, de fournir une trousse de secours, de premiers soins. La plupart se rendaient sur les chantiers, dans leurs entreprises, à mobylette. Il importait donc de sélectionner les panneaux routiers essentiels et d’en décoder le sens. Quelques notions concernant les règles de priorité n’étaient pas superflues. De mon côté, j’avais dû m’initier aux divers formulaires auxquels ils se trouvaient confrontés et j’avais tenté de leur fournir un kit d’utilisation. Il s’est, par nécessité, réduit à l’identité et à l’adresse avec, en prime, une signature si possible stable.

          En débarquant à Paris, en fréquentant le quartier autour de la Cité Malesherbes, où se situait le siège du parti socialiste SFIO, j’ai retrouvé, non sans émotion, la file d’attente formée par leurs frères sur le trottoir du boulevard de Rochechouart. Loin des néons racoleurs qui se succédaient de Clichy à Pigalle, ils attendaient devant la porte de maisons d’abattage. Car, même si Marthe Richard, celle qu’Antoine Blondin avait surnommée « la veuve qui clôt », était parvenue en 1946 à faire fermer les bordels, toutes les maisons n’étaient pas closes. Ni pour les riches, ni pour les pauvres. Comme le chante Brel, ils étaient le suivant :

« Au suivant au suivant
Et quand je ne délire pas j’en arrive à me dire
Qu’il est plus humiliant d’être suivi que suivant (7). »

      L’un après l’autre, ils allaient éponger d’un coït rapide une abyssale misère sexuelle. Ce professeur d’histoire et géographie roannais, de passage à Paris au début des années 1980 pour une réunion de l’association des agrégés, m’avait passé un coup de fil. Je l’avais convié à déjeuner puis je lui ai fait visiter Matignon. Il était heureux comme un enfant déballant un cadeau. C’est lui, d’une certaine manière, qui m’avait guidé jusqu’à ce palais de la République. Il m’avait permis, par son enseignement, de découvrir l’imbrication étroite entre l’histoire et la politique. Je devrais écrire entre la politique d’hier et celle d’aujourd’hui. Seule la prise en compte de l’histoire longue, d’un cheminement séculaire, peut permettre de décoder les soubresauts du quotidien.

      Auparavant un autre professeur d’histoire, au lycée du Havre, M. Hirsch, avait lui aussi exercé par ses enseignements une profonde influence sur les choix qui allaient guider mes pas. Au-delà de la discipline qu’il nous distillait et qui me passionnait, il avait su l’ouvrir vers d’autres domaines de connaissance. Il insistait sur l’histoire des religions, nous en détaillait les rouages, nous donnait à comprendre en quoi elles avaient constitué des outils de civilisation, comment à travers leur recomposition de la création et de l’histoire des hommes elles avaient permis que progresse une prise de conscience de l’humanité, d’un destin qui nous est commun. Pour autant, dans leur traduction en termes d’organisations, d’églises, elles apparaissaient comme humaines, si humaines avec leur soif de puissance, leurs ambitions de pouvoir, leurs pactes avec les puissants du moment, leurs divisions et leurs trahisons.

      J’étais disposé, en conséquence, à répondre de manière positive à l’exigence parentale en matière d’éducation religieuse. Bernard et Técla, encore que ce fût plutôt en sens inverse que s’exprimait la consigne, partaient du principe que l’enseignement public ne nous fournissait pas, ou de manière insuffisante, une formation à l’histoire biblique. Or, elle leur paraissait indispensable au titre de la culture générale et pour comprendre les œuvres des siècles passés. En conséquence, nous devions nous rendre au temple afin de suivre les cours du pasteur dans le cadre de « l’école du dimanche ». Libre à nous de ne pas adhérer et de ne pas effectuer notre communion.

        Je conserve de ces heures au milieu des cartes murales localisant les tribus d’Israël, le pays de Canaan, le cheminement de Moïse depuis l’Égypte, un souvenir ébloui. Comme, des années après, étudiant à Lille, des cours sur l’histoire de l’Afrique noire qui, à l’école de journalisme, étaient obligatoires pour les étudiants venus de ces pays mais facultatifs pour nous. Nous avons été peu nombreux à les suivre. J’ai découvert, là encore, des royaumes oubliés, des itinéraires mythiques. Je me perdais dans des cartes racontant un monde enfoui, perdu. Je sortais des cours avec des rêves plein la tête. Dès mon plus jeune âge, les atlas ont offert un support récurrent à mon imaginaire. Il me suffisait d’en ouvrir un pour m’y perdre des heures durant. En ce qui concerne « l’école du dimanche », le temps passant et la lassitude faisant son œuvre, je fus le dernier de la fratrie à qui cette règle aura été appliquée. Bruno avait refusé d’obtempérer et Técla avait cédé.


Notes :

  1. Encore que, par goût, le Pierre me paraît mieux convenir.
  2. Détrôné aujourd’hui par le Marina Bay Sands.
  3. Porteño est le terme courant pour désigner les habitants de Puerto de Nuestra Señora de los Buenos Aires, c’est-à-dire le port de Notre-Dame des vents favorables, comme Le Havre est Le Havre de Notre-Dame de Grâce. Ce terme n’est pas propre à Buenos Aires puisqu’il est utilisé, dans toute l’Amérique latine, pour désigner les habitants de villes portuaires.
  4. La Cimade, ou Comité intermouvements auprès des réfugiés, créée en 1939, se présente comme un service œcuménique d’entraide. Rattachée à la Fédération protestante de France, elle vient en aide aux migrants, aux réfugiés et aux demandeurs d’asile.
  5. Isolation and torture, in actes (en anglais) de la rencontre Health situation of refugees and victims of organized violence, Ministry of Welfare and Cultural Affairs, Rijswick (Pays-Bas), 1992.

  6. Organisation de l’armée secrète, structure clandestine à caractère politico-militaire, créée en 1961, qui ambitionnait de maintenir l’« Algérie française » par tous les moyens, y compris le terrorisme.

  7. Au suivant, chanson écrite et composée par Jacques Brel en 1964.
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