67 – Une image dévalorisante (1/2)

Le « mépris de classe » qui se manifeste au sein des diverses composantes d’une société trouve son équivalent avec le mépris des cultures minoritaires, qu’elles soient gays ou venues d’horizons lointains ou proches mais distinctes de nos références traditionnelles. Les rescapés de l’espèce frappent à nos portes. #RescapesdelEspece

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Manif en faveur des réfugiés

      La rencontre organisée par le Comede avenue Kléber m’a permis de découvrir l’ampleur d’un sujet dont je ne percevais que des bribes. Outre mes premières démarches personnelles, Miguel nous racontait ses journées de travail, certaines scènes d’accueil de réfugiés particulièrement fortes, parfois poignantes. Sur ses consultations psychanalytiques à l’appartement il était muet en revanche, sauf à m’engueuler quand je rentrais aux heures interdites ou que j’usais mal à propos du téléphone.

    J’ai mesuré, en suivant les travaux puis en préparant leur compte-rendu, l’importance des lieux de parole. Les réfugiés ont pour premier réflexe de se taire face à l’autre. Ils ont développé une profonde méfiance face à toute structure administrative. Ils ont d’abord besoin d’une écoute quasi silencieuse. Le patient accueilli commence par sortir des photos, il tourne la tête pour cacher ses larmes, parle de sa vie passée dont il entreprend le deuil, lentement, en entrecoupant son récit de longs silences. Le départ s’est décidé brusquement, en quelques heures, deux à trois jours au plus, et sans prévenir la famille. L’anxiété se manifeste par des ongles rongés, des trépignements, des regards instables, vagabonds, soucieux. Pour les toxicomanes, souvent accros à des cocktails de médicaments, comme pour les alcooliques, le seuil de rupture psychologique est d’autant plus vite atteint qu’ils se trouvent en situation de manque.

       Ceux qui se sont donné la France comme objectif en ont une idée utopique, fruit d’un héritage familial, du récit paternel où, naguère, la figure du général de Gaulle tenait une place centrale. Ces traumatisés se réfèrent à d’autres codes sociaux et culturels que les nôtres. Chaque cas est unique, chaque situation originale. J’ai découvert le statut très particulier de l’interprète, la nécessité d’éviter l’apostrophe, la mort lente que subissent les victimes. Ils ont la volonté de s’en sortir mais doutent des possibilités. Ils doivent, dans un premier temps, se réassurer après la grave blessure narcissique subie. Or, ils se trouvent confrontés, et d’abord par l’appareil médiatique, à une image dévalorisante d’eux-mêmes. Leur exil est présenté comme une fuite, comme une forme de lâcheté. Comme si notre société n’était composée que de surhommes dont les journalistes constitueraient l’avant-garde. C’est leur faiblesse qui ferait de ces réfugiés des exclus, a décrété le tribunal du peuple, ce qui renforce leur tendance au relâchement et à l’immobilisme.

       Face à ces situations, les actions gouvernementales demeurent inchangées, qu’elles soient menées par la droite ou par la gauche. Dans le rapport publié en 2017 par la Cimade, son secrétaire général notait qu’en matière de migrations « le contrôle, la suspicion, la dissuasion, la volonté d’expulser dominent les politiques publiques, selon une logique de tri des personnes ». « Disons que lorsque Sarkozy parlait de “fermeté, mais avec humanité”, sous Hollande, ce sera : “De l’humanité, mais avec de la fermeté” », est-il précisé. Cette fermeté que Manuel Valls avait illustrée en affirmant, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, que les Roms ont « des modes de vie en confrontation ». « Et cela veut bien dire qu’ils ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie », avait-il ajouté (1). Les gouvernants contemporains présentent des excuses pour le comportement indigne de leurs prédécesseurs lors de la Retirada des Espagnols fuyant l’avancée des troupes franquistes mais adoptent la même attitude face aux réfugiés d’aujourd’hui. Et mes compatriotes de l’autre côté des Corbières, parce qu’ils se revendiquent Catalans me traitent de gavatx (2), au prétexte que je ne parlerais pas la langue idoine, ce qui m’assimile à un vaurien.

            La fermeté dont nos gouvernants se prévalent les uns après les autres a valu à la France plusieurs condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme en raison d’incarcérations abusives. « Nous sommes de très loin le pays européen qui enferme le plus, a souligné la Cimade dans son rapport à propos des centres de rétention administrative qui reçoivent chaque année entre quarante et cinquante mille pensionnaires. C’est un milieu qui emprunte tous les codes du milieu carcéral, avec des caméras, des policiers. La violence de cet enfermement est d’autant plus grande pour les personnes visées que leur sentiment d’injustice est vif, car elles n’ont commis aucun délit et ne constituent pas un danger pour autrui. »

              Alors que le débat politique, en Occident en général et en France en particulier, tourne autour de notions comme l’identité et les migrations, je ne peux que constater le décalage qui existe entre la superficialité du discours et des références politiques, qui ne s’apparentent le plus souvent qu’à la mise en forme de préjugés ancestraux, et le travail silencieux qui s’accomplit dans ce type de rencontres. Pourquoi les recherches d’un psychanalyste comme René Kaës (3), pour m’en tenir à ce seul exemple, sont-elles à ce point absentes des controverses publiques ? Il a réfléchi sur le caractère utopique de cette notion globale de migrant, sur l’héritage traumatique et l’appareil psychique de groupe.

          Est-ce parce qu’il met le doigt sur le fait que « la rencontre interculturelle nous confronte à cette représentation que nous n’avons pas de parents communs avec les autres, les non-familiers, les étrangers » ? « Si nous n’avons pas les mêmes parents, enchaîne-t-il, nous n’appartenons pas à la même communauté, et nous ne sommes pas soumis à la même loi. La violence peut donc s’exercer sans restriction. Un pas de plus est accompli lorsque s’impose à nous l’idée que nous ne sommes pas faits de la même pâte qu’eux. Au cours du séminaire de Maastricht (4), le mythe des “Barbarins” (5) est venu donner sens à cette représentation que ceux qui peuvent “parler ce qu’ils veulent” ne reçoivent pas de leur culture l’accès potentiel à la symbolisation : ils sont n’importe quoi. Il y a ainsi deux sortes d’étrangers : ceux auxquels une culture, un code, un ordre symbolique est reconnu ; un principe, une origine commune les tiennent ensemble dans leurs différences ; ceux-là ne sont pas dans la confusion. Les autres sont hors de cet ordre. Les représentations des groupes-poubelles, des cultures-poubelles, du déchet, et des cultures de la déchéance, nous confrontent toujours avec ce qui, en nous, n’est pas acceptable ; le “n’importe quoi” et “l’adaptation à n’importe quoi” (S. Amati-Sas) est situé à la limite de l’humanité et de l’animalité ou, tout simplement, au-delà de la frontière du pays le plus proche. »

Culture-poubelle

       Je perçois derrière ce propos l’écho des diatribes de la droite militante contre la campagne d’affichage visant à rappeler aux gays les consignes de précaution face au risque de contamination par le VIH. Peut-être parce que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre. Pour cette frange intégriste et conservatrice de l’opinion, la culture gay est une culture-poubelle. Les gays sont, eux aussi, en dehors de leur ordre et situés, par leurs pratiques « contre nature », « à la limite de l’humanité et de l’animalité ». Assimiler un couple gay à une relation avec un chien ne peut être plus explicite.

          Dès lors, prendre la parole en faveur de ces autres « blessés de la vie » que sont les victimes jetées sur les routes par le désordre du monde, c’est défendre sa propre altérité, c’est témoigner d’une fierté plus convaincante qu’un carnaval de gay pride ou la célébration d’un mariage entre personnes de même sexe. C’est ce type de problématique qu’aborde Matthew Warchus dans son film Pride sorti en 2014 et qui raconte le soutien financier et militant apporté en 1984-1985 par un groupe londonien de gays et de lesbiennes à des mineurs gallois en grève contre la politique de Margaret Thatcher. Lors de la gay pride suivante, les organisateurs veulent d’abord reléguer les militants parmi les marginaux afin de ne conserver au cortège que son caractère festif.

      L’égoïsme narcissique qui triomphe sur les réseaux sociaux n’est pas plus acceptable ou excusable lorsqu’il devient catégoriel. Nous voici, à nouveau, confrontés au dilemme de la Sodome biblique : l’accueil de l’étranger et de l’hérétique sexuel. Dressés contre ces deux populations, les seuls sodomites authentiques sont les salauds sartriens (6) qui chassent et repoussent au nom de leur « bonne conscience ». De par son comportement le salaud encourt le châtiment divin. Qui, de nos jours, redoute le feu du ciel ? Les « craignant-Dieu » ne sont guère légion parmi les chrétiens d’Europe. Leurs équivalents haredim (7) dont, soit dit en passant, le rapport de dégoût à l’égard des femmes me paraît porter, au minimum, de lourdes ambiguïtés sexuelles moins en termes d’orientation que de violences – ne me paraissent pas témoigner d’une plus large ouverture d’esprit sur ces questions. Et quelques autres, au demeurant. Les propos de René Kaës et de ses homologues offrent la meilleure des réfutations du fond de sauce contemporain dans lequel nous sommes englués. Seules quelques nuances de gris plus ou moins noir peuvent être décelées, lorsqu’on balaye le paysage politique de l’extrême droite à l’extrême gauche.

          Sur de tels sujets, qui touchent à l’intime des êtres, un minimum de culture est indispensable avant de prétendre trancher. « L’enfant barbare » dont parlait François Bayrou (8), c’est-à-dire Nicolas Sarkozy, en semble dépourvu à en croire son ancien conseiller qui relève que « le dilettantisme » de l’ancien président « a longtemps abrité une vaste inculture ». J’imagine qu’il serait surpris d’apprendre, lui le chantre d’une France dont les ancêtres seraient les Gaulois, ce qu’en disait, au premier siècle avant Jésus-Christ, l’historien Diodore de Sicile. Il dépeignait des Gaulois dédaignant leurs épouses pour s’afficher en compagnie de jeunes garçons. « Ce qu’il y a de plus étrange, s’offusquait-il, c’est que, sans se soucier en aucune façon des lois de la pudeur, ils se prostituent avec une facilité incroyable. Bien loin de trouver rien de vicieux dans cet infâme commerce, ils se croient déshonorés si l’on refuse les faveurs qu’ils présentent (9). »

           Les fantasmes visant à retrancher l’étranger de notre communauté humaine ne datent pas d’aujourd’hui. Notre langue compte deux fois plus de mots d’origine arabe que gauloise, « peut-être même trois fois plus », précise Salah Guemriche (10). Un constat validé par le professeur de lexicologie et d’histoire de la langue française Jean Pruvost, qui précise : « Dès lors, on comprend aisément que la langue arabe vienne en troisième position parmi les langues auxquelles le français a le plus emprunté, tout juste après la langue anglaise et la langue italienne (11). »

        Quand Sarkozy s’exprimait sur ces questions, ce qui lui est arrivé trop souvent, j’appréhendais mieux ce que Patrick Buisson (12) voulait dire lorsqu’il écrit à son propos : « Pour lui, l’argent représentait non seulement l’unité de mesure de la performance sociale, mais encore l’étalon d’un système où la valeur nominale des individus supplantait leur valeur substantielle. » Les seuls Arabes qu’il reconnaisse sont les riches princes du golfe persique, signataires de généreux chèques après qu’il était venu prononcer une conférence.

        Il n’est malheureusement pas le seul qui refuse, à la manière des habitants de Sodome, de reconnaître l’Autre comme un frère et préfère se cantonner aux lieux communs qui prétendent justifier l’exclusion. Pour les plus extrêmes, cette vision déshumanisée débouche sur la théorie du « grand remplacement ». Ces comportements constituent une illustration, parmi bien d’autres, du basculement de nos sociétés dans un individualisme débridé. Une évolution confirmée par l’usage majoritairement narcissique qui est réservé aux nouveaux modes de communication et par l’effondrement de l’influence des structures collectives d’encadrement social, qu’elles soient religieuses, politiques, syndicales ou culturelles. Une mutation qui se ressent jusqu’au cœur d’un corps électoral où les plus anciens font la loi (13) et dont le peuple réel se détourne, scrutin après scrutin.


Notes :

  1. France Inter, 24 septembre 2013.
  2. Le terme catalan devient gavach en occitan, avec des variantes locales dans le Tarn, l’Hérault et les Pyrénées-Atlantiques. (gabaich, gabaig, gabaix, gavaix). Son usage traduit le mépris et désigne celui qui parle une autre langue et vient d’ailleurs, de la montagne. Le mot se retrouve en Franche-Comté sous la forme gavache et en Savoie avec gavaggio dont l’origine pourrait être italienne. Pour Rabelais et dans le français de l’époque, gavache était synonyme de lâche et de fainéant.
  3. Voir, en particulier, Crise, rupture et dépassement, Dunod, 1979 (nouvelle version, Dunod, 2013), avec André Missenard et Didier Anzieu notamment.

  4. En juillet 1985. Cette citation est extraite de la contribution résumant les travaux de recherche et d’analyse théorique réalisés par l’auteur au sein de l’EATGA (Association européenne pour l’analyse transculturelle de groupe) parue dans la revue Plexus sous le titre « Comment penser le transculturel aujourd’hui ? ».

  5. « Les Barbarins, les barbares : les étrangers, les non-Grecs, par extension les non-civilisés. L’histoire est la suivante : « Dieu dit aux peuples, lorsqu’il leur affecta une langue : aux Égyptiens il dit vous parlerez l’égyptien ; aux Grecs, vous parlerez le grec ; aux Français, vous parlerez le français ; aux Allemands, vous parlerez l’allemand. Mais aux Barbarins, qui habitent le sud de l’Égypte, vers le Soudan, il leur dit : parlez ce que vous voulez. »

  6. André Comte-Sponville propose la formule suivante du salaud : « Non pas celui qui fait le mal pour le mal, comme serait le méchant, mais celui qui fait du mal à autrui pour son bien à soi. Les hommes ne sont pas méchants, explique Kant (faire le mal pour le mal serait diabolique, et les hommes ne sont pas des démons) ; mais ils sont mauvais ou, comme je préférerais dire, médiocres. En quoi ? En ceci qu’ils mettent l’amour de soi plus haut que la loi morale. Au lieu de ne tendre au bonheur, comme c’est légitime, que pour autant qu’ils le peuvent sans manquer à leur devoir, ils ne font leur devoir, au contraire, que pour autant que ce n’est pas incompatible avec leur propre bonheur. C’est ce que Kant appelle “le renversement des motifs”, qui institue “comme un mal radical inné dans la nature humaine”. Les hommes sont mauvais parce qu’ils soumettent leur devoir à leur bonheur quand c’est l’inverse qu’il faudrait faire. » In Le Goût de vivre et cent autres propos, Albin Michel, 2010.

  7. Juifs orthodoxes dont la pratique religieuse est particulièrement rigoureuse.
  8. Abus de pouvoir, Plon, 2009.
  9. Cité par Alain Dag’Naud, in Le Grand Bêtisier de l’Histoire de France, op. cit.
  10. Dictionnaire des mots français d’origine arabe (et turque et persane), Accompagné d’une anthologie littéraire, 400 extraits d’auteurs français, de Rabelais à… Houellebecq, Points Seuil, 2012.

  11. Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, J.-C. Lattès, 2017.
  12. La Cause du peuple, op. cit.
  13. L’effet du vieillissement naturel du corps électoral se trouve accentué, lors des scrutins, par le fait que les plus de 60 ans ont eu, par exemple, un taux de participation lors du second tour de l’élection présidentielle de 2012 qui se situait autour de 85%, soit 5 points de plus que le reste de l’électorat. Ce phénomène est encore plus prononcé lors des élections intermédiaires (municipales, européennes, départementales et régionales) où, selon les scrutins, les seniors votent, en moyenne, entre 15 et 20 points de plus que les autres électeurs. Le record est atteint lors des primaires. L’institut Ipsos a estimé que, pour la primaire de la droite et du centre, les plus de 65 ans constituaient 43% des électeurs (alors qu’ils ne représentent que 23% de la population) et que la moitié des votants étaient retraités (contre 33% dans la population).

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