68 – Gauche morale (2/2)

J’avais dénoncé, à l’aube du second septennat de François Mitterrand, cette « génération » qui s’était affublée de son patronyme mais qui me paraissait foncer dans le mur. En klaxonnant qui plus est. J’ai obtenu un succès de librairie et un échec politique. Le mur sur lequel ils se sont en effet fracassés est constitué par notre société contemporaine. Les rescapés de l’espèce vont avoir du boulot pour reconstruire. Courage !  #RescapesdelEspece

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       Par un effet du hasard, les destinées de Michel et de Miguel avaient percuté la mienne. En ces années 1980, je me retrouvai sans en avoir conscience au cœur d’une problématique politique qui émergera de manière progressive durant les décennies suivantes. Le schéma marxiste de la lutte des classes avait-il encore du sens, ou convenait-il de lui substituer une nouvelle grille d’analyse ? Pour un social-démocrate dans mon genre, il y avait belle lurette que la théorie marxiste n’était qu’un objet de curiosité intellectuelle. Je n’y avais jamais adhéré et ce n’était pas le « marxisme » à la sauce « chti » des Guy Mollet et autres Jacques Piette qui risquait de m’y convertir.

       N’ayant jamais pensé que l’ouvrier qui votait communiste était le messie, je ne peux adhérer à l’idée que l’ouvrier qui vote pour le Front national est un fasciste. C’est aussi à partir de ce constat que Jean-Edern Hallier avait lancé sa provocatrice formule selon laquelle il convenait de réconcilier Doriot et Thorez, les deux leaders communistes de l’avant-guerre, le premier ayant basculé vers la collaboration et l’allégeance à l’Allemagne, le second vers le stalinisme et l’allégeance à l’URSS.

        Dès le début des années 1980, je voyais l’évaporation des couches populaires de gauche et le rôle que tenaient l’immigration et l’islam dans ce phénomène. Nous avons eu, avec Pierre Mauroy, de longues conversations sur cette question à Matignon et ensuite lorsque nous cherchions à comprendre l’origine de l’érosion du socle de la gauche et comment la faire cesser. Pour remobiliser un électorat en débandade, il a fait le choix d’abattre la carte de la laïcité dans l’espoir de récupérer les enseignants et de réveiller les échos de luttes passées. Dans la gestion politique, aucune décision n’est dépourvue d’une dimension électorale. En 1984, la recette d’hier s’est révélée inopérante sur le problème de demain.

      « Selon moi, la politique consiste toujours à définir la frontière entre un “nous” et un “eux” », a expliqué la philosophe Chantal Mouffe (1), professeure de théorie politique à l’université de Westminster, à Londres, et inspiratrice du mouvement espagnol Podemos (2), en se référant à l’ouvrage d’Ernesto Laclau (3), La Raison populiste (4). Mouffe et Laclau, son second mari, sont un produit de la gauche latino-américaine de type castriste mais aussi de Mai 68 (5) en ce sens que leurs analyses découlent du constat que la gauche, qu’elle se réclame de la social-démocratie ou du marxisme, n’a pas su comprendre et exploiter les mouvements ayant pris forme durant cette période, par exemple les immigrés, le nouveau visage du féminisme et les luttes en faveur des homosexuels. Ces catégories n’entraient pas dans le cadre préétabli de la « lutte de classes ».

      « Prolo » et « pédé » ne font pas meilleur ménage en politique que dans la vie sociale. Les responsables politiques, dont les raisonnements sont d’abord arithmétiques, ont été portés à se tourner vers les plus nombreux. Ce fut le cas après Mai 68. La CGT a obtenu des revalorisations conséquentes et le FHAR a été marginalisé. Je caricature volontairement. Il faudra attendre le succès d’une « gauche morale », à travers SOS Racisme et l’émergence d’une « génération Mitterrand », pour que l’ordre des priorités s‘inverse, plus par nécessité que par vertu. Une gauche qui s’est déclarée « morale » avec d’autant plus d’énergie et de force de conviction que la plupart de ses initiateurs ont commencé à mener sous cette bannière des carrières amorales, des carrières dont le ressort résidait dans une jouissance personnelle. Nous y reviendrons.

       Des pesanteurs sociologiques évidentes étaient à l’œuvre. En privilégiant des luttes en faveur de catégories présentées comme stigmatisées, la vision d’ensemble de la société disparaissait. Les nouveaux damnés de la terre correspondaient aux migrants, aux femmes, aux gays. Les pédés d’accord, les adeptes de cette gauche roublarde mais bien-pensante connaissent, ils fréquentent. Les femmes à qui, sur les tribunes, la solidarité n’est pas mesurée attendront en revanche dans leurs foyers que la mutation promise s’engage. L’éternel féminin, de Mitterrand à Hollande en passant par Strauss-Kahn et Cambadélis – pour ne citer que des dirigeants dont la vie privée est dans le domaine public –, ne ressemble guère à une émancipation, encore moins à une égalité.

       Pour l’immigré c’est plus compliqué. Il faut aller au fin fond de la banlieue, il ne parle pas ou mal français, et il a des horaires incompatibles avec un petit déjeuner au Flore. Je caricature là encore, je sais. En outre, avec eux se pose cette redoutable question de l’islam. Elle est complexe : la liberté de conscience, le statut de la femme, la famille… Ils ne sont pas comme nous. Chacun l’exprime à sa manière. Jacques Chirac en relevant, avec une extrême maladresse mais sans dimension raciste, les fumets de leur cuisine (6). Benoît Hamon en comprenant, avec la largeur de vue de l’élite lorsqu’elle se penche vers le peuple, l’exclusion des femmes de certains cafés à clientèle musulmane. Après tout, dans les estaminets ouvriers avant la seconde guerre mondiale non plus, les femmes n’avaient pas accès. Dénoncé ou toléré, l’Autre demeure différent, ce qui n’est pas préoccupant, mais surtout inférieur, ce qui l’est plus. Comme pour l’égalité, certains sont plus différents que d’autres. Pourtant, la gauche ne lui avait-elle pas tout promis, à l’immigré ? Régularisation pour les uns et droit de vote pour les autres. Ils attendront. Le mariage pour tous était plus urgent.

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Notes :

  1. Le Figaro, 11 avril 2017.
  2. Issu du mouvement des Indignés qui s’était rassemblé Puerta del Sol, à Madrid, en mai 2011, et dont le nom a été inspiré par l’ouvrage de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! (Indigène éditions, 2010), Podemos (Nous pouvons) a été créé en mars 2014 pour donner un prolongement politique à cette action lors des élections européennes du mois de mai. À l’occasion des élections générales de juin 2016, Podemos a fait alliance avec la Gauche unie sous l’intitulé Unidos Podemos (Unis nous pouvons). Ils ont rassemblé 21% des suffrages.

  3. Décédé en 2014, ce théoricien argentin, issu du péronisme progressiste et influencé par les structuralistes français, a été professeur à l’université de l’Essex en Angleterre et, en Argentine, docteur honoris causa de l’université de Buenos Aires, de l’université nationale de Rosario et de l’université catholique de Córdoba.

  4. Coll. L’Ordre philosophique, Seuil, 2008.
  5. Cf. leur ouvrage commun Hégémonie et stratégie socialiste : vers une politique démocratique radicale, préface d’Étienne Balibar, trad. Julien Abriel, éd. Les Solitaires intempestifs, 2009.

  6. Lors d’un dîner-débat du RPR, le 19 juin 1991 à Orléans, Jacques Chirac, alors maire de Paris, avait déclaré : « Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. (…) Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. »

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