69 – Les populismes (1/2)

Je ne voudrais surtout pas vous les briser menu, mais au programme de ce jour, après mon maître Tchaïkovski, je vous propose, rescapés de l’espèce, de vous initier au casse-noisette. Un sujet qui mérite un bon coup de balai. #RescapesdelEspece

b69

       Après l’effondrement de la « gauche morale » symbolisé par le naufrage de la génération Mitterrand, les progressistes doivent retrouver des bases idéologiques afin de poursuivre leur combat politique. La planche de salut qui leur est proposée se nomme « populisme ». Dans celui du Front national et du courant rassemblé autour de Marine Le Pen, « eux » c’est justement l’immigré et l’Islam. Ils sont l’épouvantail proposé pour rassembler le troupeau, selon le schéma que Maître Yoda explique à Anakin dans Star Wars :

Yoda : Qu’éprouves-tu ?

Anakin : J’ai froid.

Yoda : Peur as-tu ?

Anakin : Qu’est-ce que ça change ?

Yoda : Tout ! La peur mène au côté obscur. La peur engendre la colère. La colère engendre la haine. La haine engendre la souffrance. Je sens beaucoup de peur en toi.

        Ce terrain lui est, dans les faits, abandonné par le populisme de gauche. Il passe le migrant par profits et pertes et préfère concurrencer l’autre populisme sur le terrain de la nation. La théoricienne de Podemos (1) s’en justifie en renvoyant à la gauche morale l’éternel argument de l’archaïsme et en l’assimilant à la social-démocratie des années trente. « Je suis atterrée de voir en France l’effort de certains intellectuels pour essayer de prouver que Marine Le Pen est “fasciste” ou “antirépublicaine”, a-t-elle expliqué dans le Figaro. Je ne suis pas d’accord avec ce genre de vocabulaire car il s’agit d’une manière d’éviter de comprendre ce qu’il y a de nouveau dans ce type de mouvement. (…) Je défends l’idée d’un patriotisme de gauche car je crois qu’il y a un investissement libidinal très fort dans l’identité nationale. Il faut en tenir compte. C’est une erreur de diaboliser la nation ou d’en faire un instrument fasciste. » C’est ben vrai, ça ! « On est chez nous ! », comme disent les adeptes de l’autre populisme. Face à ce type d’argumentaire libidinal, mes penchants libidineux de bonobo l’emportent. Il est vraiment temps de raccrocher. Ces débats ne sont plus les miens. J’abandonne le bac à sable aux jeunes générations. À leur tour d’y faire des pâtés.

       La vague de populisme semblait devoir tout submerger. Le spectacle offert par le Brexit des Anglo-Saxons et l’élection de Donald Trump paraît faire hésiter les Européens continentaux. Des Pays-Bas à la Bulgarie, de la Finlande à la France, les formations d’extrême droite ont marqué le pas lors des derniers scrutins. Même si leurs scores demeurent élevés, elles ne parviennent pas à transformer l’essai.

    La théorie du plafond de verre est fragile pour expliquer cette situation. Les résultats de l’élection présidentielle française situent le populisme de droite un peu au-dessus de 20% et le populisme de gauche un peu en dessous de ce score. La pléiade des petits candidats, au nombre desquels figure le représentant du PS, se rattache à l’un ou l’autre de ces deux courants, pour autant que leurs électorats acceptent de se mobiliser. Les populismes sont majoritaires dans le pays. Ils atteignent le seuil de 50% des suffrages exprimés. En raison de l’ambiguïté des suffrages qui se sont portés sur Benoît Hamon, disons 50/50.

   Entre les deux populismes rivaux mais cousins, des partis de gouvernement désavoués. Les rescapés du naufrage ont tenté de s’organiser autour de – ou plutôt se sont planqués derrière – Emmanuel Macron, une sorte d’Alcibiade (2) contemporain pour reprendre un rapprochement effectué par Bernard-Henri Lévy, devenu l’un de ses soutiens.

       L’éternel « cercle de la raison », si cher à Alain Minc, a cherché une fois de plus à se former, comme il l’avait tenté derrière Raymond Barre ou Édouard Balladur avec le succès que nous savons. Ce cercle a surtout ressemblé à une bouée de sauvetage. Des socialistes en débandade puis des Républicains ayant attendu les ultimes soubresauts de leur candidat pour prendre acte de l’encéphalogramme plat, se sont répartis qui au sein du « cercle de la trouille », qui en négociant avec le populisme le plus proche d’eux. Les cartes sont rebattues. L’instinct de survie des « élites », la peur des conséquences d’un succès d’un des populismes, ont permis de franchir l’obstacle dans une confusion générale. De cette mêlée paniquée est sorti un président de la République. Pour le reste règne l’inconnu.

       Ce sauveur inespéré porté à l’Élysée suffira-t-il, demain, à retarder une échéance dont le caractère inéluctable s’affirme scrutin après scrutin ? Que va devenir cet assemblage hétéroclite dont le seul ciment est la peur ? Les ambiguïtés de la cohorte des vainqueurs laissent présager de nombreux cocus. Pour reprendre la théorie du casse-noix développée par Jean-Luc Mélenchon à propos du PS (3), Emmanuel Macron est parvenu à proposer une issue de secours, mais quel peut être l’avenir du cercle pétochard dont il est le pôle dès lors qu’il se trouve pris en tenaille par les deux populismes ? De l’huile. À moins que lesdits populismes ne s’effritent, car le pire n’est jamais certain. L’un comme l’autre sont parcourus par de profondes lignes de fracture. Le chef de file de gauche est vieillissant et toujours susceptible de « péter un boulon ». Quant à l’héritière Le Pen, elle est loin d’emporter chez les siens une adhésion comparable à celle dont bénéficiait son père. Elle a prouvé, devant le pays comme devant ses militants, lors de la campagne présidentielle et du débat face à Emmanuel Macron, qu’elle avait atteint son seuil d’incompétence.

       La gauche ne se voit plus offrir comme perspective qu’un faux-semblant de Podemos à la française. Effectuant une sorte de génuflexion à l’entrée de l’église marxiste, l’inspiratrice idéologique Chantal Mouffe ne jette pas aux orties la lutte des classes traditionnelle mais n’en désacralise pas moins le statut de l’ouvrier. Exit le rôle messianique du « prolo ». Elle substitue à l’opposition entre prolétariat et bourgeoisie un face-à-face entre « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut », entre « le peuple » et « l’establishment ». Un canevas identique à celui que Florian Philippot avait placé dans la bouche de Marine Le Pen. Elle pose les bases de la dénonciation d’un « système » qui est devenu l’objet de diatribes des candidats dans l’ensemble des familles politiques, un nouveau pont aux ânes.

        Face à pareille unanimité, les équivoques sont légion et les limites de cette cible loin d’être clairement définies. Pour la philosophe de Podemos, contaminée par le vocabulaire à la mode chez les intellectuels, il s’agit de ce qu’elle nomme « la post-démocratie ». C’est-à-dire une démocratie qui tourne à vide, avec des alternances entre droite et gauche de gouvernement sans réel changement d’orientation politique, car privée d’une véritable souveraineté populaire. Il en résulte le triomphe d’une technocratie gestionnaire. Sacrifiant aux travers linguistiques du moment, elle précise dans son entretien au Figaro : « Nous avons un vote, mais nous n’avons pas de voix. Dans L’Illusion du consensus (4), c’est ce que j’appelle la post-politique. »


Notes :

  1. Elle a publié un ouvrage d’entretiens avec Íñigo Errejón, cofondateur de Podemos : Construire un peuple : Pour une radicalisation de la démocratie, Cerf, 2017.
  2. À propos de ce général athénien, l’encyclopédie en ligne Wikipédia propose en résumé : « Personnalité haute en couleurs qui a fasciné ses contemporains, il réunit une naissance aristocratique, un patrimoine important de grand propriétaire foncier, une intelligence reconnue et une beauté enviée. » No comment.

  3. Avant la primaire du PS, lors d’un meeting au Mans le 11 janvier 2017, il avait déclaré : « Il y a un petit air de panique, c’est comme le casse-noix, faut que ça serre des deux bords : Macron et Mélenchon. » Un thème qu’il a exploité ensuite en le mettant en scène : « Il y a la branche Mélenchon (il tendait un poing), il y a la branche Macron (il tendait l’autre poing) et entre les deux (il rapprochait les deux poings) il n’y a rien : de l’huile. »
  4. Albin Michel, 2016.
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