70 – Traces de sang (2/2)

J’éprouve une instinctive méfiance face à des propos prétendant me révéler une vérité qui tomberait des nuées ou qui exprimerait les volontés d’un peuple que seule une mince élite initiée serait à même d’exprimer. L’insoumission ne se décrète pas une fois pour toutes, elle ne s’exprime pas dans le culte du chef et la marche en troupeau. Comme pour les rescapés de l’espèce, elle réclame jour après jour une recherche, un tâtonnement, une exigence.  #RescapesdelEspece

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Jean-Luc Mélenchon – Patrick Buisson

      En théorisant la nécessité d’un populisme de gauche, Chantal Mouffe précise : « Dans la mesure où le peuple est hétérogène, il faut un principe articulateur pour le fédérer. Dans la plupart des cas, la personne du leader joue un rôle important. Elle permet au “nous” de se cristalliser autour d’affects communs, de s’identifier à un signifiant hégémonique. » Ceux qui aspirent au rôle possèdent d’eux-mêmes une haute estime. Sans vouloir tomber dans le rigorisme d’Emmanuel Kant qui estimait que l’amour de soi n’est pas compatible avec la vertu dans l’action (1), force est de constater, au fil de l’Histoire, les dérives générées par ce type d’identification.

        Le culte de la personnalité fut l’une des clés du pouvoir péroniste qui a dominé la vie argentine à partir des années 1940. Il affleure derrière cette thèse. J’entends en écho les tirades de Juan Perón et de son parti justicialiste. Le discours du chef, pour une part inspiré par son séjour dans l’Italie mussolinienne, exaltait le nationalisme et dénonçait le libéralisme. Durant sa tumultueuse histoire, le péronisme n’a cessé de mêler l’extrême gauche et l’extrême droite. Il continue de peser sur la politique du pays puisque les principaux dirigeants argentins sont passés par le parti justicialiste, dans une constante confusion des positionnements politiques. Carlos Menem y a représenté un courant réformateur et Néstor Kirchner, l’aile gauche. Tous deux ont siégé à la Casa rosada et présidé aux destinées du pays.

        Par son propos, Chantal Mouffe entend tirer la leçon de l’échec des mouvements se réclamant d’une « démocratie horizontale » et se situant en dehors des institutions. C’est-à-dire les Indignés espagnols, Occupy Wall Street aux États-Unis ou Nuit debout à Paris. C’est sur les ruines des Indignés que s’est bâti Podemos. Ses membres « ont compris la nécessité de viser la transformation des institutions et de créer une machine de guerre électorale », explique Chantal Mouffe.

       Au nom du respect des affects et contre le règne de la seule raison, la théoricienne du populisme de gauche ne se contente pas de défendre l’ancrage national, semblant oublier les paroles de L’Internationale qui durant plus d’un siècle a accompagné les luttes populaires sur l’ensemble de la planète. Elle entend aussi mobiliser les passions. « Il faut reconnaître que les êtres humains sont non seulement des êtres de raison mais aussi de passions, explique-t-elle. En politique il y a une dimension affective très forte car les affects collectifs ont un rôle central dans la création d’un “nous”. Cela explique l’importance du leader charismatique capable de mobiliser les passions (2). »

        La célébration du chef va de pair avec un rapport à l’autorité problématique au regard des normes démocratiques. L’attitude méprisante à l’égard des médias n’en constitue qu’un signe parmi d’autres. Ce penchant vers l’affirmation imposée plutôt que le dialogue se manifeste aussi bien chez l’ancien ministre socialiste reconverti en chantre du « bolivarisme » vénézuélien que dans les comportements de Pablo Iglesias, le leader de Podemos.

       Sans remettre en question sa bonne foi ni vouloir conduire un procès d’intention, l’ambition explicitée par Chantal Mouffe de « construire un peuple » n’évoque pas que de bons souvenirs. Miguel n’avait échappé que par miracle aux serres des militaires argentins qui nourrissaient ce type d’ambition, comme avant et après eux diverses autres juntes latino-américaines. Puisque Mélenchon affirmait (3) qu’en cas d’élection à la présidence de la République de Marine Le Pen, Emmanuel Macron ou François Fillon nous allions « cracher du sang », autant lui rappeler que de la Révolution française aux Khmers rouges en passant par les communismes russe et chinois, sans oublier les dérives des régimes cubain et vénézuélien, vouloir « construire un peuple » a laissé des traces de sang dans l’Histoire.

        La nation et le chef. La dénonciation de l’argent et de son pouvoir. Le refus des contraintes monétaires européennes et une renégociation des accords commerciaux et politiques qui fondent l’Union. Un projet qui ne peut prospérer que par le biais d’un Frexit sur le modèle britannique.

      À ces proximités programmatiques entre les deux populismes, s’ajoutent des ressorts analogues sur la forme : une même emphase tribunicienne, non exempte de démagogie manipulatoire. Dans les années 1930, en raison de références idéologiques non pas similaires mais néanmoins comparables, certains cheminements s’étaient égarés entre l’extrême droite et l’extrême gauche. Cela peut se comprendre en observant la scène politique contemporaine.

        Depuis leurs échanges télévisés dans « Politiquement show », une émission de la chaine LCI, Patrick Buisson et Jean-Luc Mélenchon ne cachent pas une forme de complicité intellectuelle. Pour autant, Mélenchon n’a guère apprécié qu’avant le premier tour du scrutin présidentiel son partenaire de naguère ait publiquement salué la qualité de sa campagne et son rapport au peuple. Jean-Marie Le Pen lui aussi a reconnu son véritable héritier dans le candidat de la France insoumise. En matière de style au moins. « Je crois avoir été le premier en France, il y a déjà vingt ou trente ans de cela, à parler de cette manière, en arpentant la tribune et en parlant sans notes, avait-il expliqué (4). J’ai dû être le précurseur de cette scénographie. […] Je n’ai pas la prétention d’avoir été son modèle, mais j’ai été un précurseur. »

       Il peut survenir, comme hier avec la lutte des classes, que cette effervescence « antisystème » se fracasse sur le mur de la réalité. Le couple vedette de la France insoumise formé par Alexis Corbière et Raquel Garrido a continué de bénéficier d’un logement social à Paris tout en souffrant, pour Garrido, de cette forme de « phobie administrative » qui empêche de régler ses cotisations sociales comme elle empêchait naguère le secrétaire d’État Thomas Thévenoud de payer ses impôts. Le lider maximo français, Jean-Luc Mélenchon, passé comme son ami Corbière du trotskisme au PS avant de le quitter pour bâtir un Podemos à la française, avait pris soin dans ses meetings de refuser que son nom soit scandé, associé au terme Président. Emmanuel Macron, imitant le comportement de Barack Obama durant ses campagnes électorales, a demandé à ses partisans de ne jamais siffler les adversaires. Ce tropisme américain du jeune Président est réapparu avec la mise en scène façon « bureau ovale » de la signature, dans le bureau élyséen, de textes de loi, comme celle sur la moralisation de la vie publique. Il est plus facile de reproduire que d’imaginer.

       Au-delà de la coquetterie de ces attitudes, d’autres comportements peuvent être à l’œuvre. Les deux candidats ont centré la propagande des Insoumis et d’En Marche sur leur personne plus que sur un programme. L’intitulé du mouvement En Marche a été retenu pour correspondre aux initiales d’Emmanuel Macron. L’utilisation massive des réseaux sociaux, de YouTube, par le candidat de la France insoumise a beaucoup reposé sur son image. Avec le risque inhérent à ce type de communication, à savoir le retour de bâton. Il ne suffit pas de se proclamer « antisystème » pour lui échapper, surtout après une carrière de parlementaire et de ministre.

        La fille du candidat, Maryline Mélenchon, a été mise en cause par un adversaire politique de son père, Christian Schoettl, maire (UDI) de Janvry dans l’Essonne où les deux hommes ont ferraillé au sein du conseil général. L’élu de droite reprochait à la fille du candidat de la France insoumise d’avoir bénéficié du piston familial pour trouver des emplois dans des collectivités publiques (5). Bref, d’avoir utilisé le fameux « système » que son géniteur dénonçait de tribune en tribune. Schoettl s’étonnait en particulier qu’elle ait pu décrocher son premier job, en 1998, à la mairie de Viry-Châtillon alors dirigée par son compagnon et lieutenant de Jean-Luc Mélenchon. Il notait aussi qu’en 2009, elle avait été recrutée par le département de l’Essonne présidé alors par Michel Berson, ami personnel de son père.


Notes :

  1. Cf. la seconde section de Fondements de la métaphysique des mœurs.
  2. Le Figaro, 11 avril 2017.
  3. Meeting à Lille, 12 avril 2017.
  4. Minute, 12 avril 2017.
  5. Sur ce sujet voir L’Express, 16 novembre 2017.

 

 

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