71 – Post-vérité (1/2)

Est-ce du lard ou du cochon ? Cette question existentielle chemine dans notre société depuis des siècles, et vous vous l’êtes posée vous aussi, amis rescapés de l’espèce. Pourtant ce thème est haram. En tout cas, la question n’est pas casher. Nous allons donc l’exprimer sous une autre forme : post-vérité.  #RescapesdelEspece

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        Les controverses qui agitent notre société autour de thèmes comme l’identité, le mariage, l’étranger… posent une même question : acceptons-nous d’être confrontés au réel ou continuons-nous de jouer avec les apparences, comme c’est devenu la règle en politique ? La relation de notre débat public avec la réalité ne cesse de se distendre, au fur et à mesure que les critères d’évaluation deviennent flous. Dans un monde où chacun est devenu producteur d’informations, les lignes de force se perdent.

        Une agence britannique, Central European News (CEN), s’est bâtie sur la diffusion d’histoires croustillantes élaborées à partir de quelques éléments réels sur lesquels les rédacteurs brodent de quoi faire fantasmer les lecteurs, donc les clients. Un pêcheur russe dont le portable s’était mis à sonner pour rappeler l’heure, comme son propriétaire l’avait programmé, avait suffi pour faire fuir un ours en approche. L’anecdote avait été rapportée par Komsomolskaya Pravda, le journal local. Revu et corrigé par CEN, l’incident devient le récit dramatique d’un pêcheur russe sauvé de l’attaque d’un ours par le chanteur Justin Bieber. Le Russe aurait enregistré la chanson Baby comme sonnerie. C’est sous cette forme que « l’information » a été véhiculée du Daily Mail au Journal de Montréal en passant par Grazia, CNews et tant d’autres. De l’art de vendre du faux sur une trame réelle. Qu’importe la vérité, c’est tellement plus sexy ainsi réécrit.

        Alimenter les médias en informations fantaisistes peut répondre à des objectifs divers. Entre les deux guerres mondiales, une agence de presse lancée par Marthe Hanau, une lesbienne surnommée « la banquière des années folles », avait défrayé la chronique. En 1980, à la veille de l’arrivée de la gauche au pouvoir, Romy Schneider a incarné son personnage dans le film de Francis Girod, La Banquière. L’agence Interpresse s’était inscrite dans le sillage de La Gazette du Franc que Marthe Hanau avait créée en 1925. Elle recommandait des sociétés dépourvues, en réalité, d’activités. Selon un système d’escroquerie classique, dit de Ponzi (1), l’agence émettait des titres à 8% de taux d’intérêts mais les investissements des clients étaient rémunérés grâce aux fonds apportés par les nouveaux entrants. 

        Lorsque le château de cartes s’était écroulé, fin 1928, le scandale avait jeté, de manière durable, le soupçon sur la probité des milieux politiques et médiatiques. Le Canard enchaîné avait joué sans retenue la carte de l’antiparlementarisme. Le Quotidien, principal organe du cartel des gauches, qui avait affermé sa page financière à Marthe Hanau, ne s’était pas relevé de cette déconfiture, illustrant le divorce culturel permanent entre la gauche et la Finance. Le candidat François Hollande ne l’avait-il pas désignée comme son « ennemi », reprenant de manière ridicule les rodomontades de Vincent Auriol, devenu ministre des Finances du Front populaire, qui pérorait : « Les banques je les ferme ; les banquiers je les enferme. »

        De nos jours, la démultiplication des sources génère un bruit de fond qui couvre les tentatives de discussions. Elles s’éteignent avant d’avoir pu prospérer. Faute de repères collectifs, chacun bricole dans son coin, tente de s’intégrer à un réseau plus ou moins éphémère. Comment se repérer dans cette masse confuse, comment trier le vrai du faux, séparer le bon grain de l’ivraie, sans un solide bagage intellectuel ? Faute d’y parvenir, nombreux seraient ceux qui renonceraient à essayer.

       Cette idée simple paraît décrire la situation. Elle est battue en brèche par trois psychologues américains (2). Ils ont établi que les consommateurs et propagateurs de fausses informations possèdent un niveau d’éducation et des capacités intellectuelles dans la moyenne. L’origine de leur comportement serait à chercher ailleurs. Face au flot de documents disponibles, ils ne retiennent que ceux qui leur conviennent. « Ils pensent comme des avocats », résume Matthew Hornsey, c’est-à-dire qu’ils ne sélectionnent que les informations qui permettent d’étayer leurs conclusions préétablies. La croyance prime. L’authenticité du fait n’est pas une dimension primordiale, seul importe de savoir s’il conforte ou non leurs opinions, leurs convictions, leurs préjugés. Cette attitude a toujours existé, ce qui a changé c’est que le forum est désormais mondial.

        L’entrée dans cette nouvelle ère avait été identifiée dès le début des années 2000, en particulier par l’essayiste américain Ralph Keyes (3), mais aussi par le philosophe Harry Frankfurt (4) qui a analysé le désintérêt de nos sociétés pour la vérité. Depuis l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche et le désaveu qu’elle a constitué pour les sondeurs, les commentateurs et la presse en général, cette problématique est revenue avec insistance. Après avoir rappelé la définition du charisme proposée par Max Weber, un « pouvoir par lequel des forces irrationnelles ou archaïques font irruption dans notre monde moderne, rationnel et désenchanté », l’agrégée d’histoire Anne-Sophie Letac (5) a noté : « Force est de constater que le charisme reprend de la vigueur en temps de crise et de doutes, et que Trump incarne cette excitation collective, renforcée par une utilisation des réseaux sociaux irrationnelle mais en réalité parfaitement connectée avec le monde des angry white men (6) qu’il prétend incarner. On ne parle plus de faits mais de sentiments. » 

     Ce qu’a confirmé Paul Horner, le maître des fake news, ces sites de fausses informations qui s’épanouissent sur internet, avant de mourir d’overdose en septembre 2017. « I think Donald Trump is in the White House because of me (7) », constitue le titre de son interview. En prenant soin de se définir comme « anti-Trump », il ajoutait : « Ils ne font que partager des trucs. Personne ne vérifie. C’est comme ça que Trump a été élu. Il a dit ce qu’il voulait, et les gens ont tout cru, et quand les choses qu’il a dites se sont révélées fausses, les gens s’en foutaient parce qu’ils l’avaient déjà accepté. C’est effrayant. Je n’ai jamais vu ça. »

         Nous vivons dans une ère qui est qualifiée par un néologisme, « post-truth » (8), que le très smart Oxford Dictionary a élu, en 2016, « mot de l’année ». Il en propose la définition suivante : désigne « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ».

        La logorrhée concernant l’islam et l’immigration qui touche, à des degrés variables, l’ensemble du spectre politique, constitue un exemple de ce phénomène. Lors de la primaire de la droite et du centre, Alain Juppé – surnommé Ali pour l’occasion – a été la cible, et la victime, d’une attaque en règle de la fachosphère l’accusant, sur des bases totalement fantaisistes, d’être un dhimmi (9), lié à l’imam Tareq Oubrou. Ce n’était qu’une résurgence particulièrement virulente de calomnies déversées sur les réseaux sociaux depuis l’été 2014, lorsqu’un cabinet d’architectes avait été chargé de travailler sur un projet de grande mosquée à Bordeaux, projet qui n’a jamais vu le jour faute de financements. L’opération a été relancée au détriment de « Farid Fillon » aussitôt après sa désignation comme candidat des Républicains, avec pour support diverses photos du Premier ministre alors en exercice : à la mosquée d’Argenteuil (Val-d’Oise) en 2010 ou en compagnie de Salih Farhoud, recteur de la mosquée de Stains (Seine-Saint-Denis) qui a fait l’objet d’une fermeture administrative. Le socialiste Vincent Peillon y a eu droit lui aussi, accusé de récuser le catholicisme, à partir de montages de citations tirées de son ouvrage Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson (10). Puis ce fut Benoît Hamon… Sans oublier Emmanuel Macron financé par l’Arabie saoudite « à plus de 30% », car autant être précis, quand on lance des fake news.

      Au-delà de leur caractère manipulateur, les opérations de cette nature sont susceptibles d’entraîner le passage à l’acte d’esprits fragiles. Ce fut le cas, autour de fake news concernant cette fois-ci le sexe, aux États-Unis. Aux premiers jours de décembre 2016, un citoyen de Caroline du Nord a pris sa voiture pour se rendre jusqu’à une pizzeria de Washington, fréquentée par de nombreux élus, qu’une rumeur ridicule accuse, sur les réseaux sociaux, d’être le centre d’un trafic pédophile dont le directeur de la campagne d’Hillary Clinton serait le cerveau. Cet illuminé a tiré, sans faire de victime, avant d’être arrêté par la police.

         La fausse information concernant la pizzeria avait été relayée par le site InfoWars du chasseur de démons Alex Jones. Il se targuait de sa proximité avec Donald Trump qu’il aurait eu régulièrement en ligne durant la campagne électorale. Parmi les « titres de gloire » de ce maître en fake news, on peut retenir son affirmation selon laquelle les boîtes de jus de fruits contiendraient des produits chimiques susceptibles de provoquer une orientation homosexuelle chez les enfants… Un type d’argument qui n’est pas sans évoquer la campagne menée à l’aube des années 1950 par le parti communiste français. Obnubilé par sa volonté de faire échec à l’influence américaine, il prétendait faire interdire le Coca-Cola au prétexte qu’il provoquerait une addiction comparable à celle provoquée par une drogue. Stupéfiant, n’est-ce pas ?

          Dans la litanie des âneries colportées décennie après décennie, siècle après siècle, Gérard Depardieu n’a pas résisté à ouvrir sa grande gueule pour prendre date. Il a versé sans sourciller dans la théorie complotiste la plus éculée en suggérant, lors d’un entretien sur le site américain The Daily Beast (11), que l’apparition du sida résulterait d’une expérience du gouvernement américain. Il aurait été développé comme arme biologique véhiculée par des singes. Un mauvais roman de science-fiction qui traîne depuis quarante ans, depuis l’apparition du VIH, alors que les travaux scientifiques sont désormais nombreux sur le sujet.

         Dans un autre registre, Alex Jones a nié la réalité du massacre intervenu le 14 décembre 2012 dans une école primaire de Newton, dans le Connecticut. Un homme d’une vingtaine d’années avait ouvert le feu, tuant vingt-six personnes dont vingt enfants âgés de cinq à dix ans. Alex Jones a prétendu que les parents en deuil étaient des acteurs et que la fusillade aurait été simulée à l’initiative du Président Barack Obama afin de pouvoir imposer un contrôle des armes. Tel est l’homme vers lequel s’était tourné Trump pour sa communication.

         Il est vrai qu’en matière de complot les Américains sont particulièrement réceptifs. Le Washington Post (12), citant une étude sur le public adhérant à ces spéculations menée par YouGov pour The Economist, est revenu sur l’épisode de la pizzeria de Washington. « N’allez pas croire, écrit le quotidien, que cette théorie ne rencontre un succès que chez une poignée d’internautes cinglés. » Et il publie des résultats chiffrés vertigineux : 53% des électeurs de Trump estiment que les fuites d’e-mails provenant du camp Clinton prouvent l’existence d’une affaire mêlant pédophilie, traite d’êtres humains et rituels sataniques. Et presque un électeur démocrate sur cinq n’est pas loin de penser la même chose. En France, nous ne sommes pas épargnés. Lorsque les brillants trotskistes qui animent à présent le site Mediapart dirigeaient la rédaction du « quotidien de référence », Le Monde, ils nous avaient vendu avec moult détails un dossier sanguinolent, impliquant Dominique Baudis, dont les fondements étaient aussi solides que pour la pizzeria américaine. À l’époque, il n’était pas possible d’accuser les réseaux sociaux.


Notes :

  1. Charles Ponzi avait mis en place, à Boston, une opération basée sur ce principe dans les années 1920.
  2. Dan Kahan, université Yale, Matthew Hornsey, université de Queensland, et Troy Campbell, université d’Oregon, Facts, beliefs, and identity : The seeds of science skepticism, Society for Personality and Social Psychology, 22 janvier 2017.

  3. The post-truth era : dishonesty and deception in contemporary life, St Martin’s press, 2004.

  4. On Truth, Random House, 2006 ; traduction française De la vérité, 10/18, 2008.
  5. Le Figaro, 18 novembre 2016.
  6. Hommes blancs en colère.
  7. « Je pense que Donald Trump est à la Maison Blanche à cause de moi. » Washington Post, 17 novembre 2016.

  8. « Post-vérité ».
  9. Terme du droit musulman désignant un citoyen non musulman, mais appartenant aux « gens du Livre », d’un État musulman. Il doit s’acquitter d’un impôt de capitation en échange de la « protection » qui lui est assurée.

  10. Seuil, 2011.
  11. 20 septembre 2017.
  12. 28 décembre 2016.
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