74 – « Bullshit » (2/2)

Quel lien, amis rescapés de l’espèce, peut-il exister entre le philosophe américain contemporain Harry G. Frankfurt et Abraham, dont Juifs, chrétiens et musulmans affirment descendre ? Qu’est-ce qui relie la post-vérité dans laquelle nous baignons et le golem qui hante les récits hébraïques depuis des siècles ?  #RescapesdelEspece

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      La généralisation de cette dérive qui consiste à adapter le réel à des présupposés idéologiques puise au plus profond des passions humaines. Elle rend la gestion de nos sociétés toujours plus complexe et aléatoire. La contamination s’observe dans l’ensemble des démocraties. Début 2017, aux Pays-Bas, le chef de file de la droite souverainiste radicale, Geert Wilders, fondateur du Parti pour la liberté (PVV (1)), a diffusé sur Twitter (2), un mois avant les élections législatives, un photomontage qui assimilait son rival social-démocrate à des islamistes radicaux. Alexander Pechtold, qui conduisait la campagne du parti pro-européen et social-démocrate Démocrates 66 (D66), figurait en tête d’un groupe de manifestants brandissant des pancartes aux slogans dépourvus d’ambiguïté : « L’Islam va conquérir l’Europe », « L’Islam va dominer le monde », « Charia pour les Pays-Bas » ou « Geert Wilders, ennemi de l’Islam ».

          De manière comparable, lors du référendum en Grande-Bretagne sur le Brexit, la campagne menée par les partisans de la sortie de l’Union européenne plongeait, au moins en partie, dans le rayon post-vérité. L’ancien maire de Londres et actuel secrétaire d’État des Affaires étrangères et du Commonwealth, Boris Johnson, utilisait comme argument le fait que, chaque semaine, le Royaume-Uni aurait versé 350 millions de livres sterling au budget bruxellois. Il préconisait de les réinvestir dans les hôpitaux du royaume. Or, les chiffres réels de la contribution britannique sont inférieurs de près des deux tiers. Les chefs de file des pro-Brexit l’ont admis. Après le scrutin.

        Il existe aussi des erreurs de bonne foi. L’institut britannique Ipsos Mori a tenté de le mesurer en créant un « index d’ignorance ». Du 22 septembre au 6 novembre 2016, il a mené dans quarante pays une enquête (3) pour évaluer sur quelques sujets sensibles comme l’islam, l’homosexualité ou l’avortement, comment la population perçoit la réalité de la situation. Par exemple, quel est, selon les Français, le nombre de musulmans dans leur pays. La marge d’erreur est impressionnante et pourtant la France se classe dans la moyenne (21e sur les 40 pays concernés), l’index d’ignorance maximal étant pour l’Inde et le meilleur résultat pour les Pays-Bas. Pour les musulmans, les Français, selon l’étude, estiment leur proportion à 31% alors qu’ils ne constituent que 7,5% de la population française. Une médiatisation répétitive liée à la situation internationale et à la thématique des campagnes politiques explique cette surévaluation. Le bruit de fond suffit pour fausser les références d’une collectivité. Pour l’homosexualité, il a été demandé à l’échantillon d’estimer le pourcentage de leurs concitoyens qui la jugent « moralement condamnable ». Les Français se classent plutôt bien sur cet item (10e sur les 40 pays) mais ils ont répondu 35% alors que la réalité mesurée par ailleurs est de 14%. C’est dire combien notre perception des réalités sociales est biaisée.

           Autre exemple, le magazine britannique New Statesman a remarqué que, depuis 2009, des dizaines d’internautes discutent sur les réseaux sociaux du film Shazaam, dont la vedette serait l’humoriste américain Sinbad. Ils auraient visionné cette œuvre dans les années 1990 et s’en racontent les scènes avec délice. Sauf que… ce film n’existe pas. Il s’agit sans doute d’une confusion avec un film de 1996, Kazaam, dans lequel le basketteur Shaquille O’Neal incarne un génie. Sinbad a confirmé n’avoir jamais tenu le rôle de génie incompétent qui lui est prêté. Sur ce terreau, il devient possible de développer avec succès des thématiques fantaisistes.

       Notre ère de post-vérité a inspiré à l’ancien directeur de l’hebdomadaire Tribune juive, le rabbin Jacquot Grunewald (4), cotraducteur du Talmud Steinsaltz, un billet exceptionnel que je ne résiste pas au plaisir de reproduire : « D’accord, c’est Oxford ! Le dictionnaire d’Oxford qui claironne que le mot de l’année c’est “post-vérité”. N’empêche qu’en hébreu, ça fait des siècles et des siècles que “post-vérité” est le mot de l’année ! Je vous explique : “Post” est une préposition d’origine latine signifiant “après”, utilisée dans de nombreuses expressions : post-scriptum, post-mortem… Même que c’est Wikipédia qui le dit. Comme l’hébreu s’écrit de droite à gauche, le “post”, il passe… après, à la fin du mot. Logique, non ? La “vérité” en hébreu c’est “EMT” (prononcez “émet”). Et là, plus post que ça tu meurs… parce que le post MT (“mets”) signifie “mort”. En hébreu, seul est vrai ce qui est vie et son contraire est mensonge ouVérité “post-vérité”. Quand, chaque veille de shabbat, le rabbin Löw de Prague enlevait la première lettre du mot EMT de son golem, il ne restait que le post MT qui ramenait le golem à la mort. Mais il n’y avait pas que le golem de Prague. Chez des proto-kabbalistes du XIIe siècle, on racontait qu’à l’instar de Dieu, qui seul est EMT, et qui créa l’univers par la seule parole, on avait réussi, il y a très, très, très longtemps, à créer un homme par la combinaison des lettres de l’alphabet. Mais ce premier golem (5) retira lui-même le mot EMT de son front : il n’acceptait de Vérité que du Créateur. Ne comptons pas sur les golems que créent les posts des réseaux sociaux pour faire pareil. Éviter de nouveaux Brexit et de nouveaux Trump exige, à l’exemple du rabbin Löw de Prague, notre propre capacité à arracher le post à leur vérité. »

       « Ce qui est nouveau n’est pas qu’on mente, mais que l’on ne se soucie absolument plus de la vérité et des faits, souligne Pascal Engel, directeur d’études à l’EHESS. Ce qui compte, c’est de dire des choses pour provoquer des émotions et faire adhérer le plus grand nombre. Malgré toutes les preuves apportées par ses contradicteurs, Donald Trump a continué à égrener les mensonges en toute impunité. On n’est plus dans le domaine de la vérité, mais simplement dans celui de l’énonciation. (…) Ce qui est nouveau, c’est de se moquer totalement de la vérité, de faire comme si elle n’existait pas et n’était pas la règle de base du discours politique. (…) Trump n’est pas tant le signe avant-coureur de ce qui nous attend, il est la conséquence de processus en œuvre depuis longtemps (6). »

           L’origine de ce processus, il la situe dans le post-modernisme des Michel Foucault, Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard – dont Michel était un lecteur assidu – et autre Jacques Derrida qui ont prétendu relativiser la notion de vérité et de preuves car elles ne constituaient, à leurs yeux, qu’un enjeu de pouvoir parmi d’autres. Ce qui permet d’avancer que ce courant intellectuel est perçu, plus que défini, comme « un refus de l’héritage culturel et scientifique des Lumières (7). » Les auteurs qui y sont rangés se sont dressés contre l’idée d’un progrès historique continu, héritée du XVIIIe siècle, en proposant ce que Lyotard a nommé « la mort des grands récits (8) ». « Où réside la légitimité, après les récits ?, s’interrogeait-il. Dans la meilleure opérativité du système ? C’est un critère technologique, il ne permet pas de juger du vrai et du juste. Dans le consensus ? Mais l’invention se fait dans le dissentiment. Pourquoi pas dans ce dernier ? » En résumé, nous sommes entrés dans l’ère des baratineurs, du bullshit américain (9).

        Derrière son alacrité de langage, Harry G. Frankfurt faisait déjà référence au post-modernisme, tout en se défendant de l’attaquer. Il a rédigé son texte en 1984 ou 1985 lorsqu’il enseignait la philosophie à Yale, qui était alors l’un des pôles de ce courant de pensée. Jacques Derrida appartenait au corps professoral de l’université du Connecticut qui, selon le propos d’un collègue rapporté par Frankfurt, était « la capitale mondiale du baratin ». Harry Frankfurt développe sa pensée à partir de l’essai Prédominance de la fumisterie de Max Black (10) où sont étudiées des notions comme le charlatanisme, le blablabla, les balivernes, les foutaises… dont Donald Trump est aujourd’hui l’exemple type mais dont nous autres Français avons connu les prémices avec Bernard Tapie dans les années 1980.

            Dix ans plus tôt, nous pouvions déjà nous en forger une idée. Lorsque je lis sous la plume de Black qu’il définit la fumisterie comme une « représentation déformée, trompeuse, presque mensongère, de ses pensées, de ses sentiments ou de son comportement en général par le biais de termes prétentieux ou d’attitudes ostentatoires », j’ai l’impression qu’il brosse un portrait de Jacques Attali. À partir de ce canevas, Frankfurt a délimité avec doigté des frontières. Le baratineur, explique-t-il, n’est « ni du côté du vrai ni du côté du faux. (…) Il se moque de savoir s’il décrit correctement la réalité. Il se contente de choisir certains éléments ou d’en inventer d’autres en fonction de son objectif. (…) Le baratin devient inévitable chaque fois que les circonstances amènent un individu à aborder un sujet qu’il ignore. La production de conneries est donc stimulée quand les occasions de s’exprimer sur une question donnée l’emportent sur la connaissance de cette question. » Pourquoi me vient aussitôt à l’esprit l’avalanche des débats qui monopolisent les plateaux des chaînes de télévision ?

        Richard Nixon, le trente-septième Président américain, avait symbolisé un premier virage dans le statut de la parole politique. On disait que, s’il sonnait à la porte, personne ne lui achèterait d’aspirateur. Adlai Stevenson le définissait ainsi : « C’est le genre de politicien qui abattrait un séquoia et qui monterait sur la souche pour faire un discours sur la protection des arbres. » Il avait été surnommé « tricky Nixon », Nixon le tricheur, avant ses opérations d’espionnage des locaux du parti démocrate lorsqu’il occupait la Maison Blanche, le « Watergate ». Ce sobriquet remonte au début des années 1950 et fait référence à la campagne de calomnies qu’il avait menée contre Helen Douglas lorsqu’ils étaient en compétition pour le Sénat. L’équipe de campagne de Trump ne s’était pas cachée de prendre le trente-septième Président comme modèle, en particulier en matière de discours sécuritaire. Elle avait remis au goût du jour l’une de ses formules à succès de 1968 : « La loi et l’ordre public ».

           Le parallèle entre les deux hommes est revenu dès le début du mandat de Donald Trump, lorsqu’il a limogé le directeur du FBI qui dirigeait l’enquête sur les liens de ses collaborateurs avec la Russie. S’agissait-il d’un abus de pouvoir comparable à celui commis par Nixon lorsqu’en 1973 il avait écarté le procureur indépendant en charge de l’enquête sur le Watergate ? Cet épisode est demeuré dans l’histoire américaine sous la formule « le massacre du samedi soir ». Presse et monde politique ont commencé à lancer la formule de « massacre du mardi soir » pour parler du limogeage à la tête du FBI effectué par Trump. Selon John A. Farrell, historien et biographe de Richard Nixon interrogé par Slate, la situation est différente : « Aujourd’hui, la Chambre des représentants et le Sénat sont contrôlés par le Parti républicain, alors nous pourrions ne jamais savoir ce qui s’est réellement passé. (…) Pour restaurer la confiance dans notre gouvernement, il faudrait créer une commission spéciale où les Démocrates auraient une réelle influence, et nous pourrions juger si Trump a agi comme Nixon, ou si Trump a fait simplement son Trump. » 


Notes :

  1. Partij voor de Vrijheid, PVV
  2. 6 février 2017.
  3. Étude portant sur 500 à 1 000 individus par pays, âgés de 16 (ou 18 selon les pays) à 64 ans.

  4. Billets de Jacquot Grunewald, http://judaisme.sdv.fr/israel/grunew/index.htm
  5. L’histoire du premier golem figure dans des textes des piétistes rhénans (1250-1350), en référence au « Livre de la Création » (VIIIe-IXe siècles), selon lequel Dieu a créé le monde et donc l’homme par les 10 nombres fondamentaux et les 22 lettres de l’alphabet hébraïque (cf. Roland Goetschel, p. 33-40 La Kabbale, PUF, Que sais-je ?). Les textes des piétistes rhénans, attribuent le premier golem de l’histoire au patriarche Abraham, qui aurait étudié le Sefer Yetsira pendant trois ans (sic) et qui avec Shem, fils de Noé, aurait créé ce golem lequel, en retirant le aleph de EMT, refusa tout créateur autre que le Créateur. EMT, la Vérité, est, dit le Midrash, le sceau de Dieu, formé avec les finales des trois derniers mots du récit de la Création (Gen. 2,3).

  6. France info, 20 novembre 2016.
  7. Pour reprendre la définition qu’en propose Universalis.
  8. La Condition postmoderne : rapport sur le savoir, éd. de Minuit, 1979.
  9. On Bullshit, Harry G. Frankfurt, Princeton university press, 2005 ; traduc. De l’art de dire des conneries, Mazarine/Fayard, 2006.
  10. Max Black, The Prevalence of Humbug, Cornel University Press, 1985.
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